Commémorer.

Ces jours-ci, je souhaitais consacrer quelques lignes à l’acte social de commémorer. Depuis le jour de Toussaint (commémoration par la communauté catholique de ses martyrs), en passant par les commémorations de la chute du mur, de l’armistice de 1918 et jusqu’à aujourd’hui, ça me semblait pertinent.
Pas facile, en fait.
Pas facile, entre autres, quand on était soi-même il y a 4 ans, un parisien parmi des millions.
Pas facile de prendre du recul sur les souvenirs des premières infos qui tombent, des premiers messages et coups de téléphones des proches et aux proches, du métro et des rues vides du samedi 14, quand on a décidé, avec quelques amis, de nous retrouver quand-même.
Et dans les jours qui suivent, alors qu’on se dit qu’on a été épargné par le désastre et que ses proches vont bien, d’apprendre qu’untel y était et s’en est sorti ou que par contre, des proches ont perdu quelqu’un.
Comme me l’a dit un ami : « on est tous à une ou deux poignées de mains d’une victime. »
Ou dans les semaines qui suivent, s’apercevoir qu’un ami qui avait passé la soirée barricadé dans un restaurant des environs de Bastille a pour de bon basculé dans la haine.

Je pense que le meilleur remède à ça, c’est comprendre. Et donner du sens.

À ce titre, je salue le travail de ma consœur Sara Ghibaudo de France Inter pour son enquête. Pour comprendre ce qui nous est arrivé.

Pour ma part, après avoir cherché comment aborder le sujet, j’ai retrouvé dans mes archives l’interview que m’avait accordé le professeur Maurice Corcos, psychiatre de l’ Hôpital Institut mutualiste Montsouris, en septembre de l’année dernière, sur la mémoire et le traumatisme.

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Ceci n’est pas un article.

Pirouette facile pour un article plus sur la forme que sur le fond et dont l’absence de titre donnait des migraines à l’auteur.

Post-scriptum : je viens de m’apercevoir que j’ai titré « Ceci n’est pas un article » alors que j’ai entendu hier que Gatti disait régulièrement « Ceci n’est pas du théâtre ».
Pas fait exprès, nom d’une pipe !

Hier, je suivais à l’École Normale Supérieure de Lyon une journée d’études consacrée à l’œuvre d’Armand Gatti, décédé il y a deux ans. Sans doute ai-je gardé un peu de son goût pour les titres à rallonge. L’œuvre de Gatti est riche de ces titres qui sont presque des œuvres en soi : Possibilité de la symétrie virtuelle se cherchant à travers les mathématiques selon les groupes de la dernière nuit d’Évariste Galois, Le Couteau-toast d’Évariste Galois avec lequel Dedekind fait exister la droite en mathématiques… par lui-même ou encore Quatre Schizophrénies à la recherche d’un pays dont l’existence est contestée.
Le poème consacré à Guingouin, Les Cinq noms de résistance de Georges Guingouin, a pour titre second : Poème rendu impossible par les mots du langage politique qui le hantent mais dont les arbres de la forêt de Berbeyrolle maintiennent le combat par son toujours maquisard Don Qui ?

Comme vous le constatez, j’ai encore du chemin à faire pour masquer mon manque d’imagination.

L’insaisissable individu Gatti

J’ai rencontré Gatti au tout début du projet Un passé très présent. Naïf, je pensais que j’allais poser ma caméra dans le bureau de ce vieux monsieur et lui demander de me raconter Guingouin, le maquis et la lutte contre le fascisme.
Sauf qu’avec Gatti, ça ne se passait pas comme ça.
Je demandais Guingouin, il convoquait Makhno ou Mao Tsé Toung.
Une attitude plus ou moins habituelle chez lui, qui lui a valu plus d’une fois d’être taxé de folie, de gâtisme (le jeu de mot est aisé) ou de mensonge.

Une polémique a agité le début des années 2010 quand les amicales d’anciens déportés de Neuengamme et Mauthausen l’accusent d’avoir usurpé le titre de déporté. Gatti répond à l’époque « Je n’ai jamais été à Neuengamme. » La messe est dite.
Sa nécrologie dans le Monde, en 2017, reprendra la polémique en l’état. En fait, il pourrait s’agir plutôt d’un malentendu entre l’œuvre de Gatti qu’on peut qualifier par simplicité de surréaliste et le fait qu’il a effectivement été mis au travail forcé après son arrestation dans son maquis de Haute-Corrèze dans le cadre de l’organisation Todt, par l’entreprise de construction navale Lindemann, basée à Hambourg, spécialiste de la construction de bases sous-marines.

Mais je reviendrai à l’avenir sur cette polémique. Pour l’instant, je manque sévèrement de billes pour en parler sérieusement.

Pour en revenir à ma rencontre avec Dante Sauveur « Armand » Gatti, j’en suis sorti déboussolé, ne sachant pas sur quel pied danser. Je m’étais promis d’y retourner, de prendre cet hurluberlu par le col : « cesse de parler par énigmes, vieux bonhomme » aurais-je peut-être fini par lâcher, à bout de patience. Mais la vie est ainsi faite qu’un mois après notre première, unique et dernière entrevue, Gatti décédait.
Pour tout dire, j’avoue que mes premières retrouvailles avec le matériau enregistré me laissèrent perplexe. Aujourd’hui, plus de deux ans après cet entretien, plusieurs autres interviews, des mois de réflexions, je commence non pas à comprendre, mais au moins, j’ai des résonances et des interprétations qui me viennent.

La journée d’hier a également apporté à mes réflexions.

« Pas biographie, bibliographie »…
Mais biographie quand-même.

L’axe de travail proposé par Olivier Neveux, Professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre à l’ENS Lyon était le suivant : aborder la biographie de Gatti au regard de son œuvre et non l’inverse. Logique : Gatti refusait obstinément d’être réduit à une biographie factuelle et souhaitait que seule son œuvre suscite l’intérêt. Furent donc cherchés dans son œuvre les camps, les identités multiples de Gatti (Dante – Sauveur – Armand), son italianité, sa recherche d’émancipation à la fois sur le champ politique et social que sur celui des limites du langage et de l’écriture, en particulier théâtrale.

Le travail selon l’axe proposé (la biographie dans la bibliographie et non l’inverse) fut porté par des intervenants de qualité, apportant chacun la haute teneur de leur travail.

N’empêche : qu’on le veuille ou non, derrière l’œuvre, il y a l’homme. L’enfant Gatti a grandi dans un bidonville monégasque, enfant d’une immigration italienne particulièrement stigmatisée et divisée.
Pour les Français, ils sont les Ritals que raconte François Cavanna, fils d’un maçon. Le père de Gatti, lui, est éboueur.
Pour eux-mêmes, ils sont tout sauf italiens : Piémontais, Napolitains… L’Italie qui n’est une et indépendante que depuis 1860 n’a pas gommé les régionalismes. À la misère et aux querelles de clocher s’ajoute la violence des confrontations entre pro-fascistes et anti-fascistes.
L’adolescent Gatti, qui vient de perdre son père, rejoint les maquis, s’y fait prendre (il n’a aucune expérience), est envoyé aux travaux forcés, s’évade et connait l’expérience de la guerre avec les parachutistes qu’il a rejoint. Une séquence lue hier le voit raconter un parachutage sur la Hollande auquel il a participé, à travers les tirs. L’homme devant sauter avant lui dans l’avion échange sa place avant le saut. Il est tué. Des 12 hommes dans l’avion, la moitié manque au point de rendez-vous à terre. L’homme qui a pris sa place est retrouvé mutilé.

Post-scriptum : il semble, d’après des gens informés, qu’Armand Gatti se soit engagé dans les SAS le 2 septembre 1944 et ait été formé en Grande-Bretagne au mois en octobre 1944. Il est ensuite affecté au 2e Régiment de Chasseurs Parachutistes. Cette unité est parachutée aux Pays-Bas en avril 1945, mais, semble t’il, sans Gatti. C’est l’opération Amherst. Sans doute celle évoquée ici.

Je ne saurais résumer son travail d’écriture à ça. Mais tout de même, je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a dans l’œuvre de Gatti la tentative répétée de dépasser les limites des moyens d’expression du langage pour dire l’indicible de ceux qui l’ont vécu à ceux qui ne l’ont pas vécu. Même s’il disait à ses stagiaires « la psychologie, dehors ! ».

Moi, je ne suis ni stagiaire ni psychologue.

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