Le prix fort de la libération

Le marteau et l’enclume 2/3

Brest, comme d’autres villes ne retrouve pas, après-guerre, sa structure urbaine d’origine. Des villes ressurgissent de terre quasiment ex-nihilo.

La période de la libération à l’été 44 regroupe en fait des réalités très diverses. Deux lignes de fronts s’ouvrent sur le territoire français métropolitain, sur deux de ses axes géographiques structurants :

Dans cette même logique stratégique, les Alliés comme l’occupant n’ont pas trop de troupes et de ressources à disperser dans ce qu’on appelle depuis le XIXe siècle la diagonale du vide ou en 1947 le « désert français » (Jean-François Gravier).

On distingue déjà cette logique territoriale en juillet 1944 lors de l’Opération Cadillac, qui parachute massivement du matériel aux maquis bretons, limousins, auvergnats et alpins dans le but de couper la France en deux en prévision du débarquement de Provence. En armant et accentuant l’hostilité pour l’occupant de ces zones défendables, les Alliés ont à la fois l’avantage d’aider la résistance intérieure française qui brule de prendre part à la Libération, d’occuper les allemands à l’arrière de leur front et d’empêcher l’occupant d’y installer des poches de résistances. Ceci notamment expliquant la férocité des troupes allemandes contre les Glières, le Vercors ou les maquis de l’Ain. Tenir le Vercors, c’est menacer ou protéger Grenoble, donc une des voies de sorties pour des troupes occupant l’ancienne zone italienne, passée à l’Allemagne après l’effondrement de l’Italie fasciste à l’hiver 1943.

L’évacuation barbare

Le 17 août, Hitler ordonne un repli général.
Plus d’un demi-million de soldats allemands (ou d’unités auxiliaires, d’autres nationalités, de forces de police politique et de collaborateurs divers) doivent éviter d’être bloqués avant la fermeture des passages sur la Loire et la Seine. On acte parfois la fin de la bataille de Normandie au 29 août, fin des opérations allemandes de repli à l’est du fleuve. Les alliés en atteignent les rives le 18. Les SAS français qui se sont illustrés en Bretagne au début de l’invasion sont envoyés en renfort des missions SOE et OSS dispatchées auprès des FFI pour harceler les dernières colonnes au mois de septembre dans un secteur le long de la Loire entre Moulins et Orléans. C’est l’opération Spencer.
Von Choltitz a notamment pour mission de garder le passage d’évacuation pour les troupes quittant la Normandie. Avec bien sûr ordre de tout détruire derrière lui, ordre commun à toutes les unités allemandes qui se replient.

Front ouest au 1er septembre

Restent principalement des poches de résistance à des endroits stratégiques : des ports, comme la Rochelle et des embouchures comme celle de la Gironde (Royan et Pointe de Grave). De fait, de nombreuses localités se libèrent avec les forces locales. Agen est investie par les FFI au départ de la garnison allemande. Brive est libérée le 15 août après quelques heures de combat. Le 22, la brigade Von Jesser qui a sillonné les 3 départements limousins en traquant les maquisards depuis juin et est revenue dégager les garnisons de Tulle et Ussel quitte la Corrèze définitivement. La veille, toute une série de villes, dont Limoges, ont été libérées.

Le 25 août 1944, alors que Paris est libérée, le village de Maillé, bien plus à l’ouest, en Touraine , est détruit. Plus d’une centaine de ses habitants sont massacrés. Le 24, c’était Buchères, dans l’Aube. Des massacres ont lieu en France jusqu’à la fin du mois de septembre, y compris dans des secteurs qui auraient pu paraitre hors de danger (Charente-Maritime, Saône et Loire). La liste des lieux d’exécutions dressée par le Maitron est édifiante.

Alors que depuis le 12 août, la préparation de la Libération de Limoges entraine des accrochages en divers endroits, ils sont plusieurs maquisards à être exécutés par les troupes occupantes qui ne leur reconnaissent pas le statut « protecteur » de combattants, donc de blessés ou prisonniers de guerre.

De la Corse, qui se libère presque seule en 1943 aux poches de l’Atlantique qui ne tombent qu’en mai 1945 ou à l’Alsace et la Moselle annexées par le IIIe Reich, la réalité et le ressenti sont différents. En termes de mémoire, naturellement, les manifestations de la mémoire diffèrent.

Des expériences de la guerre différentes

Un officier de terrain américain a écrit dans ses mémoires de la bataille de Normandie avoir été surpris de l’accueil pour le moins réservé des normands pour leurs libérateurs. Les Alliés, parfaitement au fait de la bataille de propagande en cours, eurent soin, sinon d’annoncer leurs bombardements aux populations civiles, du moins d’assurer aussi le largage de tracts expliquant la raison de ceux-ci.

Il n’empêche que la mémoire des normands et des bretons est marquée par ces ravages.

À titre d’exemple, la commune d’Evrecy, à une quinzaine de kilomètres au sud de Caen, perd 130 habitants sur 400 et la quasi totalité de son bâti dans la nuit du 14 au 15 juin 1944. Le sentiment de Libération y est pour le moins ambivalent (voir vidéo suivante : « Je leur en veux et je leur en veux pas, ils nous ont quand-même débarrassé des boches. » ).
Se trouvent donc sur la commune le monument aux morts du bombardement et celui du régiment gallois qui a libéré la commune.

Il est certain que le travail de mémoire n’y est pas le même qu’il peut l’être dans une commune de la montagne limousine qui ne s’est pas retrouvée sur la ligne de front principale. Non que la guerre n’y soit pas passée, avec son lot de violences et de crimes. Non que Limoges, par exemple, n’ait pas été bombardée : la gare de Bénédictins est bombardée en juin 1940, la gare de triage de Puy Imbert et l’Arsenal, l’usine de camions, le sont en février et juin 1944. Non encore que les forces allemandes n’y aient pas pratiqué une occupation brutale (Tulle, Oradour sont les exemples les plus connues, mais dès le printemps 1944, plusieurs colonnes allemandes passent semer la terreur pour essayer de chasser les maquis de ce terrain qui leur est propice.

Bombardement de la gare de Puy Imbert à Limoges fin juin 1944.

Petit aparté : contrairement à ce qui a pu être publié en certains endroits, les exactions de la Das Reich ne sont pas des représailles au harcèlement des maquisards locaux. L’ordre de marche du 7 juin pour la 2e division blindée SS est bien dans un premier temps de venir terroriser la population et les maquis, de peur de voir une poche de résistance se développer dans leur dos alors que la bataille de Normandie débute. Donc inutile de leur chercher des circonstances atténuantes pour Oradour ou les meurtres des civils de Tulle, ils étaient là pour tuer.

On ne parle tout de même pas du même niveau de destruction. Par ailleurs, le Limousin, comme une grande partie du massif central et du quart sud-ouest, n’aura vu, à la fin de la guerre, que très peu de soldats alliés. Seuls les agents du SOE ou de l’OSS parachutés en soutien des maquis ont pu montrer un peu leur uniforme aux populations locales. Ce qui en terme de marque laissée dans les esprits n’est pas non plus comparable au déferlement de matériel siglé et de GI’s.

Comme je passai par Saint Lo dans la Manche récemment, une habitante des environs m’expliquait que l’hôpital de la ville était américain. Détruit par les combats de juillet 1944, l’hôpital est reconstruit à partir de 1947 avec des fonds de l’American Aid to France. C’est à la foi un acte philanthrope, mais aussi un démonstration de soft power en début de guerre froide.

De fait, une très grande bannière étoilée flotte à sa porte, faisant écho aux centaines de drapeaux des pays alliés qui flottent aux devantures des cafés et commerces de ces communes.

En résumé

Il y a dans la France de l’automne 1944, les prémices de la mémoire qui se mettent en place. Ceci se fait avec un passé immédiat ou très proche encore partiellement inconnu. L’armée des ombres ne commence qu’à peine à en sortir. Quant aux camps, ils ne sont pas encore libérés. Entre les différents régimes d’occupation du territoire, le terreau politique préexistant de celui-ci et le passage ou non des combats de la Libération, les territoires français partent déjà avec un vécu différent, qui imprime une mémoire différente. Ce qui est certain, c’est que le soulagement certain du départ de l’armée occupante ne peut faire oublier les deuils. Quant aux enjeux politiques immédiats, ils vont contribuer à teinter la mémoire de la période écoulée.

La Libération, c’est aussi, sur cette charnière d’aout septembre, le moment où la France Libre change de visage. Ce que nous verrons dans le troisième épisode de cet article feuilleton.

Pour soutenir le projet Un passé très présent, c’est toujours ICI.
Et il y a d’autres façons que j’ai détaillées ICI.

Publié par

Martial Roche

Petit, je voulais être photographe. On m'a dit de faire des études, je suis devenu JRI.

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