Observons les papillons.

Par papillons, j’entends quelques papiers piochés dans les résultats des européennes. N’y voyez là qu’une licence poétique, analogie aux petits papiers qu’on colle sur un livre, un mur ou un pare-brise. Je cesse là cette adorable bucolique.
Les élections européennes ont, sans grande surprise, donné la majorité au Rassemblement National, parti anti Union Européenne, devant la liste de la majorité présidentielle. Environ une moitié du corps électoral a boudé les élections. Je n’ai pas pour ambition ici d’en tirer une grande analyse, ce serait bien trop ambitieux. Mais je veux seulement observer les résultats de quelques communes symboliques sur le territoire qui m’intéresse, l’ancienne région Limousin.

Le résultats dans les trois départements Corrèze, Creuse et Haute-Vienne sont sensiblement dans la moyenne nationale.

Les communes observées sont ici de petites communes. Les écarts en nombre de voix y sont donc assez minces, le nombre d’inscrits y étant assez faible. Par ailleurs, elles ont ceci de commun d’accueillir des populations assez rurales. Les métropoles ayant plutôt mises en tête les votes LREM et EELV, ces communes rassemblent plutôt des tendances au vote contestataire : Rassemblement National, d’une part, abstention, blanc ou nul d’autre part. Dans les suffrages exprimés, on retrouve donc plutôt, logiquement, le duel annoncé entre RN et LREM, c’est à dire les deux tendances les plus mobilisatrices pour ce scrutin. Une tendance « exclue » s’orientant vers le RN, une tendance d’électeurs « inclus » se retrouvant dans le projet porté par le parti du gouvernement. Bien sûr, cette vision est très schématique et limitée.

Les trois massacres de 1944.

Ces trois communes ont en commun d’avoir été le théâtre de massacres en 1944 par les troupes allemandes. Ce sont trois situations distinctes.

À Tulle, les maquis FTP prennent la ville le 8 juin, dans l’effervescence qui suit l’annonce du débarquement. La faible garnison de la ville n’a pas de quoi les en empêcher. Le 9 juin, c’est un régiment de la division SS blindée Das Reich qui arrive de Montauban. La reprise de Tulle entre parfaitement dans sa feuille de route : réprimer les maquis du Massif Central pour réduire les ilots de partisans sur les arrières de l’armée allemande qui vient d’engager le combat en Normandie. La ville rapidement reprise, vu l’inégalité du rapport des forces en présence, les SS procèdent à des représailles destinées à terroriser la population et marquer les esprits. Les hommes sont raflés. 99 sont pendus dans la ville, à la vue de tous, une performance de cruauté. 149 sont déportés, dont 101 ne reviennent pas des camps.
Tulle peut avoir eu un intérêt stratégique pour motiver l’action prématurée des maquisards : la manufacture d’armes. Néanmoins, le résultat reste comme une tache morale pour le parti communiste local qui voit après guerre le prudent Guingouin comme une figure plus intéressante à mettre en avant.
75 ans plus tard, la « Manu » a fermé, Nexter, site industriel du Ministère de la Défense, emploie beaucoup moins que du temps de la MAT, l’usine d’accordéon n’a survécu que grâce à la gloire locale, le footballeur international Laurent Koscielny. Tulle est un petit centre urbain industriel en déclin. La ville est endettée à hauteur d’environ 120%. Sans grande surprise, le RN y est arrivé en tête dimanche. Trois autres listes (LREM, PS et EELV) y dépassent les 10% des suffrages exprimés. Aucune liste, en revanche, n’atteint les 10% des inscrits, signe d’une abstention forte.

Ussel est un peu différente. Plus petite ville (moins de 10 000 habitants contre un peu moins de 15 000 pour la préfecture de Corrèze), plus rurale, même si « incluse » sur l’axe Lyon Bordeaux (A89), elle a aussi connu un massacre le 10 juin 1944, quoique de moindre ampleur.
Après des négociations, les 180 soldats allemands en garnison se mettent, le 9 juin, sous la protection du 1er régiment de France (armée d’armistice). L’AS, en coopération avec le 1er RF, prévoit un coup de main pour capturer les armes sans avoir à mener une attaque contre la garnison, mais au matin du 10, un groupe de FTP, qui n’a pas été mis dans la confidence et a entendu des rumeurs parlant de reddition de la garnison allemande, arrive à Ussel. Les soldats allemands récupèrent leurs armes et massacrent 47 maquisards. La Das Reich n’y intervient pas. Ce massacre est un fait de guerre et ne fait pas l’objet de poursuites après guerre, même si aucun prisonnier n’a été fait. Les 15 et 16 août, AS et FTP, cette fois-ci coordonnés, attaquent et obtiennent la reddition de la Brigade Von Jesser, qui avait justement pour mission de les détruire.
Pour les européennes, le RN est là aussi arrivé en tête. Seule sa liste y dépasse 10% des inscrits pour presque 21% des exprimés. Contrairement à la moyenne nationale, la liste Les Républicains arrive troisième. Il s’agit là d’un vote historique. Ussel, ça a été le fief de Chirac. (« C’est loin, mais c’est beau ! »). Hollande s’y est fait élire par une sorte d’anomalie historique.

Oradour-sur-Glane est un cas différent. L’existence à côté du bourg des ruines du village martyr n’autorise pas l’oubli. L’Histoire, brièvement : le 9 juin, la division SS Das Reich, qui est remontée de Montauban par des routes diverses à travers le Lot et la Dordogne, d’abord pour mater les maquis du Massif Central, manière d’aguerrir une unité largement reconstituée de recrues après son engagement sur le front de l’Est en plus de l’utilité stratégique d’une telle mission, s’est réunie à Limoges. Elle vient de recevoir l’ordre d’avancer son départ pour le Front de Normandie. Elle décide donc de mener une opération de terreur le lendemain pour choquer la population et dissuader les actions maquisardes après son départ, selon une tactique employée à outrance derrière le front de l’Est où les partisans harcèlent les lignes de ravitaillement. 642 personnes sont massacrées le 10 juin. Le choc est réel : ma grand-mère en a parlé jusqu’à ses derniers jours.
Y voir sans doute le poids de l’Histoire : si le RN arrive ici deuxième, contrairement à toutes les communes adjacentes où il arrive en tête, l’abstention y est de 5 points en dessous de la moyenne départementale (Haute-Vienne : environ 57% de participation), elle-même plutôt meilleure que la moyenne nationale.
Cela n’empêche pas sur la commune une très nette bipolarité du scrutin LREM/RN, avec un vote RN à presque 12% des inscrits, 21,5% des exprimés.

D’autres symboles.

Ici, on est purement dans le symbolique, puisqu’on joue pour la plupart des cas sur des nombres de voix assez minimes.

Saint-Gilles-Les-Forêts, c’est la commune de Georges Guingouin. Chaque année, elle accueille les commémorations de la bataille du Mont Gargan. Le RN est en tête (7 voix). Le PCF n’y a que 3 voix. (Un peu moins de 70 inscrits).

À Tarnac aussi, le RN est en tête. Le milieu militant tarnacois ne s’est visiblement pas précipité aux urnes. A noter quand-même la 3e place de la liste communiste.

À Faux-la-Montagne, qui s’est faite fer de lance en Creuse de la lutte en faveur des migrants, une anomalie dans le paysage : EELV et FI arrivent en tête. Le RN y tient quand-même la troisième place avec plus de 13,5% des exprimés.

Lacelle, en Corrèze, qui a accueilli la dernière fête de la Montagne Limousine, voit LREM arriver devant le RN. Avec une participation un peu au dessus de la moyenne. Le RN y dépasse ici aussi les 20% des exprimés. Le PCF y arrive 3e.

Enfin, autre lieu symbolique, Vichy, dans l’Allier : LREM ravit la première place au RN. Ce dernier parti y atteint presque 21% des suffrages exprimés.

Conclusion :

Toutes ces données mériteraient une analyse plus approfondies pour en tirer des informations plus pertinentes. Néanmoins, on aurait pu s’attendre à ce que dans des communes qui ont été marquées par l’Histoire de la Deuxième Guerre Mondiale, qui auraient donc pu se sentir très au fait des enjeux européens, il n’y a pas eu de miracle. En dehors des métropoles, l’Europe doit sembler un horizon très lointain. Hormis Oradour qui aura été le théâtre d’actes de réconciliation franco-allemande (Hollande et Gauck, président de la République Allemande se donnant l’accolade en septembre 2013), pas de participation au dessus de la moyenne et un vote RN somme toute généralement semblable à ce qu’il est en France. A noter que d’autre lieux symboliques des guerres européennes et de semblables réconciliations n’ont pas non plus été touchés par la grâce : le RN est ainsi en tête en Normandie ou sur les alentours de Verdun (Mitterand et Kohl se donnant la main en 1984).

Ce qui me donne la tentation de conclure que le passé est très présent, certes. Mais très inféodé au présent.

Tous les résultats donnés ici émanent du site du ministère de l’intérieur : voir ici.

Pour soutenir le projet.

Publié par

Martial Roche

Petit, je voulais être photographe. On m'a dit de faire des études, je suis devenu JRI.

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