GLANÉ SUR LES RÉSEAUX : « L’APPROCHE TRUMPÉIENNE EST TRÈS PROCHE DU CAPITOLE »

Que l’internaute dont j’ai vu hier au soir passer ce bon mot me pardonne de n’avoir pas à ce moment pensé à le noter car je ne parviens pas à remettre aujourd’hui la main sur l’original. Je ne peux donc rendre à César ce qui lui appartient, seulement assumer de n’avoir pas la paternité de ce trait d’esprit. Mais quand-même, ça fait un bon titre.

Vous aurez reconnu cette référence à un adage de l’antiquité romaine, utilisé par Dominique Danthieux dans l’interview qu’il m’a accordé dans le cadre de ce projet à propos du destin de Georges Guingouin : « la roche tarpéienne est très proche du capitole ». Autrement dit, dans l’adage antique, il y a très peu entre les honneurs et la disgrâce, mais aussi entre la gloire au service de la république et sa trahison. Cet adage a pu être utilisé dans la mise à bas de la république par Jules César s’appuyant sur son prestige pour instaurer la dictature. On pourrait tirer des comparaisons avec l’actuel locataire de la maison blanche s’appuyant sur ses supporters les plus fanatisés pour contester le résultat des élections de novembre. À l’opposé, la figure de Cincinnatus, prenant par deux fois le pouvoir confié par le sénat pour défendre la république et le rendant, sa mission remplie, pour retourner à ses terres. Une figure dont s’est réclamé Georges Guingouin. Mais aussi George Washington, se retirant dans ses terres de Mount Vernon après la guerre d’indépendance et prenant la présidence de l’ordre de Cincinnatus ou société des Cincinnati, d’où le nom de la ville du même nom, ce qui nous ramène aux États Unis et aux évènements d’hier.

Né pour une bonne part sur les réseaux sociaux, le mouvement qui a initié le coup de force d’hier sur le capitole à Washington y a également suscité des réactions. Et sur les réseaux, on trouve, vous le savez, j’y fais régulièrement référence sur ce site, des chercheurs en sciences humaines et sociales. Notamment des historiens. En l’occurrence, André Loez, historien de l’université Paul Valéry, spécialiste des mutineries de 1917, qui relevait hier soir des références historiques parmi les partisans de Trump qui envahissaient le capitole.

Pour la référence au nazisme, voir plus bas.

L’ÉTERNEL MATCH RETOUR D’APPOMATTOX

Références à la confédération des États du Sud faisant sécession contre le gouvernement fédéral et à la « Civil War », nom donné aux États-Unis à ce que nous appelons la guerre de sécession. Le drapeau confédéré, le Dixie, est un marqueur historique de l’extrême droite américaine. On le retrouve dans l’opposition au mouvement des droits civiques dans les années 1950-60 des partisans du maintien de la ségrégation raciale. On le retrouve également dans les manifestations de ces dernières années, notamment à Charlottesville lors des manifestations « Unite the rights » d’aout 2017 au cours de laquelle une manifestante antifasciste avait trouvé la mort, écrasée par une voiture projetée dans la foule par un militant d’extrême droite. Au point de départ de ce rassemblement de l’extrême droite américaine, il y a le projet de la municipalité de déboulonner la statue du chef militaire des états confédérés, Robert Lee, après que le parc Lee dans laquelle elle se trouvait fût rebaptisé Parc de l’Émancipation (des esclaves noirs aux États-Unis) en 2009. Comme si les braises de la guerre de sécession voulaient ne jamais s’éteindre complètement, plus d’un siècle et demi après la reddition du général Lee, le 9 avril 1865, à la bataille d’Appomattox.

Il y a dans l’identification à ce drapeau et à la mémoire qu’il véhicule un marqueur important de crainte face à la modernité.
Dans la deuxième moitié du XIXe siècle la guerre de sécession marquait une opposition entre un système agricole hérité de la colonisation dans les États du sud, système basé économiquement sur une main d’œuvre gratuite, donc l’esclavage, et l’industrialisation galopante dans le nord du pays. Les États-Unis vivaient un changement socio-économique profond. Le territoire n’était pas encore ce qu’il est aujourd’hui, ne finissant de se fixer dans sa structure actuelle qu’au début du XXe siècle. C’est une époque de forte immigration. Les États-Unis changent en tant qu’État, territoire et société.

RETOUR AUX « FONDAMENTAUX »

Le tournant du XXIe siècle est aussi une période de mutation. Depuis les premiers chocs pétroliers (1973-1979), avec la prise de conscience de plus en plus présente de l’impact de l’activité humaine sur le climat et une nouvelle révolution industrielle (numérique), plus une restructuration du monde qui se complexifie depuis l’effondrement du bloc soviétique, la société continue de changer. Ce qui nous rend incapable, si tant est que nous en ayons jamais été capable, de dire de quoi demain sera fait.

Dans ce cadre, le retour aux « fondamentaux » fantasmés est une illusion rassurante. Trump a fait figure pour une grande partie de la population des États-Unis de ce retour à ces fondamentaux : un pays retrouvant une forme de cohésion sociale, voir ethnique. Pour une bonne part des pro-Trump, cette Amérique « fondamentale », elle est blanche, elle ne s’excuse pas et elle montre ses muscles, à l’étranger comme à ses minorités.

Si André Loez interprète la corde de pendu apportée par un des manifestants d’hier à une référence au Ku Klux Klan, groupe suprémaciste blanc plus ou moins secret fondé dans le sud des États-Unis après la guerre de sécession, je pense qu’il faut aussi y voir une autre référence : la pendaison « haut et cour », mode d’administration de la justice d’un autre mythe fondateur des États-Unis : le Far West. Une référence n’empêchant nullement l’autre. Il y a chez ces manifestants une réelle croyance que l’élection de novembre leur a été volée, même si aucune des fraudes électorales alléguées par l’équipe Trump n’a pu être démontrée devant la justice. À une justice étatique ou fédérale nécessairement corrompue à leurs yeux, ces militants opposent une « justice populaire » intransigeante et spectaculaire donc exemplaire. Et bien sur expéditive.

Il y a dans le fait d’évoquer cette mise à mort symbolique en partie les mêmes ressorts que quand, il y a un an en France, des manifestants brandirent des têtes aux bouts de piques. Mais en partie seulement puisque, comme le souligne André Loez, la référence aux lynchages racistes menés par le KKK n’est pas à exclure non plus.

ET TOUJOURS L’ANTISÉMITISME

Sur la photo de droite, l’homme derrière porte un t-shirt signifiant son appartenance aux Proud Boys, cette milice d’extrême droite soutien inconditionnel du président sortant. DC signifie vraisemblablement son appartenance au groupe du District of Columbia, c’est à dire la ville de Washington. Et street sweepers pour « nettoyeurs de rue » : tout un programme. Le plus abject reste le t-shirt de l’homme devant lui. L’aigle sur une hache dans un faisceau est un symbole fasciste. Mais c’est surtout le sigle au-dessus : 6MWE signifie dans les réseaux d’extrême droite américain 6 millions wasn’t enough. 6 millions ne suffisaient pas.

Quant au deuxième individu, son sweat-shirt porte l’inscription « Camp Auschwitz – work brings freedom » traduction anglaise du « Arbeit Macht Frei » qui s »affichait sur la porte de plusieurs camps nazis, dont celui d’Auschwitz. La tête de mort, même si elle n’est pas une représentation exacte, semble très fortement faire référence à la division SS Totenkopf, unité responsable de la garde des camps de concentration et d’extermination ainsi que de crimes de guerre sur tous les fronts où elle fut engagé – massacre de prisonniers et de civils notamment.

On nage la encore dans la représentation d’une communauté nationale et ethnique fantasmée opposée au reste du monde et persuadée ou voulant se faire croire qu’une communauté, les juifs, comploteraient de l’intérieur contre eux.

Peut-être moins intrinsèquement déchiffrable sous ses dehors grotesques, cette mouvance illustrée par le « chaman » Jake Angeli, comparé par les plaisantins comme un Jamiroquai qui aurait mal tourné, vêtu d’une toque de bison, torse nu et porteur d’une lance affublée du drapeau des États-Unis. Mais derrière la farce, il y a aussi une approche idéologique fondamentaliste. Car Jake Angeli est un personnage bien connu dans les milieux d’extrême-droite, en particulier dans la mouvance complotiste Qanon. Son accoutrement, c’est la symbolique d’un néo-paganisme inspiré d’une mythologie germanique et nordique là encore très fantasmée. Ses tatouages, Yggdrasil et Valknut, sont des symboles de cette idéologie, le Wotanisme, née à la fin du XIXe siècle en Allemagne et en Autriche dans le mouvement völkisch, une des inspirations du futur national-socialisme. On est, là encore dans un fondamentalisme qui cherche des réponses à une peur de l’avenir et un deuil impossible d’un âge d’or supposé et supposé disparu. Présent aussi dans cette symbolique et cette idéologie, un virilisme exacerbé, entre culte de la force (car c’est bien un coup de force sinon une tentative de coup d’État auquel se sont livré les supporters trumpistes), barbe, couvre-chef à grandes cornes – quoique la symbolique puisse se discuter – et exhibition d’un haut du corps musclé et velu…

Il y a bien derrière ces passages à l’acte trumpistes le signe qu’un camp politique a su faire se rencontrer ses ambitions et cultiver l’angoisse d’une population de fin du monde, alors que ce n’est que la fin d’un monde.

Pour finir, je vous propose d’écouter deux interventions radio qui m’ont semblé intéressantes ces dernières 48h. La première, par Tristan Mendès-France analysant les mondes numériques sur France Inter. La deuxième par Romain Huret, historien des États-Unis.

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