Guingouin, honni des socialistes.

Robert Savy a présidé la région Limousin pendant 18 ans. Professeur de Droit Public, socialiste, celui qui fût également député de la Haute-Vienne a gardé un œil très indépendant sur les destinées de sa région, sa vie politique et l’activité locale et nationale de son parti.

Si la SFIO a compté en Haute-Vienne son lot de résistants et de martyrs (Perrin, Dutreix, Dumas, entre autres) les chefs de file socialistes, Léon Betoulle, maire de Limoges pendant 38 années cumulées, ou Jean Le Bail, secrétaire de la fédération départementale et futur député n’ont pas pris part à la Résistance. Betoulle vota les pleins pouvoirs à Pétain. Le Bail fût un ennemi farouche de Guingouin après guerre et un des grands artisans de la légende noire du chef des FFI.

Les enjeux de mémoire pour la SFIO et le Parti Communiste furent donc différents.

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La mémoire est un fait social.

ERRATUM : Pris par un peu de précipitation et un flot de mises en ligne successives, je n’ai pas respecté un usage que j’applique à mes entretiens avec des chercheurs qui est de leur permettre un visionnage préalable à la mise en ligne. Il s’agit de la même démarche qu’une relecture avant publication d’un article. En ne respectant pas cet usage, c’est à leur rigueur scientifique que je fais une entorse. Pour cette raison, j’ai restreint l’accès à cette vidéo jusqu’à ce que Marie-Claire Lavabre ait pu m’en faire un retour. Toutes mes excuses à elle et à vous pour cette précipitation.

Le phénomène mémoriel a très tôt suscité l’intérêt des sciences sociales. Maurice Halbwachs publie en 1925 Les Cadres sociaux de la mémoire. Il y déploie un concept largement popularisé depuis, au point qu’on emploie l’expression sans en connaître l’origine : la mémoire collective. Comme elle est, d’une part, l’objet de transmission générationnelle, elle s’inscrit dans un certain nombre de cadres sociaux : famille, groupe politique, groupe cultuel ou philosophique. D’autre part, elle est aussi la mémoire de ce groupe constitué ayant conscience de soi. Marie-Claire Lavabre, membre de l’Institut des sciences sociales du politique s’est intéressée toute sa carrière à ce fait social de mémoire, en particulier auprès du Parti Communiste. En cela, elle porte sur le projet Un passé très présent un œil très avisé. Rencontre dans son bureau de la faculté de Nanterre.

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« L’individu isolé est une fiction. »

Double sens intéressant de cette citation puisque j’ai pu observer depuis que je me penche sur des figures de la Résistance combien pour un nom dans la lumière se cachent de femmes et d’hommes de l’ombre. Mais là n’est pas le propos.

Cette citation est extraite d’un entretien qui visait à poser la mémoire comme phénomène social, ce fameux concept de « mémoire collective ».

Alors, pour demain midi, je vous offre 10 minutes d’explications sur la mémoire comme fait social avec Marie-Claire Lavabre. Attention, ça va être copieux et succulent. Et ça ne restera qu’un avant-goût.

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Les marchands du temple

J’ai relayé très récemment (hier si je me souviens bien) sur la page Facebook un article du Parisien indiquant que certaines locations autour des plages du débarquement atteignaient les 2000€ la nuit. Récemment également, j’ai relayé d’autres publications indiquant que certains vétérans faisaient des souscriptions pour pouvoir venir en Normandie.

Ici, un groupe mémoriel s’émeut de trouver sur une application de commerce en ligne l’ensemble complet du parfait petit parachutiste américain.

Je peux comprendre qu’il soit amer pour des passionnés passant leur vie depuis des années à trouver des pièces d’équipement soit originales soit qui soient des copies fidèles pour faire leurs reconstitutions. Comme il est toujours difficile pour ceux qui sont là loin des lumières des projecteurs de voir défiler les touristes occasionnels.

Quant à la situation des vétérans qui peinent à venir, il est clair qu’elle pose question.

Néanmoins, ces faits m’amènent à une autre réflexion. De tous temps, les humains se sont rassemblés sur des lieux de pèlerinage. Stonehenge, Saint Jacques de Compostelle, La Mecque, Jérusalem, jadis Angkor Vat, etc. L’Europe Médiévale était constellée d’abbayes accueillant les reliques de saints et drainant des pèlerinages locaux. Ces rassemblements ont de tout temps généré une demande et une activité économique en rapport avec celle-ci : hébergement et approvisionnement alimentaire d’abord, puis, la présence régulière ou épisodique de concentration de population génère du commerce. Quiconque ayant de la marchandise à échanger y est attiré par la présence d’une clientèle potentielle.

Assez régulièrement, des foires s’organisent sous le patronage des autorités religieuses. Le jour d’un saint en particulier, souvent calé sur un calendrier païen. La plupart des civilisations disposant d’un panthéon quelconque dispose d’un dieu du commerce. Hermès/Mercure pour les gréco-romains, Lug pour les celtes, Melqart pour les phéniciens, etc. Beaucoup de bateaux de commerce en méditerranée ont porté à la proue un œil apparenté à l’Oujdat d’Horus.

Et bien sur, les chrétiens connaissent l’épisode de Jésus chassant les marchands du temple.

Le cas des grandes batailles, et celui du débarquement de Normandie en particulier, place les sociétés dans un rapport ambigu à ces traces de leur passé. Entre un tourisme et un commerce généré par la population amenée dans ce lieu par ce qui s’y est passé, d’une part, et par l’aspect sacré de l’évènement commémoré. Le fait d’évoquer le sacrifice des hommes et des femmes tués nous place dans le vocabulaire religieux. De même que le concept de dette morale contractée par notre génération auprès de la leur : « ils sont morts pour notre liberté » dit-on souvent.

Je pense que les sociétés placent dans ces pèlerinages une source du sens qu’elles se donnent.

On y cherche des valeurs qui guident notre action individuelle ou collective. Ces soldats d’Utah, d’Omaha, Gold Juno et Sword Beach, ces résistantes et résistants, agents du SOE, de l’OSS, parachutistes SAS, ces compagnons de la libération, nous les prenons en exemple parce que nous y cherchons le courage, l’abnégation, les bons choix moraux, la bonne éthique.

J’ai un cousin ostréiculteur. Il fut un temps où il a fait partie des ostréiculteurs en tension avec des associations de vétérans qui s’opposaient aux parcs à huitres de Saint-Vaast-la-Hougue (Utah Beach). Là encore, on est dans une demande de sanctuarisation du lieu.

Ces débats qui ressortent à l’occasion du 75e anniversaire. Le silence partiel que je constate dans les récits des anciens résistants que Laurent Douzou a éclairé par une citation d’Henri Frenay. Parlant de la mémoire de ses camarades tombés comme de son « jardin secret ». Il n’avait pas envie d’y emmener « la foule des dimanches ». Le reflet d’un équilibre difficile à trouver entre la demande de la société d’approcher ce qui a été sacralisé et la demande de celles et ceux qui sont détenteurs d’une parcelle de ce sacré de protection du sanctuaire.

J’ai envie, du coup, de conclure par une citation de Paul Ricœur. Celui-ci a travaillé sur les questions de mémoire et d’Histoire mais c’est une autre dimension qui m’intéresse ici : « Est démocratique, une société qui se reconnaît divisée, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêt et qui se fixe comme modalité, d’associer à parts égales, chaque citoyen dans l’expression de ces contradictions, l’analyse de ces contradictions et la mise en délibération de ces contradictions, en vue d’arriver à un arbitrage. »

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« Un bandit d’honneur »

J’avais réalisé au cours de l’été 2018 l’interview de Yann Fastier, autour de son album jeunesse intitulé Guingouin, un chef du maquis. Un bel album, au trait inspiré des affiches sérigraphiées de l’avant-guerre.

Deux choses sont très intéressantes à noter : la première, c’est que Guingouin n’était pas l’idée première de l’auteur, qui cherchait avant tout à illustrer un personnage de bandit d’honneur. Un autre album est d’ailleurs sorti plus tardivement sur Zapata, au titre prometteur de Zapata est vivant, slogan de l’Ejercito Zapatista de Liberacion Nacional du Chiapas. De là à faire de Guingouin le Zapata des limousins, la tentation ne ferait peut-être pas l’unanimité. J’en reviens à la prudence sur les comparaisons entre des situations historiques, politiques, économiques et géographiques pas forcément comparables en tous points.

La deuxième, c’est qu’à mesure de ses travaux de préparation, Yann Fastier s’est éloigné du récit d’un héros individuel pour y construire un récit à plusieurs voix. Et c’est toute l’intelligence de la démarche narrative : une légende s’écrit par le récit des autres, à l’aune des impressions produites par les faits sur les narrateurs. J’ai pensé à cette séquence du film Braveheart de Mel Gibson. Un film qui n’a pas que des qualités et qui tord les faits historiques – bon dieu, il y avait un pont à Stirling Bridge, c’était pas une gentille empoignade entre des gentils paysans en kilt au milieu d’une prairie, c’était une bataille rangée où les troupes de Wallace sont parvenus isoler une partie de la troupe anglaise et à la dérouiller à l’entrée d’un pont. Mais pour revenir à ce qui nous occupe, dans cette scène (voir ici si vous ne vous souvenez pas), la légende de William Wallace se diffuse. Et pour le montrer, Gibson filme successivement un colporteur/voyageur/messager quelconque, puis plusieurs conversations où les faits qu’on prête au personnage sont de plus en plus extraordinaires. Tout cela fait écho à l’interview de Laurent Douzou que j’ai publiée dernièrement. La lutte clandestine doit se nourrir d’un certain degré de guerre psychologique, de bluff, pour favoriser l’adhésion de la population à son action et obtenir une certaine complicité. On rejoint là les théories de Mao sur la guerre révolutionnaire et le fait d’être « dans la population comme le poisson dans l’eau. » Récemment, en discutant avec une consœur journaliste, connaisseuse de la vie politique et sociale et cultivée, je me suis aperçu qu’elle prêtait à Guingouin 30 000 hommes et la libération d’autres villes que Limoges, hors de la Haute-Vienne. Cela fait écho également à l’interview que m’avait accordé Christian Pataud, et à cette phrase présente dans la bande annonce.

C’est un aspect à avoir en tête quand on s’intéresse à l’histoire d’un mouvement clandestin comme la Résistance. Tout groupe en lutte produit sa propagande. Sans être cynique, remettre tout en cause et ne plus vouloir croire en rien, il faut garder cette prudence vis-à-vis des faits. Et notamment parce que tous les faits ne sont pas purement objectifs. La Résistance française, par son action propre, n’aurait pu chasser du territoire français les armées du IIIe Reich. Néanmoins, par les actions de renseignement, de sabotage et de lutte armée, les femmes et les hommes des groupes et réseaux de Résistance ont apporté leur contribution à la destruction du régime nazi, à l’instar des armées conventionnelles et non-conventionnelles britanniques, américaines, françaises libres, polonaises, hollandaises, belges, danoises, norvégiennes, russes, biélorusses, ukrainiennes, baltes, etc. Au delà de la contribution tangible et objective à l’effort de guerre, ces femmes et ces hommes ont avant tout sauvé l’honneur. Et ça, c’est bien une notion subjective.

« Des mémoires de la Résistance. »

Est-ce que la Résistance a été si prégnante qu’on le croit dans la France de la fin et de l’après-guerre ?

La réponse est certainement beaucoup plus subtile qu’on le pense. Laurent Douzou, professeur d’Histoire à Sciences Po Lyon, spécialiste de la Résistance, met ces choses au clair. Quant au phénomène mémoriel, il est très parcellaire.

Les familles politiques, les cercles géographiques, les entourages personnels des acteurs de la Résistance ont été les véritables acteurs de la perpétuation de la mémoire des diverses facettes d’un mouvement social hétéroclite couvrant toutes les facettes de l’éventail politique et toutes les affinités que représente la société française des années 40-50. Par la suite, à l’aune des contingences politiques de la société d’hier à aujourd’hui, le sens donné aux faits de la période de l’occupation varie. A lire pour aller plus loin, le livre de Laurent Douzou, La Résistance française, une histoire périlleuse.

« Il fallait que le temps passe. »

Alexandre Brémaud

Alexandre Bremaud a travaillé sur les maquis du Commandant Eugène Pinte. On touche à travers l’exemple d’Eugène Pinte un autre profil de résistant, celui du militaire de carrière. Après l’armistice de juin 1940, Eugène Pinte reste militaire d’active dans l’Armée d’Armistice de la zone sud, dite zone non-occupée, où l’État Français, sous la direction du gouvernement de Vichy, maintient un semblant de souveraineté. Avec un réseau d’officiers qui partagent le souci du maintien de la souveraineté française, il organise la « disparition » d’une partie du matériel rescapé de la débâcle. Dès fin 1941, il dispose d’un corps franc de 40 agents et implique activement l’ensemble de sa famille dans la résistance. Affecté dans la région de Limoges, il installe sa famille dans une ferme du hameau de La Gaubertie, sur la commune d’Aixe-sur-Vienne. La ferme devient un refuge pour des réunions de la future ORA, Organisation de Résistance de l’Armée, (fondée « officiellement » en 1943 après l’invasion de la zone sud), la ville de Limoges étant devenue trop risquée car les filatures y sont trop faciles. En 1944, d’ailleurs, une très grande partie de la Résistance dans Limoges est décapitée. A l’instar de Guingouin, Pinte développe sa lutte en étant « dans la population comme le poisson dans l’eau ». Ainsi, un briquetier de la commune fournit des certificats de travail pour cacher un opérateur radio maintenant quotidiennement la liaison avec Londres. Les paysans participent également à la réception des parachutages qui s’organisent de plus en plus depuis l’hiver 1943 sur le secteur d’Eugène Pinte. L’ORA fusionne en 1943 avec l’AS, branche armée du mouvement Combat d’Henri Frenay, avant de s’unir en 1944 avec les FTP communistes dans les Forces Françaises d l’Intérieur. Ces forces vont participer à l’encerclement de Limoges en Aout 1944 sur le sud ouest de l’agglomération limougeaude. Le long de ce que les habitants du secteur appellent l’ancienne route d’Aixe, en direction du Mas des Landes, deux stèles témoignent d’ailleurs des FFI tombés au combat du Mas des Landes , l’un des plus important de la Bataille d’Aixe les 17 et 18 août 1944. C’est non loin de là, à l’ouverture d’un nouveau lotissement d’habitations que le conseil municipal d’Aixe a baptisé une rue du nom de son ancien chef de maquis. Hommage somme toute modeste à un homme qui sera resté discret après la guerre. L’impression, peut-être, de n’avoir fait que son travail de militaire et le deuil qui le frappe à la Libération auront sans doute contribué à son silence. Eugène Pinte s’éteint à 49 ans en 1951.

A lire, sa fiche sur le site des amis de la Fondatin de la Résistance par Alexandre Bremaud.