PASSATION DE TÉMOIN

Si je ne vous l’ai pas dit ici, c’est que je vous l’ai dit ailleurs. Si je vous l’ai dit ici, c’est que ça mérite d’être répété : il y a des trésors dans les fonds de la Cinémathèque de Nouvelle-Aquitaine. En témoignent ces deux films tournés par un certain Marcel Denichoux. Nous sommes dans la première quinzaine du mois de septembre 1944. Limoges et la Haute-Vienne ne sont libérées que depuis moins d’un mois. (Voir ici le contexte : le marteau et l’enclume)

J’ignore tout de l’auteur de ces images. Ce que je sais, c’est qu’il est l’auteur de quelques films archivés à la CDNA, dont quelques images rares du 21 août 1944. Les deux films que j’ai revu aujourd’hui (dans le cadre de l’écriture du mien, de film (work in progress (soutien toujours possible, voir en bas de la page))) sont particulièrement intéressants parce qu’ils marquent un moment d’Histoire, qui comme ça pourrait paraître anecdotique, mais qui ne l’est pas.

La première séquence est très courte. Moins d’une minute. Une délégation sort de la Préfecture et se rend à la mairie de Limoges. À sa tête, Pierre Boursicot.
Fonctionnaire des finances, haut responsable syndical CGT, il tient la place d’un mort : André Fourcade, commissaire de la République pour la Haute-Vienne a été fusillé par les Allemands. Boursicot, qui devait prendre la préfecture de Charente rejoint le Limousin juste avant la Libération de Limoges. Le 5 septembre, il prend officiellement ses fonctions. L’état de la guerre apporte maintenant une certitude : aucune unité allemande n’est plus en mesure de menacer à nouveau la ville. L’état d’urgence sur la ville est levé. C’est désormais au pouvoir civil de prendre la main.

Le 12 septembre, dans la deuxième séquence, c’est un peu le défilé de la victoire pour les Résistants français. C’est aussi l’occasion de la prise de fonction d’un troisième personnage important pour la suite : Jean Chaintron.

Pour Guingouin, c’est une rétrogradation. Colonel FFI pour la Haute-Vienne, il est rétrogradé lieutenant-colonel. Son autonomie se réduit. Il est désormais intégré à l’état-major régional R5. Surtout, lui et ses hommes n’étant plus occupés immédiatement par des soucis d’ordres martiaux doivent avant tout s’atteler à des préoccupations civiles : assurer l’approvisionnement de la population de la ville et des environs. En nourriture, d’abord, puisque la population vivait déjà sous rationnement avant le siège. Et l’état de guerre met les réseaux logistiques en PLS. La gare de triage de Puy Imbert, au nord de la ville, a été détruite par un bombardement dans la nuit du 23 au 24 juin 1944 (ici des images des dégâts encore visibles en septembre 1944, à 0’35). En bois, également, à l’approche de l’hiver.

Guingouin, Boursicot, Chaintron : les trois hommes sont politiquement à gauche. Boursicot est syndicaliste CGT. Jean Chaintron et Georges Guingouin sont communistes. Les trois hommes sont des résistants des plus authentiques. Boursicot est un des cadres de Libération-Nord. Chaintron, responsable du PCF clandestin de la zone sud est arrêté en 1941 et interné en Dordogne où il et libéré par l’AS le 10 juin 44. Sa femme est morte en déportation. Lui-même a échappé de peu à la peine de mort. Les trois hommes, qui n’ont certes pas le même vécu de Résistants, devraient partager une certaine camaraderie.
En réalité, les trois hommes vont avoir des relations extrêmement tendues. C’est particulièrement le cas des deux « préfets » : le « préfet du maquis », Guingouin, et celui du GPRF, Chaintron. Car pour Guingouin, une chose est claire : si Chaintron est l’un des seuls communistes parmi les préfets de la Libération et qu’on le lui a mis dans les pattes, c’est bien pour le mettre sous surveillance. Du reste, Guingouin, qui soupçonne plusieurs tentatives d’assassinats le visant de la part de la direction du Parti Communiste, manque de trouver la mort dans un accident de la route inexpliqué en novembre 1944, alors qu’il va en Traction vers La Croisille pour récolter du bois pour les limougeauds. Qu’il y ait eu ou non complot contre lui, il reste certain qu’une très grande méfiance règne vis-à-vis de Guingouin au sein des instances du PCF. Assis sur une légitimité populaire, travaillant parfois en meilleure entente avec un certain nombre d’autres tendances de la Résistance qu’avec les organisations communistes et cristallisant ce particularisme local qu’est le communisme rural, le mouvement de Résistance qui a mené à la création de la 1ère Brigade de Marche du Limousin reste incompréhensible pour lee Parti des grandes masses ouvrières urbaines.

Ce qu’a filmé ce vidéaste limougeaud entre août et septembre 1944, en quelques images, c’est une passation de témoin, un changement d’époque, et, pour Guingouin, à la fois le sommet de la gloire et le début d’une descente aux enfers. Élu maire de la ville en mai 1945, il perd les élections de 1947.

C’est ce qu’expliquait Fabrice Grenard à mon micro il y a quelques mois:

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