PASSER LE FLAMBEAU

Rédigeant la note d’intention d’une action en collège récemment, j’ai été traversé d’une pensée.

Les derniers des mohicans

L’an passé, la France a donné des obsèques nationales à Daniel Cordier, sous les yeux d’Hubert Germain.
L’ancien député et ministre aujourd’hui centenaire est désormais le dernier survivant de l’ordre de la Libération. L’image de l’un assistant aux obsèques de l’autre, dans son fauteuil roulant, est très symbolique. Les derniers témoins directs s’éteignent. Ne restent pour les collégiens d’aujourd’hui que des enseignants et des zozos de mon genre venant essayer de travailler cette mémoire avec eux au mieux de nos capacités.
Quand j’avais l’âge de ceux que je retrouve régulièrement à Eymoutiers ou Châteauneuf-la-Forêt, j’avais eu, grâce à ma professeure d’histoire-géographie la chance de rencontrer Thérèse Menot, résistante et déportée. Son témoignage était poignant. Elle nous offrait le récit de sa résistance et de sa survie dans les camps hitlériens. Sous nos yeux, une femme qui aurait pu être notre grand-mère racontait ce qu’elle avait vécu dans sa chair, à savoir ce qui arrive quand des êtres humains se persuadent qu’une communauté ou plusieurs ont décidé de leur élimination et que tous les moyens sont désormais bons pour lutter à mort contre le reste du monde.

Le fait qu’elle aurait pu être notre grand-mère n’est pas anodin. Nous nous identifiions d’autant plus facilement : l’acquisition de connaissances sur le sujet devenait leçon de vie.
Il en allait de même, pour ma part, quand ma propre grand-mère me racontait sa veine requête à la kommandantur de Limoges au lendemain d’Oradour pour essayer de savoir ce que son amie d’école normale était devenue. « Si quelque chose s’était produit à Oradour, croyez bien, madame, que nous serions les premiers à le savoir » lui avait-on répondu. Une anecdote qui n’a de cesse de m’interroger.

Sous leur regard

Or donc, ces grands témoins ont disparu ou sont en train de disparaître. Ils et elles ont laissé pour certains, des traces de ce témoignage.
Pas assez, malheureusement.
Nous devrons nous débrouiller avec nos questions et ce que peuvent nous laisser les archives.

Plusieurs phénomènes présents semblent venir remuer de nouveau cette mémoire. Pas toujours pour le mieux. Un défenseur affiché de Pétain, Éric Zemmour, se sent assez populaire et légitime pour tenter une aventure politique. Le parti fondé par d’anciens collaborateurs ultra dans les années 70 semble plus proche que jamais d’obtenir par le suffrage des responsabilités politiques à l’échelle nationale. Et, sous prétexte de protestations contre des mesures sanitaires contraignantes (et une gestion de la crise sanitaire par le gouvernement largement criticable) les comparaisons les plus déplacées se multiplient : le gouvernement Macron et le nazisme, la vaccination et l’étoile jaune, les restrictions sanitaires et la dictature, etc.

Autant de phénomènes qui n’avaient pas cette ampleur au siècle dernier. Parce qu’au siècle dernier, il y avait encore dans la société française, bien vivants, des parents et grands-parents qui avaient vécu cette époque. Les travaux sur les archives ont porté leurs fruits. On a objectivement plus de connaissances à notre disposition aujourd’hui qu’il y a un demi siècle.
Immanquablement, le poids moral de cette génération de la guerre s’estompe.
Il y a encore une quinzaine ou une vingtaine d’années, comparer une mesure sanitaire avec l’étoile jaune nous aurait fait honte. Parce que se voir poser la question rhétorique « Mais, vous savez ce que c’est, la Shoah ? », ça ne porte pas pareil selon que celui où celle qui la pose est disqualifiable comme simple adversaire politique, soupçonné de vouloir donner des leçons ou qu’il ou elle a vécu cette horrible expérience humaine de la deuxième guerre mondiale dans sa chair.

Ce n’est certes pas la seule cause des phénomènes de notre temps. N’empêche.

Désormais, nous vivons sans les témoins de 39-45. Il va falloir faire avec.

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