D’UN Z QUI NOUS PREND POUR DES ZOZOS (1/2)

C’est un peu l’homme du mois dans une rentrée politique confuse. Éric Zemmour a déjà vraisemblablement écoulé plus de 100 000 exemplaires de son livre « La France n’a pas dit son dernier mot ». Quant aux sondages, alors que sa candidature se précise, certains le créditent de plus de 10% d’intentions de vote. Pourtant, l’homme a été condamné pour incitation à la discrimination raciale et suscite régulièrement la polémique. Mais pourquoi ça prend ? Peut-être parce qu’en bon polémiste, il sait mettre du baume ou du sel sur les bonnes blessures. Zemmour, c’est une bête médiatique qui tord la mémoire et l’histoire.

Zemmour, ça prend parce que Zemmour touche chez une partie des français des blessures narcissiques, identitaires et mémorielles profondes. De ces blessures quasi inconscientes qui résonnent dans le présent : la deuxième guerre mondiale et la guerre d’Algérie.
Il offre à une partie du public français un récit rassurant, quoique complotiste : la France, ce n’est pas la collaboration et la participation à la Shoah, ce n’est pas la puissance coloniale faisant en Algérie ce que l’Allemagne hitlérienne lui a fait. Non, tout ça, ce ne seraient que des mensonges politiques visant à discréditer le pays. Pour vendre ce discours, il a le bon profil.

Alors Zemmour, comment ça marche ? C’est (presque) très simple.

Une forme d’imposture intellectuelle

Gardons nous d’emblée de caricature. Éric Zemmour est tout sauf un imbécile. Diplomé de Sciences Po Paris à la fin des années 70, il débute dans les décennies 80-90 une carrière honorable de journaliste politique. Il sait s’y placer et dispose des compétences suffisantes pour travailler pour des publications exigeantes comme le Figaro. C’est dans le courant des années 2000 qu’il prend une nouvelle ampleur médiatique en accédant à la télévision.

Affirmations péremptoires…

Son discours donne des apparences d’érudition. Éric Zemmour semble à l’aise sur bon nombre de sujets (politique, histoire, culture). Il fait appel à des références culturelles au delà du niveau culturel moyen. Sa formation en grande école y contribue.

Ce n’est pas le complotiste lambda qui « sache », comme on le dit en termes moqueurs. Il se donne une image de détenteur de savoir qui finira par dire à ses contradicteurs que les faits sont têtus.

Une des phrases l’ayant conduit à une condamnation pour provocation à la discrimination raciale est d’ailleurs de cet ordre.

Chez Thierry Ardisson, le 6 mars 2010, Éric Zemmour assène à l’auditoire : « Mais pourquoi on est contrôlé 17 fois ? Pourquoi ? Parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c’est comme ça, c’est un fait. »

Outre la dimension discriminatoire du propos, il y a là une malhonnêteté intellectuelle. Pour pouvoir présenter l’affirmation comme « un fait », il faudrait pouvoir livrer un élément de preuve de celle-ci. Or les statistiques ethniques n’existent pas en France. Il est possible de savoir, en termes de délinquance, la ou les nationalités d’un auteur, mais c’est la seule donnée quantifiable. Et celle-ci est sujette à caution : si on contrôle d’avantage une catégorie de personnes, on trouve plus à leur reprocher.

La sociologie pourrait proposer quelques méthodes d’analyse et d’évaluation d’un tel fait social. Mais plusieurs tentatives (voir ci-après) ont montré la difficulté méthodologique d’une telle démarche.

https://www.liberation.fr/france/2014/12/12/immigration-et-delinquance-ce-que-l-on-sait-ce-que-l-on-croit-savoir_1161343/
https://www.histoire-immigration.fr/questions-contemporaines/societe-et-immigration/y-t-il-un-lien-entre-delinquance-et-immigration

Dans un débat, Éric Zemmour fait passer les opinions qu’il avance pour des savoirs consolidés faisant autorité, renvoyant les arguments adverses au rang d’opinion.
Mais ceci ne fonctionne que parce qu’il évolue sur un terrain qui lui est favorable.

Que ce fut chez Laurent Ruquier ou Thierry Ardisson hier comme encore récemment sur CNews, il ne se trouvait personne pour lui porter la contradiction sur ses sources et références. Demander la preuve d’une affirmation, c’est une démarche scientifique ou judiciaire. Pas médiatique. Le temps d’antenne comme celui d’attention du public est limité. Un discours suffisamment péremptoire et proche de la doxa s’impose bien plus facilement qu’un raisonnement complexe. Et puis demander à quelqu’un d’étayer ses dires, c’est d’une certaine manière, esquiver le débat, un peu comme un accusé qui ne pourrait prouver son innocence et ne pourrait que rétorquer à l’accusation qu’elle n’a pas de preuve.

En ce sens, Éric Zemmour s’est construit une légitimité médiatique redoutable : il assène des propos polémiques avec un sens aigu du spectacle. Son contradicteur risque de s’embourber ou de s’énerver. Le présentateur ou la présentatrice coupera la réponse pour éviter ce qu’en télévision on appelle un « tunnel » : un propos long qui risque d’ennuyer le public et de casser le rythme de l’émission. Ou bien le débatteur quittera le plateau, abdiquant de fait le « débat ».

d’un intellectuel de plateau.

Il a eu de plus le privilège pendant ses années ruquiéennes, de jouir d’un rôle de critique. C’est à dire d’être celui qui juge le travail des autres. Une position lui permettant de faire oublier la subjectivité totale de son propos (une œuvre, on aime ou on n’aime pas) tout en répondant à la demande de spectacle de la production qui l’employait, tout en férocité.

C’est sans doute le réalisateur et metteur en scène Patrice Leconte qui lui apporta à l’époque la plus juste réponse qui soit.
Après avoir défendu pendant un quart d’heure sa pièce Je l’aimais, adaptée du roman éponyme d’Anna Gavalda, le réalisateur de Ridicule sert en guise de conclusion une fable au chroniqueur qui vient de tancer son travail.
Si le public réagit alors à l’insulte finale lancée par le réalisateur, il n’en saisit peut-être pas la morale : quelle valeur pourrait avoir le jugement d’Éric Zemmour, qui n’a jamais réalisé ou mis en scène, à juger avec aplomb le travail d’un cinéaste césarisé ?

Leconte Zemmour : « clash » assuré


D’autant plus en se basant sur les opinions anti-féministes déjà publiées dans son pamphlet Le premier sexe, plaidoyer contre une prétendue « dévirilisation » de la France.

Un positionnement qui n’avait sans doute pas échappé à Patrice Leconte, soutien en 2005 de Noémie Kocher. La comédienne accusait un réalisateur de harcèlement sexuel et était en butte à une partie du milieu du cinéma. C’était avant #metoo.
Éric Zemmour n’intervient jamais en dehors de cette sphère médiatique qui lui assure une certaine sécurité. Jamais il ne donne la réplique à un historien. Jamais en effet il ne se présenterait à un colloque d’historien. Placé sur un pied d’égalité avec un spécialiste des domaines qu’il aborde, il devrait faire aveu d’incompétence.

Les historiens dans un débat déséquilibré.

À voir sur le même sujet : LES POINTS SUR LES « i », DANS LA JUNGLE 2.0 ou encore PASSER LE FLAMBEAU

Tal Bruttmann que j’ai déjà évoqué, s’est par exemple attelé à repérer les erreurs du dernier ouvrage zemmourien. Comme Laurent Joly s’était attelé à démontrer le caractère erroné de ses propos sur Pétain et la déportation des juifs en France. Les deux hommes ont au minimum validé une thèse de doctorat en Histoire sur la Shoah. Mais on les entend moins dans les médias.

Il faut dire qu’eux et lui ne font pas le même métier.

À suivre…

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