Comprendre le nazisme

L’essai tout juste sorti (le 9 janvier) de Johann Chapoutot, Libre d’obéir, le Management, du nazisme à aujourd’hui, a fait un certain bruit, notamment par sa couverture médiatique et une polémique. Il semble que cet évènement soulève un certain nombre de questions et d’enjeux. Faute de temps pour me pencher exhaustivement sur la question, ce n’est pas de ce livre et de la polémique que je veux parler.

En revanche, m’y intéresser m’a permis de découvrir cette conférence donnée par l’auteur en octobre 2015 à Paris Sciences et Lettres, regroupement universitaire de grosses universités et grandes écoles parisienne. Une conférence intitulée Peut-on faire l’histoire du Nazisme ?

S’en dégagent plusieurs éléments intéressants. Je ne serai pas exhaustif, mais je vais en soulever quelques uns :

Les nazis sont nos contemporains

C’est une constante dans le travail de Johann Chapoutot, qui sous-tend une bonne part de son travail. Les responsables, les acteurs de ce phénomène historique qui a produit des millions de morts, des destructions et des crimes si abominables qu’il a fallu créer après eux une notion juridique nouvelle, le crime contre l’humanité, ces gens-là ne nous sont finalement pas étrangers. Même pour des gens de ma génération, il s’agit d’hommes et de femmes qui ont eu un mode de vie plus proches du notre que des premières générations d’homo sapiens. À l’échelle de l’Histoire, Auschwitz, c’est hier soir. Chapoutot l’évoque à plusieurs reprises : il croise dans ses recherches des travaux d’universitaires comme lui, produisant des ouvrages avec « des notes de bas de page » comme lui. Mais justifiant ou cautionnant des actes qui, aujourd’hui, nous révulsent.
Parmi les SS, il n’y eut pas que des brutes aux mâchoires carrées ne vivant que de sang et de violence physique. Il y eut aussi, au service du régime hitlérien, une cohorte de jeunes diplomés brillants, excellents dans leur domaine, des gens, en outre, cultivés. Le nazisme n’a pas éclos dans une terre inculte mais au contraire dans un des pays les plus lettrés du monde.
Je ne résiste pas à l’envie d’illustrer ceci par cette interview de Pierre Desproges, expliquant ses sketchs ironiques sur l’antisémitisme.

Desproges exprime son incompréhension profonde de ce qu’il s’est passé pendant son enfance.

(Note aux lecteurs et lectrices : pas la peine de me sortir la vanne « On pourrait plus le dire aujourd’hui. » Certaines et certains font publiquement pire, au premier degré, et en tirent des bénéfices confortables.)

Expliquer n’est pas excuser

C’est justement parce qu’ils ont été nos quasi contemporains qu’il faut s’atteler à comprendre. Parce qu’on n’a eu de cesse de nous rappeler que « le ventre est encore fécond » et que, pourtant, certaines et certains s’attellent encore à nier le crime, à le minimiser voir, dans certains cas, à le reproduire. Si les nazis ont été des gens comme nous, alors, la perspective est préoccupante, ne pourrions nous pas, nous aussi, dans certaines circonstances, basculer à notre tour dans l’ignoble ?
Nous ne sommes pas tous des nazis en puissance, bien sur, mais si des gens à priori cultivés ont pu accepter de croire qu’ils étaient menacés de destruction et en conséquence, asservir les groupes humains qu’ils considéraient appartenir à une autre humanité voir mettre en œuvre les moyens de les exterminer, qu’est-ce qui nous garantirait, à nous, que nous soyons potentiellement de meilleurs humains ?
Ça ne signifie pas qu’on puisse minimiser ces horreurs sous prétexte que d’autres horreurs se déroulent encore plus proches de nous. Le fait que des épurations ethniques aient eu lieu dans les Balkans ou au Rwanda dans les années 90 n’annule pas ce qu’il s’est passé il y a 75 ans. D’ailleurs, des mémoriaux comme celui d’Oradour consacrent du temps à ces massacres plus récents parce qu’ils se font écho. En revanche, c’est bien sur une supposée concurrence des mémoires que s’est appuyé un Dieudonné pour bâtir son auditoire.
Le nazisme n’a pas été une parenthèse historique qui pourra rester sagement fermée dans le passé de l’humanité. Il faudra bien rester vigilants et prêts à lutter contre si, sous une forme adaptée à notre présent, elle réapparaissait. Pour être efficace, il faut savoir à quoi nous avons affaire. Comme la médecine continue à chercher à comprendre le cancer pour l’éradiquer.

Il me semble que c’est ce que cherche à faire Johann Chapoutot au fil de ses publications et travaux. Ayant publié sur le rapport des nazis à l’antiquité, il évoque, dans un autre ouvrage, la « révolution culturelle nazie », terme qu’on a coutume d’employer pour la Chine maoïste. Ou, donc, récemment, le nazisme vu sous le prisme du management des entreprises et administrations. Des approches assez originales qui ouvrent des pistes de réflexion.

(Par contre, je n’aurais pas cadré comme ça…)

Dans sa conférence à PSL, J. Chapoutot le dit aussi : s’il s’est penché sur le nazisme comme objet d’étude, c’est aussi parce qu’il a côtoyé le racisme dans sa jeunesse, non comme victime, mais comme familier de personnes tenant ces discours ou manifestant ces dispositions d’esprit. On ne peut pas les excuser. Mais on est bien obligé de chercher à comprendre.

De la difficulté de contempler l’abime

Si je souligne l’importance à mon sens de chercher à comprendre encore de nos jours ce qu’il s’est passé il y a quelques décennies, il est un aspect que soulève également Johann Chapoutot dans sa conférence de 2015. Même en tentant de garder une distance froide et rationnelle avec le matériau étudié, il arrive que celui-ci fasse écho à des éléments de la vie de celui ou celle qui se penche dessus. Johann Chapoutot évoque sa propre paternité (je suppose, je ne suis pas intime) confrontée au récit de meurtres d’enfants par un membre d’un Einzatsgruppen, lui même jeune père. Comprendre le nazisme est un défi, car cela suppose notamment de rester rationnel face à une réalité dont il est difficile de croire à la rationalité.
Il m’est arrivé de décrocher d’écœurement après de longues séances de travail sur le Sipo-SD, la répression de la Résistance ou autre.
De mon point de vue européen, sans doute un peu autocentré, il me semble que rarement une époque de l’Histoire a contrasté si violemment le pire et le meilleur du genre humain.
On a beau chercher à comprendre, et même si on a des moments d’admiration pour son meilleur, il est des moments où on a besoin de retrouver foi en l’humanité.

En complément, cette intervention de Christian Ingrao, co-auteur d’une biographie d’Hitler en 2018 : plusieurs aspects sur le role et la place de l’historien parmi ses contemporains y sont abordés.

Post scriptum : diverses interventions récentes de Johann Chapoutot ont suscité des critiques d’ordre diverses. Notamment de ses pairs historiens spécialistes du Nazisme. C’est le cas de Tal Bruttman, Frédéric Sallée et Christophe Tarricone, dans cette tribune du blog de C.Tarricone sur le domaine du site Times of Israël.
Je me vois mal trancher les discussions entre historiens. Encore plus deviner les intentions et arrières pensées des uns et des autres. Néanmoins, malgré l’intérêt que j’ai manifesté pour la conférence donnée en 2015 par Johann Chapoutot, je ne peux exclure non plus que les critiques ne soient pas fondées et recevables.

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