CAPITAINE CONAN

Sur le front des Balkans en 1918, le Capitaine Conan commande un corps franc. En novembre, après un énième coup de main, l’Armistice est annoncée. Revenir à la paix ? Conan, ses hommes, son ami Norbert, constatent la douleur du passage entre guerre et paix.

Le festival Lumière qui se tenait du 9 au 17 octobre à Lyon était l’occasion d’un cycle hommage à Bertrand Tavernier. Le cinéaste, président de l’Institut Lumière, est décédé le 25 mars dernier.

Dans la programmation du cycle hommage à Tavernier, il y a Capitaine Conan, son film « de guerre » de 1996. Un film pour lequel « film de guerre » semble être une étiquette bien réductrice.

J’avais évoqué le film et le livre dans l’article Après.


UNE TRAGÉDIE PLUS QU’UN FILM DE GENRE

Capitaine Conan n’est pas le premier rendez-vous de Bertrand Tavernier avec l’Histoire. Ni avec la première guerre mondiale. Sept ans auparavant, un des acteurs fétiches du cinéaste, Philippe Noiret, donnait la réplique à Sabine Azéma. C’était La vie et rien d’autre (1989). Autour des décombres d’un tunnel, un militaire et une veuve cherchaient la trace des soldats disparus (350 000 pour la France en 1920).

C’est, en revanche, le seul de ses films montrant les combats. Noiret, dans La vie et rien d’autre racontait les tranchées. C’était la guerre en creux, en quelques sortes. Là, la caméra d’Alain Choquart emmène le spectateur sur les talons des soldats. La violence est présente de bout en bout du film même si ses formes évoluent – nous y reviendrons.

Capitaine Conan précède de deux ans un autre film dont les scènes de combats ont fait la renommée : Il faut sauver le soldat Ryan (Steven Spielberg, 1998).

Relire Fallait-il sauver le soldat Ryan ?

Conan n’est pas le soldat Ryan : pas le même budget (10 millions contre 70 millions), pas le même rapport à l’institution militaire (, pas la même complexité de l’œuvre mais pas non plus les mêmes contraintes – réaliser une coproduction hollywoodienne ne doit pas être de tout repos non plus.

Alors Conan, film de guerre ? Bien sur…
Mais impossible de le réduire à ça.

C’est quoi un film de guerre ?

Un film qui montre la guerre. Bon.
Sauf que dans cette catégorie, on peut ranger tout et n’importe quoi : propagande plus ou moins subtile, nanars authentiques ou navets sans équivoques, etc. (Je développerai plus tard sur les films de guerre car je m’aperçois que c’est une porte que je ne saurais fermer sans m’éloigner de mon sujet.)

Pour faire simple, il me semble que les films de guerre peuvent se classer en deux catégories, quels qu’en soient les qualités ou le point de vue (critique ou non).

Les films qui prennent l’évènement pour sujet.

Ils se consacrent à un évènement précis, bataille ou opération particulière.

En général, le titre est un indice : Le jour le plus long, Un pont trop loin (mentionnés et ), Le pont de Remagen, Midway, Pearl Harbour, Dunkerque, etc.
Ils comportent des histoires dans l’histoire. Il faut bien donner corps aux personnages. Mais ils restent centrés sur l’évènement. L’enjeu est didactique. L’idée est d’édifier le spectateur par le récit des grandes batailles, toute plus ou moins décisives. L’histoire tient en un enjeu assez simple : le ou les héros du film réussiront-ils leur mission ? Remporteront-ils la bataille ? Et donc, changeront-ils le cours de l’histoire ?

Les films qui prennent l’évènement pour théâtre.

Là, l’histoire du film, c’est celle qui arrive aux personnages dans le cadre ou autour de l’évènement historique.

Stalingrad de Jean-Jacques Annaud, c’est un duel. Mais c’est surtout un triangle amoureux sur fond de question sociale. Il faut sauver le soldat Ryan raconte une mission de sauvetage (relire ici et ) entre vain sacrifice et rédemption. Croix de fer de Peckinpah raconte une rivalité sur fond de conflit de légitimité et de hiérarchie sociale. Attaque ! de Robert Alldrich, les turpitudes de la hiérarchie militaire couvrant l’incompétence et de la lâcheté d’un officier bien né. De l’or pour les braves, c’est un western. Des soldats en rupture de ban y pourchassent un trésor.

L’intrigue pourrait se transposer ailleurs. Le triangle amoureux, le duel et la question sociale dans le régime soviétique de Stalingrad auraient pu se dérouler en Afghanistan dans les années 80, à Budapest en 1956 ou à Prague en 1968. Ou pour s’en éloigner moins, n’importe où sur le front de l’est entre 1941 et 1945.

Capitaine Conan appartient à cette deuxième catégorie.
On peut certes relier l’histoire du film à tel ou tel évènement historique documenté (Offensive du Vardar). Mais l’important n’est pas là. Vercel a placé son récit dans ce théatre parce que c’est là qu’il a vécu les faits qui l’ont inspiré. L’enjeu du récit n’est pas de raconter les faits et gestes de l’armée d’Orient.
Sinon, pourquoi créer ce personnage alors qu’il avait des milliers d’exemples sous la main ?
Même s’il prend place et s’inspire de faits bien réels, Capitaine Conan est une fiction.
Et pour tout dire, une tragédie.

Une structure en trois actes

Il y a d’abord la structure du récit. On pourrait assez rapidement la découper en trois actes ou trois mouvements, marqués par les voyages en train du corps expéditionnaire.

Macédoine du Nord => Sofia => Bucarest => delta du Danube.

Acte 1 : La guerre

Le premier acte, ce sont les derniers mois de guerre. Le film commence dans la tranchée tenue par le Lieutenant De Scève (Bernard Le Coq).

On se trouve alors dans des scènes classiques du genre : coups de main, cantonnements, infirmerie, bistrots à soldats, rumeurs de cantines et grande offensive. L’ordinaire d’une armée en campagne. Tavernier semble avoir puisé une partie de son inspiration dans Les croix de bois (Raymond Bernard d’après Roland Dorgelès, 1932).

Conan et son corps franc y sont extraordinaire. L’ultraviolence des coups de mains, l’âge de pierre dans la guerre industrielle. Ils vivent à part dans une « caverne de barbares », au sommet de la chaîne alimentaire dans l’écosystème du front. Ils sont suradaptés à ce monde chaotique et en tirent une certaine indépendance vis-à-vis de l’institution.

Une piteuse cérémonie de victoire closent le chapitre.

Acte 2 : L’armistice

L’Armistice, pour les soldats, signifie retrouver un espace devenu étranger : une ville en temps de paix, les civils, des femmes qui ne sont pas toutes prostituées ou cafetières, avec lesquelles nouer des relations, des personnes agées… C’est l’inversion du mouvement qui les a conduit au front : une débrutalisation. « Demande donc à un clebs de s’adapter à la salade », résume Conan.

Immanquablement, les corps-franc de Conan, ces hommes que la guerre avait faits rois, perpétuent le système auquel ils sont les plus adaptés : le désordre, le pillage et la violence. C’est toute la tension entre Conan et Norbert. « Lui, c’était l’action et moi la morale » résumait Samuel Le Bihan (Norbert) lors de la présentation d’octobre. Norbert doit poursuivre, au nom de la justice militaire, les hommes de Conan. Et faire face non seulement à son ami mais à un dilemme. « Comment condamner ces hommes, qui sont tous d’admirables compagnons d’armes ? Comment innocenter ces hommes, qui sont tous d’impitoyables assassins de femmes ? »

Acte 3 : La paix ?

Ce chapitre clôt, la question se fait plus pressante encore pour les soldats du corps expéditionnaire : à quand le retour en France ?
De Roumanie, l’armée d’orient retrouve la Bulgarie puis le delta du Danube.
Pourquoi restent-ils ? Parce qu’une nouvelle guerre commence, qui ne dit pas son nom.
Contre la Russie bolchévique, cette fois.

Conan et plusieurs de ses hommes sont en prison. Il rumine contre cette armée qui s’est cachée derrière des hommes comme lui mais n’en veut plus quand l’heure n’est plus aux tueries. Et continue pourtant de poursuivre obstinément un déserteur, même après les combats.

Entre alors en scène un duo de personnages aux antipodes de Conan. Madeleine Erlane (Catherine Rich), grande bourgeoise, cousine du général, élégante, sophistiquée, vient tenter de sauver son fils Jean. Pendant la guerre, le jeune homme a causé de lourdes pertes à sa compagnie en se faisant prendre avec un message : désertion et entente avec l’ennemi, pour le code militaire. Conan le guerrier prend en pitié ce jeune homme fragile, visiblement écrasé par les évènements.

Le dernier combat manque de tourner au désastre après une erreur de jugement de l’état major. Conan s’illustre une dernière fois. Malgré la compassion qu’il a pu exprimé dans l’affaire Erlane, il reste de manière indélébile un homme fait par et pour la violence.

Épilogue : « Tu les verras, ils seront comme moi. »

L’épilogue amène Conan et Norbert à se retrouver quelques années après la guerre. Conan est mourant. Lui qui était roi sur les champs de bataille est désormais bien misérable, inadapté à une vie qu’il fuit dans l’alcool. Moralité qu’il donne à Norbert : ceux qui, comme lui, sont allés le plus loin dans le monde de la guerre, n’en sont pas revenus intactes. « Tu les verras, ils seront comme moi », lui dit-il.

Il s’agit bien sur d’un découpage schématique. On pourrait compter 5 actes en cherchant un peu et les arcs narratif ne sont pas strictement bornés. L’affaire Erlane, si elle est explicitée au spectateur après plus d’une heure de film, pose ses jalons dès les premières minutes : De Scève, à Conan partant pour un coup de main, évoque un de ses gars jamais revenu de mission. Il parle de Jean Erlane. Madeleine Erlane, elle, apparaît avant son fils. Etc.
Mais la narration ne se faisant pas comme un dossier administratif, je crois que cette approche de la structure du film est assez parlante.

Héros tragiques et vulgum pecus

Outre la structure, on retrouve dans Capitaine Conan un certain nombre d’éléments propres à la tragédie. Notamment ses personnages écrasés par des forces supérieures.

Conan, on l’a dit, guerrier qui semblait invincible, roi des champs de bataille, voit changer, impuissant, ce monde où il régnait. Norbert, tiraillé entre la loyauté envers ses compagnons d’armes et la morale qui veut qu’on ne se comporte pas, loin du front, en bête féroce. Le Lieutenant De Scève, militaire d’active, plutôt près de ses hommes et compréhensif, mais aussi impitoyable et borné envers Erlane. Parce qu’en plus de la confiance de son officier, c’est leur rang social commun que, de son point de vue, il a trahi.

Le Capitaine Conan tend aussi à la tragicomédie : les évènements tragiques de violence, d’enjeux de vie, de mort et de morale y côtoient le grotesque.
Claude Rich donne un superbe numéro de général vaniteux cherchant à se donner l’air de maîtriser la situation.
La cérémonie de la victoire est « foireuse » selon les termes d’un homme de Conan. La troupe rompant les rangs face à la dysenterie.
Deux soldats de l’intendance apparaissent épisodiquement, soulignant par vignettes successives le dérisoire d’une armée tentant d’organiser le chaos.
Quant à Norbert, prenant ses fonctions au tribunal militaire, il a la surprise de trouver les soldats détenus dans une maison close.

Ce qui est grotesque tout au long du film, c’est l’institution, tout particulièrement l’institution militaire. Il est vrai que la désacralisation des institutions, c’est une certaine constante dans la filmographie de Tavernier.

WW1 By TAVERNIER

Ce Capitaine Conan remporte deux Césars.
Un pour Philippe Torreton, dont c’est le troisième film sur quatre tournés avec Tavernier.
L’autre pour le réalisateur. Il le partage cette année-là avec Patrice Leconte pour Ridicule.

Toute ressemblance…

Le cinéma, c’est l’art de faire semblant. Pourtant, il arrive qu’une histoire se télescope avec son tournage.

Samuel Le Bihan y est revenu lors de la projection d’octobre dernier : il garde le souvenir d’une tournage en tension.
Car le film qui se déroule dans les Balkans post-guerre de 1918-19 est tourné dans la Roumanie post-communiste de 1996.

Ion Iliescu, président de la Roumanie de 1989 à 1996.

Le pays est encore présidé par Ion Illiescu. Il a été porté au pouvoir après le renversement de Ceausescu. C’est un héritier de la nomenklatura. Des poursuites pour crimes contre l’humanité sont d’ailleurs engagées contre lui après 2015.

La transition à l’économie de marché est certes menée moins tambour battant que dans d’autres pays de l’ex bloc de l’est. Mais elle n’est pas indolore. Comme dans les ex-pays frères, elle s’accompagne de l’essor d’une oligarchie et d’une forte économie parallèle.

Pour filmer un corps expéditionnaire vivant débrouille et pénurie, l’équipe de tournage se trouve par la force des choses dans une situation de débrouille et de pénurie. Samuel Le Bihan racontait avoir croisé le cuisinier en pleurs, découragé par le vol de ses provisions. Parfois, costumes ou matériel manquaient ou ne correspondaient pas au cahier des charges.

Dans la continuité de sa filmographie…

On ne saurait observer la filmographie de Tavernier sans envisager l’axe social de son travail. Comme je le disais plus haut, il y a toujours une institution ou une société égratignée dans un Tavernier.
Dans L’horloger de Saint Paul, la police, la justice et donc la société attendent de Michel Descombes (Noiret) qu’il désapprouve le crime de son fils et se borne à demander la clémence. Lui s’y refuse.
Dans Que la fête commence, la mise en scène d’une Régence annonciatrice de la fin de l’ancien régime résonne avec la présidence Giscard d’Estaing, président d’une modernité aristocratique.
L.627, c’est l’hypocrisie de la société française des années 80-90 affichant une prohibition des stupéfiants en décalage avec le laisser-faire de fait instauré par l’absence de moyens.
Dans la brume électrique met la Louisiane face aux résonances de son passé – je ne peux qu’y être sensible : esclavagisme, ségrégation. Même l’investisseur véreux Balboni (John Goodman) y est une mauvaise conscience de la société cajun : les bas-fonds et les basses œuvres, c’est la seule place laissée à un fils d’immigré italien par les Cadiens (Cajuns, c’est de l’anglais).

Capitaine Conan est dans la continuité de cette filmographie.

Un film social…

On y retrouvera donc naturellement une problématique posée à la société : une réflexion sur la norme et la morale.
Une société humaine partant à la guerre, lèvant son interdit de la violence, peut-elle escompter rétablir la norme d’un simple coup de clairon ?
Comment une société peut autoriser à tuer et feindre de s’étonner que certains y trouvent leur compte ?
Comment l’État peut distribuer en masse une délégation de son monopole de la violence légitime et à nouveau le restreindre la guerre finie ?

Voir socialisant.

Mais on peut aussi retrouver tout au long du film une lecture socialisante peut-être accentuée par Tavernier par rapport à l’œuvre de Vercel. Capitaine Conan est un film qui questionne le principe de hiérarchie et les rapports de classes sociales.

L’état major y est une coterie de privilégiés. Deux acteurs l’incarnent à merveille : François Berléand (Commandant Bouvier) et Claude Rich (Général Pitard de Lauzier). L’un pérore au mess des officiers et sermonne pour leur retard aux repas ses subalternes revenant de service. L’autre pérore aussi, réclame de beaux morceaux de gibier, s’en lasse, réclame du poisson alors que ses soldats sont mal nourris et dort en pyjama dans les draperies d’un wagon aménagé quand ses hommes s’entassent dans des wagons à bestiaux.

Les trois lieutenants

Norbert et Conan se détachent du reste de l’état major : ils ne sont pas “d’active », ce sont des civils en armes. Conan prend un malin plaisir à défier l’institution. D’autant plus que lui, civil et prolétaire, se révèle, avec des hommes issus des bas-fonds, meilleur guerrier que les militaires de carrière, aristocrates ou bourgeois pour la plupart. Seul De Scève trouve grâce à ses yeux : aristocrate, il est descendu dans les tranchées partager le quotidien de la troupe au lieu de se planquer.

De Scève, justement, est un personnage intéressant. Comme Conan et Norbert, il est dans un statut intermédiaire. Implacable avec Jean Erlane qu’il l’a mis en défaut comme chef de guerre, lui qui aurait du connaître « le niveau de frousse de ses gars ». Mais aussi, comme il est dit peut-être encore plus explicitement, parce que De Scève estime que sa conduite n’a pas été en conformité avec son statut social privilégié. C’est également lui qui justifie à Norbert et Conan que la guerre continue, contre les soviétiques. C’est la lutte finale et lui, aristocrate et militaire, trouve naturellement sa place dans la confrontation qui s’annonce.

Conan, Norbert et De Scève fonctionnent ainsi en trio. Ils sont le point de rencontre des classes sociales. Ils symbolisent en quelques sortes l’aristocratie, l’intelligentsia et le prolétariat, l’action, la morale et l’ordre établi.

Pour résumer

Avec ses uniformes de poilus et ses scènes de bataille, Capitaine Conan aurait eu du mal à échapper à la catégorie film de guerre. L’adaptation du roman de Vercel par Jean Cosmos et Bertrand Tavernier contribue néanmoins à classer ce film dans le haut de ce panier et à le faire un peu déborder dans les paniers voisins, en particulier dans le cinéma social.

Parce que Capitaine Conan est plus un film sur la société, la morale, la violence, les classes sociales et les institutions qu’un film sur la guerre en général et la première guerre mondiale en particulier. Capitaine Conan n’est, en tous cas, pas un film de genre dans le sens où il ne s’adresse pas exclusivement à un public type du genre. On notera d’ailleurs la discrétion voir l’absence des armes sur les différentes affiches du film.

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