« LE PLUS JEUNE RÉSISTANT DE FRANCE »

C’est une décision assez rare qui se trouve reprise dans bon nombre de journaux depuis son annonce dimanche.
La commune d’Aixe-Sur-Vienne a décidé, le 11 novembre prochain, d’inscrire le nom de Marcel Pinte au monument aux morts de la commune.

Un enfant de troupe du maquis

Marcel Pinte est un des enfants d’Eugène Pinte, officier de carrière de l’armée d’armistice, « commandant Athos » pour l’ORA et le BCRA. Le 19 août 1944, des combats sont en cours dans les communes qui entourent l’agglomération de Limoges. Londres envoie des armes sur le terrain de parachutage de la Gaubertie, à Aixe-sur-Vienne. Au cours de la réception, une mitraillette britannique Sten tire accidentellement.
Un accident fréquent avec cette arme parfois qualifiée de « pompe à vélo tirant du 9mm ».
Marcel Pinte meurt à l’age de 6 ans. Sa tombe porte la mention « les myosotis sont mes fleurs préférées ». C’est le code annonçant le parachutage.
L’hommage rendu aujourd’hui est intéressant à plusieurs titres.

À jamais les premiers…

Il y a quelque chose de curieux dans ce titre repris à plusieurs endroits de « plus jeune résistant de France ».
La formule a de quoi plaire : simple, incisive, performative. C’est entre autre sous cette forme qu’elle est reprise dans plusieurs titres de presse.
Il y a pourtant une grande part de sens apporté postérieurement dans l’histoire du « Sergent » Marcel Pinte.
À 6 ans, l’enfant n’a pas choisi de participer à l’action maquisarde et n’a pas non plus décidé du sacrifice de sa vie, comme pourrait le laisser supposer la figure héroïque que nous en faisons.
Néanmoins, il est dans un cadre familial où, enfant, il voit que participer à ces actions est intégré dans les repères de la famille. Ce qui signifie que ses parents, frères et sœurs, considèrent sa présence au sein de cette action comme relevant d’une normalité.

Quelle est la place des enfants ?

Certains parents membres de réseaux cachent des tracts dans le landau de leur nourrisson, ce qui tient autant de la ruse de guerre – un enfant suscite naturellement moins la méfiance chez tout un chacun sauf doté d’un cœur de pierre – que de la nécessité faisant loi : face à une telle adversité, la domination nazie sur l’Europe, même la mise en danger de sa famille est une donnée du problème à envisager au temps de l’action.
Philippe de Hautecloque devient Leclerc (un nom original pour un Français) pour protéger sa famille restée en territoire occupé. On peut songer à Guingouin écrivant à sa future épouse qu’il lui rend sa liberté avant d’entrer en clandestinité. Certains compagnons de ce dernier le cachant dans leur ferme à l’insu de leur famille. Chacune de ces occasions fût certainement un dilemme pour celui ou celle qui devait en décider : où y a t’il moins de danger ? Où se séparent l’altruisme et l’égoïsme ?
L’époque était si extrême qu’elle remettait en balance y compris les cadres sociaux et familiaux.

Dans l’Armée des Ombres de Kessel et dans l’adaptation de Melville : Jean-François (Jean-Pierre Cassel) prend son frère pour un intellectuel coupé du monde réel. En réalité il ignore de bout en bout que c’est le chef de son réseau. Il lui a, par prudence, caché des informations qu’il connaissait pourtant déjà.

Quant à la question de l’exposition au danger de la famille, elle reste aussi relative. Pour Eugène Pinte, il était sans doute plus sûr d’être présent à la maison, sous une couverture d’officier. S’absenter pour assurer lui-même la liaison, c’était au contraire risquer d’éveiller les soupçons.
Toujours est-il que le petit « Quinquin », Marcel Pinte, est enterré en maquisard, officieusement dans un premier temps.

« Mort pour la France »

C’est le deuxième aspect très intéressant de cette histoire. Marcel Pinte est issu d’une famille de tradition militaire. Le maquis que dirige son père est de forte culture militaire. Aussi est-ce en frère d’arme et non en enfant victime de la guerre que Marcel Pinte est inhumé.

Puis du temps passe. Eugène, le père de Marcel, ne survit que quelques années à la guerre, affaibli par la maladie. Peut-être aussi par cette perte.
Les anciens compagnons de maquis engagent des procédures qui n’aboutissent pas à faire accorder à l’enfant la mention « Mort pour la France ». Créée en 1915, la mention portée à l’état civil du défunt apporte un certain nombre de droits à ses proches. En l’occurrence, rien qui ne puisse concerner un si jeune défunt. On est bien là dans le domaine du symbolique.

Le sens du deuil

Le flambeau est repris par l’arrière petit-fils d’Eugène Pinte, Alexandre Bremaud.
C’est lui qui obtient qu’une rue d’Aixe-Sur-Vienne porte le nom d’Eugène.
C’est aussi lui qui fait aboutir la demande de mention MPF donnant lieu à l’inscription au monument aux morts. Alexandre Bremaud, outre la mémoire familiale, c’est un peu de la culture militaire qui l’anime.
Il y a donc tout un rituel de deuil familial derrière ces hommages rendus à l’enfant Marcel.
Sa tombe porte le code de l’opération fatale. C’est un peu comme la tradition des unités militaires. Le drapeau et les insignes portent la devise et les faits d’arme.
Les démarches sont faîtes pour l’inscription sur les registres et sur le monument aux morts.
La mort brutale d’un si jeune enfant est forcément une déchirure, quelque soit l’obédience de la famille endeuillée. Les proches de Marcel Pinte y ont répondu selon leurs repères culturels pour donner du sens à leur chagrin. Une famille d’ouvriers ou de paysans communistes aurait eu une autre interprétation de ce deuil, peut-être une évocation de Bara et Viala.
Pour cette famille de tradition militaire, ce qui fait sens, c’est qu’il soit mort pour la France.
Ceci leur appartient.

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1 thought on “« LE PLUS JEUNE RÉSISTANT DE FRANCE »”

  1. A noter que dans le groupe de Manouchian ceux de l’affiche rouge il y avait un couple et quand le commissaire politique du parti leur à demandé d’intégrer chacun une cellule différente pour des raisons de sécurité ils ont refusé arguant que s’ils étaient des partisans ils étaient avant tout des partisans de la vie. Comme quoi parfois les relations familiales sont aussi un mode de lutte

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