Juin ? de quelle année ?

Cela n’aura échappé à personne : lors de l’acte 53 des Gilets Jaunes qui se déroulait samedi, la place d’Italie à Paris a été le lieu d’échauffourées. Manquant d’éléments d’informations, je ne commenterai pas ces évènements, ce n’est pas le lieu, ni mon sujet. Je songe juste qu’un homme a probablement perdu un œil après avoir été touché au visage par une grenade lacrymogène, ce qui fera toujours relativiser la simple personne d’un maréchal que je vais aborder.

Comme dans un bégaiement de l’Histoire, ces échauffourées sur une place parisienne ont occasionné le réchauffement d’une polémique ancienne. Alors que l’an passé, presque à la même date, les heurts avaient provoqué de la casse autour de l’Arc de Triomphe et dans le monument lui-même, ce samedi, c’est un des monuments de la place d’Italie qui a été dégradé. À noter qu’à l’Arc de Triomphe, lors de la manifestation du 1er décembre 2018, des personnes présentes avaient fait barrage autour de la flamme du soldat inconnu. Dans ce cas, les personnes qui ont arraché des bouts du monument pour en faire des projectiles n’ont pas traité celui-ci autrement que du mobilier urbain. Le Maréchal Juin n’avait visiblement rien de sacré à leurs yeux.

Sept étoiles, deux tailles d’uniformes

Le monument en question, moi-même qui ai habité le quartier, je n’en avais qu’une vague mémoire. Celle d’une silhouette en képi tournée vers l’Avenue d’Italie, dans le parc central de la place, difficile d’accès à cause des 4 ou 5 voies de circulation qui le séparent du reste de la place. Le monument aux morts du XIIIe arrondissement, des guerres de 14-18, 39-45, Indochine, Algérie et Théâtres d’Opérations Extérieurs, situé sur une partie piétonne en haut du boulevard Blanqui est beaucoup plus accessible et connu des riverains.
La place d’Italie étant un des carrefours entre Denfert-Rochereau, Montparnasse et Bercy d’une part, l’A6 et la gare d’Austerlitz d’autre part, le flot de voitures y est, en journée, très dense. Le monument a été inauguré en 1983, année de réélection pour Jacques Chirac pour un deuxième mandat à la mairie de Paris.

Comparativement à la porte d’Orléans voisine, la place d’Italie est moins marquée par la mémoire de la Libération. Construite sur un bastion détruit de l’enceinte de Thiers, la place du 25 août 1944 est jouxtée par le Square du Serment de Koufra. Leclerc y trône du haut du monument aux morts de la 2e DB. Force est de constater que le monument au maréchal Juin et au Corps Expéditionnaire Français en Italie est plus modeste. Plus récent aussi. De 14 années. Dès 1946, la ville de Paris donne à la place voisine de la porte d’Orléans la date de sa Libération. En 1969, Pompidou inaugure le monument. En 1997, il est restauré. La statue de Leclerc, abattue à l’explosif en 1977, prend de la hauteur. Le nom des 1800 tués de la division de Normandie en Allemagne sont gravés sur les flancs du piédestal.

4 maréchaux, 2 ambiances.

Ces deux monuments traduisent bien une vérité : Juin n’est pas Leclerc. Et l’Italie n’est pas la Normandie. Hommage rendu au Chevalier de Lapalisse, mort lui aussi en Italie (à Pavie en 1525), revenons à nos maréchaux.

Juin est un des 4 maréchaux de France de la Libération.
Leclerc, De Lattre et Koenig sont tous trois compagnons de la Libération, pas Juin. Leclerc, l’homme du Serment de Koufra, de la Deuxième DB, de la Libération de Paris et de Strasbourg, Koenig, chef de la 13e Demi-Brigade de la Légion Étrangère, le chef Français Libres de Bir Hakeim ou De Lattre de Tassigny, emprisonné pour avoir opposé une résistance à l’invasion de la zone libre, évadé, rallié à la France Libre, commandant l’armée française en Allemagne et signataire de la capitulation allemande aux côtés des Montgommery, Joukov et Eisenhower : la légende de ces trois là n’est pas de la même étoffe.

Alphonse Juin, c’est purement et simplement un militaire de carrière. Issu d’un milieu modeste dans la communauté pied-noir d’Algérie -père gendarme, mère couturière – c’est un cas de méritocratie de la IIIe République. En 1912, il sort major de Saint-Cyr, dans la même promotion que De Gaulle, perd l’usage du bras droit en Champagne, revient au front après 8 mois de convalescence, toujours à la tête des tirailleurs marocains. Guerre du Rif. En 1940, il est capturé à Lille à la fin du mois de mai. Il n’est libéré qu’en juin 1941 après négociations : Vichy fait valoir sa connaissance de l’Afrique, territoire que le gouvernement Pétain entend sécuriser. Fin 1941, il participe à une délégation à Berlin à la rencontre de Goering.

Ce n’est que 6 jours après le débarquement américain en Afrique du Nord que Juin donne l’ordre à ses troupes d’affronter les forces allemandes, malgré plusieurs tractations américaines en ce sens. Une fois rallié, néanmoins, Juin exerce, contre les forces de l’Axe, en Tunisie, son talent reconnu pour le commandement des armées. La victoire des Alliés après des mois de bourbier au pied de Monte Cassino est assez tributaire de ses choix stratégiques. Mais il n’a pas de pédigrée de Résistance. Son dossier en collaboration sera même instruit mais classé à la Libération.

Leclerc et de Lattre sont élevés au rang de Maréchal, titre honorifique, à titre posthume, la même année que Juin, les 3 à quelques mois d’intervalle. Le gouvernement Pinay a succédé à Faure, censuré par le parlement après avoir proposé l’austérité – baisse du budget de l’État et hausse d’impôts – dans une ambiance de morosité économique. Les États-Unis de Truman, empêtrés en Corée, connaissent une croissance ralentie. Eisenhower est élu en novembre.
Peut-être est-il temps, pour la France, de se désigner à nouveau de grands soldats, l’année qui suit la mort de Pétain, alors que la France est justement en guerre dans ses colonies, en Indochine et, déjà, en Afrique du Nord. Peut-être faut-il voir dans la distinction de Juin une concession faite aux militaires, en reconnaissant entre deux compagnons celui qui n’a fait qu’obéir.

En 1967, Juin a droit à des funérailles nationales. De Gaulle ne s’attarde pas auprès du cercueil.

Qui se souvient des guerres d’Italie ?

Au cours de l’année 1943, qui voit la fusion des FFL et de l’Armée d’Afrique en une Armée de la Libération, Juin exerce son commandement, principalement en Italie, quand le Corps Expéditionnaire Français en Italie est constitué pour aller renforcer les troupes alliées qui ont débarqué en Sicile puis dans le sud de la péninsule à partir de l’été 1943.

Les guerres d’Italie sont certes une vieille tradition française depuis la fin du XVe siècle donnant à la culture française quelques noms de rues, de plats ou d’on ne sait plus trop quoi : Marignan, Marengo, Solférino, Magenta…

Mais en 1943, l’invasion de l’Italie, décidée à la conférence de Québec, a été âprement disputée. Pour Churchill, il faudrait frapper le « ventre mou » de l’Europe : les Balkans. Une vieille marotte pour le 1er ministre anglais : en 1915, l’expédition – désastreuse – contre le détroit des Dardanelles, c’était déjà son idée. Quoi qu’il en soit, attaquer le sud de l’Europe, c’est attaquer le maillon faible de l’axe. Depuis 1940, l’Italie fasciste est militairement un boulet pour le IIIe Reich. La tentative d’invasion du sud de la France dans les Alpes a buté sur des chasseurs alpins en sous-nombre, mais bien retranchés. En 1940-41, la tentative d’invasion des Balkans tourne à nouveau à la calamité. La modeste armée grecque tient tête et oblige Hitler à distraire des troupes en pleins préparatifs de l’attaque contre l’URSS. Puis les difficultés italiennes en Afrique oblige à nouveau Hitler à y envoyer un corps expéditionnaire et un officier prometteur : Rommel et l’Afrika Korps.

Le régime fasciste de Mussolini, depuis 1922, a atteint son point de rupture. Il ne survit pas à l’année 1943.

Quoiqu’il en soit, sécuriser la Méditerranée reste un objectif certes important pour les Alliés, afin de garder une liaison maritime avec l’Union Soviétique et, pour le Royaume-Uni, garder une part importante de son autonomie grâce au canal de Suez et au pétrole irakien, mais cet objectif, avec la maitrise désormais totale de la rive sud du bassin méditerranéen, devient secondaire à l’heure de préparer l’ouverture du second front sur les côtes de France. Pour le commandement américain, hors de question de délaisser le débarquement de Normandie pour aller s’embourber en Italie. Les armées qui mènent les combats donnent une légère impression de bric et de broc. S’y côtoient Américains, Britanniques, Canadiens, Français, Polonais, Magrébins, Sud-Africains, Juifs de Palestine, Résistants Italiens, Grecs, Brésiliens…

« Ceux tombés à Monte Cassino »

« On peut mourir au front
Et faire toutes les guerres
Et beau défendre un si joli drapeau
Il en faut toujours plus
Pourtant y a un hommage à faire
A ceux tombés à Monte Cassino »

Zebda, Le bruit et l’odeur.

La mémoire portée par le personnage d’Alphonse Juin, officier pied-noir, c’est aussi cette mémoire ambigüe du rôle des Africains dans la libération de la France. Car les troupes disponibles de la France, en 1943, ce sont celles des territoires « libérés ». Autrement dit, les colonies d’Afrique. Et les premiers soldats sous les drapeaux sont essentiellement tunisiens, algériens, marocains. Cette armée d’Afrique envoyée en Italie, donc dans un pays ennemi, n’est pas, contrairement à la 2e DB qui doit s’entrainer en Grande-Bretagne pour la bataille de Normandie, « blanchie ». J’y reviens plus longuement dans un article à venir, qui devrait compléter la série Le Marteau et l’Enclume, à laquelle je crains que vous ne compreniez plus rien.

Les vétérans de la campagne d’Italie, quand, en 1952, Alphonse Juin est fait Maréchal de France, sont, pour certains, encore sous les drapeaux français, en Indochine notamment. Bientôt, beaucoup se partageront entre Harkas, Armée Française et Katibas.

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Ceci n’est pas un article.

Pirouette facile pour un article plus sur la forme que sur le fond et dont l’absence de titre donnait des migraines à l’auteur.

Post-scriptum : je viens de m’apercevoir que j’ai titré « Ceci n’est pas un article » alors que j’ai entendu hier que Gatti disait régulièrement « Ceci n’est pas du théâtre ».
Pas fait exprès, nom d’une pipe !

Hier, je suivais à l’École Normale Supérieure de Lyon une journée d’études consacrée à l’œuvre d’Armand Gatti, décédé il y a deux ans. Sans doute ai-je gardé un peu de son goût pour les titres à rallonge. L’œuvre de Gatti est riche de ces titres qui sont presque des œuvres en soi : Possibilité de la symétrie virtuelle se cherchant à travers les mathématiques selon les groupes de la dernière nuit d’Évariste Galois, Le Couteau-toast d’Évariste Galois avec lequel Dedekind fait exister la droite en mathématiques… par lui-même ou encore Quatre Schizophrénies à la recherche d’un pays dont l’existence est contestée.
Le poème consacré à Guingouin, Les Cinq noms de résistance de Georges Guingouin, a pour titre second : Poème rendu impossible par les mots du langage politique qui le hantent mais dont les arbres de la forêt de Berbeyrolle maintiennent le combat par son toujours maquisard Don Qui ?

Comme vous le constatez, j’ai encore du chemin à faire pour masquer mon manque d’imagination.

L’insaisissable individu Gatti

J’ai rencontré Gatti au tout début du projet Un passé très présent. Naïf, je pensais que j’allais poser ma caméra dans le bureau de ce vieux monsieur et lui demander de me raconter Guingouin, le maquis et la lutte contre le fascisme.
Sauf qu’avec Gatti, ça ne se passait pas comme ça.
Je demandais Guingouin, il convoquait Makhno ou Mao Tsé Toung.
Une attitude plus ou moins habituelle chez lui, qui lui a valu plus d’une fois d’être taxé de folie, de gâtisme (le jeu de mot est aisé) ou de mensonge.

Une polémique a agité le début des années 2010 quand les amicales d’anciens déportés de Neuengamme et Mauthausen l’accusent d’avoir usurpé le titre de déporté. Gatti répond à l’époque « Je n’ai jamais été à Neuengamme. » La messe est dite.
Sa nécrologie dans le Monde, en 2017, reprendra la polémique en l’état. En fait, il pourrait s’agir plutôt d’un malentendu entre l’œuvre de Gatti qu’on peut qualifier par simplicité de surréaliste et le fait qu’il a effectivement été mis au travail forcé après son arrestation dans son maquis de Haute-Corrèze dans le cadre de l’organisation Todt, par l’entreprise de construction navale Lindemann, basée à Hambourg, spécialiste de la construction de bases sous-marines.

Mais je reviendrai à l’avenir sur cette polémique. Pour l’instant, je manque sévèrement de billes pour en parler sérieusement.

Pour en revenir à ma rencontre avec Dante Sauveur « Armand » Gatti, j’en suis sorti déboussolé, ne sachant pas sur quel pied danser. Je m’étais promis d’y retourner, de prendre cet hurluberlu par le col : « cesse de parler par énigmes, vieux bonhomme » aurais-je peut-être fini par lâcher, à bout de patience. Mais la vie est ainsi faite qu’un mois après notre première, unique et dernière entrevue, Gatti décédait.
Pour tout dire, j’avoue que mes premières retrouvailles avec le matériau enregistré me laissèrent perplexe. Aujourd’hui, plus de deux ans après cet entretien, plusieurs autres interviews, des mois de réflexions, je commence non pas à comprendre, mais au moins, j’ai des résonances et des interprétations qui me viennent.

La journée d’hier a également apporté à mes réflexions.

« Pas biographie, bibliographie »…
Mais biographie quand-même.

L’axe de travail proposé par Olivier Neveux, Professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre à l’ENS Lyon était le suivant : aborder la biographie de Gatti au regard de son œuvre et non l’inverse. Logique : Gatti refusait obstinément d’être réduit à une biographie factuelle et souhaitait que seule son œuvre suscite l’intérêt. Furent donc cherchés dans son œuvre les camps, les identités multiples de Gatti (Dante – Sauveur – Armand), son italianité, sa recherche d’émancipation à la fois sur le champ politique et social que sur celui des limites du langage et de l’écriture, en particulier théâtrale.

Le travail selon l’axe proposé (la biographie dans la bibliographie et non l’inverse) fut porté par des intervenants de qualité, apportant chacun la haute teneur de leur travail.

N’empêche : qu’on le veuille ou non, derrière l’œuvre, il y a l’homme. L’enfant Gatti a grandi dans un bidonville monégasque, enfant d’une immigration italienne particulièrement stigmatisée et divisée.
Pour les Français, ils sont les Ritals que raconte François Cavanna, fils d’un maçon. Le père de Gatti, lui, est éboueur.
Pour eux-mêmes, ils sont tout sauf italiens : Piémontais, Napolitains… L’Italie qui n’est une et indépendante que depuis 1860 n’a pas gommé les régionalismes. À la misère et aux querelles de clocher s’ajoute la violence des confrontations entre pro-fascistes et anti-fascistes.
L’adolescent Gatti, qui vient de perdre son père, rejoint les maquis, s’y fait prendre (il n’a aucune expérience), est envoyé aux travaux forcés, s’évade et connait l’expérience de la guerre avec les parachutistes qu’il a rejoint. Une séquence lue hier le voit raconter un parachutage sur la Hollande auquel il a participé, à travers les tirs. L’homme devant sauter avant lui dans l’avion échange sa place avant le saut. Il est tué. Des 12 hommes dans l’avion, la moitié manque au point de rendez-vous à terre. L’homme qui a pris sa place est retrouvé mutilé.

Post-scriptum : il semble, d’après des gens informés, qu’Armand Gatti se soit engagé dans les SAS le 2 septembre 1944 et ait été formé en Grande-Bretagne au mois en octobre 1944. Il est ensuite affecté au 2e Régiment de Chasseurs Parachutistes. Cette unité est parachutée aux Pays-Bas en avril 1945, mais, semble t’il, sans Gatti. C’est l’opération Amherst. Sans doute celle évoquée ici.

Je ne saurais résumer son travail d’écriture à ça. Mais tout de même, je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a dans l’œuvre de Gatti la tentative répétée de dépasser les limites des moyens d’expression du langage pour dire l’indicible de ceux qui l’ont vécu à ceux qui ne l’ont pas vécu. Même s’il disait à ses stagiaires « la psychologie, dehors ! ».

Moi, je ne suis ni stagiaire ni psychologue.

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Le prix fort de la libération

Le marteau et l’enclume 2/3

Brest, comme d’autres villes ne retrouve pas, après-guerre, sa structure urbaine d’origine. Des villes ressurgissent de terre quasiment ex-nihilo.

La période de la libération à l’été 44 regroupe en fait des réalités très diverses. Deux lignes de fronts s’ouvrent sur le territoire français métropolitain, sur deux de ses axes géographiques structurants :

Dans cette même logique stratégique, les Alliés comme l’occupant n’ont pas trop de troupes et de ressources à disperser dans ce qu’on appelle depuis le XIXe siècle la diagonale du vide ou en 1947 le « désert français » (Jean-François Gravier).

On distingue déjà cette logique territoriale en juillet 1944 lors de l’Opération Cadillac, qui parachute massivement du matériel aux maquis bretons, limousins, auvergnats et alpins dans le but de couper la France en deux en prévision du débarquement de Provence. En armant et accentuant l’hostilité pour l’occupant de ces zones défendables, les Alliés ont à la fois l’avantage d’aider la résistance intérieure française qui brule de prendre part à la Libération, d’occuper les forces allemandes à l’arrière de leur ligne de front et les empêcher d’y installer des poches de résistances. Ceci notamment expliquant la férocité des troupes allemandes contre les Glières, le Vercors ou les maquis de l’Ain. Tenir le Vercors, c’est menacer ou protéger Grenoble, donc une des voies de sorties pour des troupes occupant l’ancienne zone italienne, passée à l’Allemagne après l’effondrement de l’Italie fasciste à l’hiver 1943.

L’évacuation barbare

Le 17 août, Hitler ordonne un repli général.
Plus d’un demi-million de soldats allemands (ou d’unités auxiliaires, d’autres nationalités, de forces de police politique et de collaborateurs divers) doivent éviter d’être bloqués avant la fermeture des passages sur la Loire et la Seine. On acte parfois la fin de la bataille de Normandie au 29 août, fin des opérations allemandes de repli à l’est du fleuve. Les alliés en atteignent les rives le 18. Les SAS français qui se sont illustrés en Bretagne au début de l’invasion sont envoyés en renfort des missions SOE et OSS dispatchées auprès des FFI pour harceler les dernières colonnes au mois de septembre dans un secteur le long de la Loire entre Moulins et Orléans. C’est l’opération Spencer.
Von Choltitz a notamment pour mission de garder le passage d’évacuation pour les troupes quittant la Normandie. Avec bien sûr ordre de tout détruire derrière lui, ordre commun à toutes les unités allemandes qui se replient.

Front ouest au 1er septembre

Restent principalement des poches de résistance à des endroits stratégiques : des ports, comme la Rochelle et des embouchures comme celle de la Gironde (Royan et Pointe de Grave). De fait, de nombreuses localités se libèrent avec les forces locales. Agen est investie par les FFI au départ de la garnison allemande. Brive est libérée le 15 août après quelques heures de combat. Le 22, la brigade Von Jesser qui a sillonné les 3 départements limousins en traquant les maquisards depuis juin et est revenue dégager les garnisons de Tulle et Ussel quitte la Corrèze définitivement. La veille, toute une série de villes, dont Limoges, ont été libérées.

Le 25 août 1944, alors que Paris est libérée, le village de Maillé, bien plus à l’ouest, en Touraine , est détruit. Plus d’une centaine de ses habitants sont massacrés. Le 24, c’était Buchères, dans l’Aube. Des massacres ont lieu en France jusqu’à la fin du mois de septembre, y compris dans des secteurs qui auraient pu paraitre hors de danger (Charente-Maritime, Saône et Loire). La liste des lieux d’exécutions dressée par le Maitron est édifiante.

Alors que depuis le 12 août, la préparation de la Libération de Limoges entraine des accrochages en divers endroits, ils sont plusieurs maquisards à être exécutés par les troupes occupantes qui ne leur reconnaissent pas le statut « protecteur » de combattants, donc de blessés ou prisonniers de guerre.

De la Corse, qui se libère presque seule en 1943 aux poches de l’Atlantique qui ne tombent qu’en mai 1945 ou à l’Alsace et la Moselle annexées par le IIIe Reich, la réalité et le ressenti sont différents. En termes de mémoire, naturellement, les manifestations de la mémoire diffèrent.

Des expériences de la guerre différentes

Un officier de terrain américain a écrit dans ses mémoires de la bataille de Normandie avoir été surpris de l’accueil pour le moins réservé des normands pour leurs libérateurs. Les Alliés, parfaitement au fait de la bataille de propagande en cours, eurent soin, sinon d’annoncer leurs bombardements aux populations civiles, du moins d’assurer aussi le largage de tracts expliquant la raison de ceux-ci.

Il n’empêche que la mémoire des normands et des bretons est marquée par ces ravages.

À titre d’exemple, la commune d’Evrecy, à une quinzaine de kilomètres au sud de Caen, perd 130 habitants sur 400 et la quasi totalité de son bâti dans la nuit du 14 au 15 juin 1944. Le sentiment de Libération y est pour le moins ambivalent (voir vidéo suivante : « Je leur en veux et je leur en veux pas, ils nous ont quand-même débarrassé des boches. » ).
Se trouvent donc sur la commune le monument aux morts du bombardement et celui du régiment gallois qui a libéré la commune.

Il est certain que le travail de mémoire n’y est pas le même qu’il peut l’être dans une commune de la montagne limousine qui ne s’est pas retrouvée sur la ligne de front principale. Non que la guerre n’y soit pas passée, avec son lot de violences et de crimes. Non que Limoges, par exemple, n’ait pas été bombardée : la gare de Bénédictins est bombardée en juin 1940, la gare de triage de Puy Imbert et l’Arsenal, l’usine de camions, le sont en février et juin 1944. Non encore que les forces allemandes n’y aient pas pratiqué une occupation brutale. Tulle, Oradour sont les exemples les plus connues, mais dès le printemps 1944, plusieurs colonnes allemandes passent semer la terreur pour essayer de chasser les maquis de ce terrain qui leur est propice.

Bombardement de la gare de Puy Imbert à Limoges fin juin 1944.

Petit aparté : contrairement à ce qui a pu être publié en certains endroits, les exactions de la Das Reich ne sont pas des représailles au harcèlement des maquisards locaux. L’ordre de marche du 7 juin pour la 2e division blindée SS est bien dans un premier temps de venir terroriser la population et les maquis, de peur de voir une poche de résistance se développer dans leur dos alors que la bataille de Normandie débute. Donc inutile de leur chercher des circonstances atténuantes pour Oradour ou les meurtres des civils de Tulle, ils étaient là pour tuer.

On ne parle tout de même pas du même niveau de destruction. Par ailleurs, le Limousin, comme une grande partie du massif central et du quart sud-ouest, n’aura vu, à la fin de la guerre, que très peu de soldats alliés. Seuls les agents du SOE ou de l’OSS parachutés en soutien des maquis ont pu montrer un peu leur uniforme aux populations locales. Ce qui en terme de marque laissée dans les esprits n’est pas non plus comparable au déferlement de matériel siglé et de GI’s.

Comme je passai par Saint Lo dans la Manche récemment, une habitante des environs m’expliquait que l’hôpital de la ville était américain. Détruit par les combats de juillet 1944, l’hôpital est reconstruit à partir de 1947 avec des fonds de l’American Aid to France. C’est à la foi un acte philanthrope, mais aussi un démonstration de soft power en début de guerre froide.

De fait, une très grande bannière étoilée flotte à sa porte, faisant écho aux centaines de drapeaux des pays alliés qui flottent aux devantures des cafés et commerces de ces communes.

En résumé

Il y a dans la France de l’automne 1944, les prémices de la mémoire qui se mettent en place. Ceci se fait avec un passé immédiat ou très proche encore partiellement inconnu. L’armée des ombres ne commence qu’à peine à en sortir. Quant aux camps, ils ne sont pas encore libérés. Entre les différents régimes d’occupation du territoire, le terreau politique préexistant de celui-ci et le passage ou non des combats de la Libération, les territoires français partent déjà avec un vécu différent, qui imprime une mémoire différente. Ce qui est certain, c’est que le soulagement certain du départ de l’armée occupante ne peut faire oublier les deuils. Quant aux enjeux politiques immédiats, ils vont contribuer à teinter la mémoire de la période écoulée.

La Libération, c’est aussi, sur cette charnière d’aout septembre, le moment où la France Libre change de visage. Ce que nous verrons dans le troisième épisode de cet article feuilleton.

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Un tour en Morvan

Le site devient ces jours-ci un véritable guide touristique. C’est sûrement dans l’air du temps.
Après un tour dans le Vercors, l’historien William Blanc, dont je vous ai déjà signalé le travail sur les Historiens de Garde et les usages de l’histoire médiévale – son domaine- dans la culture populaire et les usages politiques, a eu la gentillesse de m’adresser une émission de radio qu’il a faite il y a 6 ans sur l’ouvrage d’Yves Boursier, professeur en Anthropologie à l’université de Nice : Armand Simonnot, bûcheron du Morvan : Communisme, Résistance, Maquis.

Une découverte pour moi et une émission de mon point de vue passionnante.

Entre rapports avec l’appareil central du PCF avant, pendant et après la guerre, territoires et populations rurales et expérience maquisarde, sans surprise, le nom de Georges Guingouin revient régulièrement et des comparaisons sont faîtes.

Plutôt que de m’appesantir dans une analyse personnelle pour laquelle je n’ai pas assez de temps immédiatement, je vous invite à aller découvrir cette émission de radio par vous même.

Une émission à écouter en cliquant sur cette image :

Lire directement la présentation de l’émission sur le site pour consulter notamment ses références et sources en cliquant ici.

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Fly me to the moon.

Alors que nous fêtons aujourd’hui le cinquantenaire des premiers pas d’Armstrong et Aldrin sur la lune, on pourrait écouter Sinatra voyageant dans les astres, avec Pierrot, Méliès, Verne ou Cyrano…
Mais ça n’aurait pas beaucoup de rapport avec notre sujet.

En revanche, il est bon de se souvenir que la conquête spatiale ne débute pas avec le discours historique de Kennedy le 12 septembre 1962 pour l’ouverture du Centre Spatial de Houston, ni avec le franchissement du mur du son en 1957 ou le programme Mercury débuté en 1958, immortalisés en 1979 par le roman de Tom Wolfe et dans le film de Kaufman (1983) : l’Étoffe des Héros (The Right Stuff).

L’histoire de la conquête spatiale commence plus de 25 ans plus tôt.

Des vies et des carrières.

D’abord parce que la génération d’hommes et de femmes qui se lancent à la conquête de l’Espace et de la Lune dans les années 50-60 est majoritairement née au plus tard dans les années 20.

Note : Si les astronautes sont recrutés parmi les pilotes d’essai, uniquement masculins, des femmes participent aux travaux d’ingénierie, de conception et d’assistance aux vols. Le poids politique des élus des états sudistes dans le vote des budgets de la NASA empêche par contre la sélection des quelques pilotes noirs répondant aux critères de sélection des astronautes.

C’est une génération qui a connu la guerre.

Virgil Grisom, le deuxième astronaute de la mission Mercury, achève les études lui permettant de postuler grâce au GI Bill, cette bourse décidée par le congrès pour permettre aux anciens combattants démobilisés de créer une entreprise ou de suivre des études. Et ainsi d’éviter à ces anciens combattants de se laisser tenter par des options fascisantes, comme les anciens combattants allemands en 1918-1919.

Alan Shepard, qui l’a précédé, a combattu dans le Pacifique.

Chuck Yeager, qui franchit le premier le mur du son en 1947, a été abattu dans son P51 Mustang au dessus de la Gironde et exfiltré par la résistance au printemps 1944. Il reste pilote d’essai mais ne rejoint pas les programmes spatiaux.

Si Youri Gagarine, qui les précèdent dans l’espace (12 avril 1961), est trop jeune pour avoir été combattant (7 ans en 1941), sa ville natale, rebaptisée Gagarine après son exploit, dans la région de Smolensk, est occupée dès les premières semaines de l’opération Barbarossa. Son frère et sa sœur sont déportés. Son enfance est marquée par la dureté et la violence de l’occupation.

Les astronautes d’Apollo sont en partie d’une génération suivante. Né en 1930, Neil Armstrong combat en Corée en 1951, comme son camarade Jim Lovell, commandant de la mission Apollo 13.

Pas sans technologie

Ensuite, parce que la conquête spatiale est avant tout une conquête technologique. Même soumis à un rude entrainement, l’organisme des pilotes ne peut s’appuyer sur ses seuls ressources pour supporter les effets d’accélération, de gravitation ou d’apesanteur nécessaire à la mise en orbite de leur appareil. Les avions à hélice des années 1940, même au plus haut niveau de performance, ne peuvent franchir un certain plafond de vitesse et d’altitude.
Or les ingénieurs de l’Allemagne nazie ont pris une avance considérable dans le domaine aéronautique. L’aviation à réaction est envisagée dès les premières machines volantes, mais en 1939, seule l’Allemagne nazie dispose d’un modèle opérationnel. Les Arado Ar 234, Messerschmidt Me262 et Heinkel He 162 précèdent les modèles alliés qui ne deviennent réellement opérationnels que dans les tous derniers mois de la guerre.
De manière générale et schématique, donc un peu grossière, l’Allemagne, coincée sur ses deux fronts et bombardée massivement depuis 1943, doit miser sur le qualitatif dans sa production d’armement quand les complexes de production militaire alliés misent sur la production de masse. A titre d’exemple, la jeep, les camions GMC CCKW (800 000 construits de 1941 à 1945), les cargos Liberty Ships construits en 3 semaines, les bombardiers B17 ou les avions cargos C47 qui assurent les parachutages, sans parler de la mitraillette STEN déclinée en multiples modèles, parachutée en masse aux FFI et qui tue aussi beaucoup de ses utilisateurs par accident – 4 millions d’exemplaires produits au cours de la guerre contre 1,2 million de MP38/MP40 allemandes, le modèle équivalent. Sur le front de l’Est, la donne est la même. Les armées allemandes souffrant de pénuries, utilisent un peu partout du matériel de prise, adapté et amélioré. Et c’est souvent le manque de pièces de rechange qui met les chars allemands hors de combat. En juillet 1943, lors de l’offensive allemande sur Koursk, l’Armée Rouge perd 6 fois plus d’hommes et 5 fois plus de chars que les armées allemandes. Mais la victoire est bien soviétique. L’Allemagne finit 1943 quasiment sans réserve, engagée sur des milliers de kilomètres à l’Est, chassée d’Afrique du Nord et engagée dans le sud de l’Europe. Condamnée à faire mieux avec moins, elle poursuit d’énormes efforts en recherche et développement.
Les alliés ne délaissent pas cette guerre technologique. Le développement de l’informatique par l’équipe d’Alan Turing pour casser le codage allemand (la Banque d’Angleterre vient d’ailleurs d’annoncer qu’elle dédierait à ce mathématicien génial condamné pour son homosexualité son nouveau billet de 50£) ou la bataille de l’eau lourde menée en Norvège pour mettre en échec la recherche atomique allemande montrent bien que le but des Alliés n’est pas seulement d’écraser l’Allemagne sous le nombre.

Gros cerveaux et mains sales


Mais l’Allemagne a mis toute sa capacité scientifique disponible, non sans avoir fait fuir ses intellectuels juifs ou pas assez nazi-compatibles (Einstein, juif et pacifiste, répond à l’invitation de l’Institut d’Études Avancées de Princeton en 1933 avant d’écrire à Roosevelt, avec plusieurs chercheurs exilés comme lui pour le mettre en garde contre les travaux allemands sur la bombe atomique.)
Dès le printemps 1944, ces ingénieurs haut-placés (Von Braun est SS Obersturmfuhrer/Lieutenant-Colonel) savent que la défaite du IIIe Reich est inéluctable. En mars 1944, Von Braun, qui a rencontré trois fois Hitler, qui l’a chargé de changer le cours de la guerre avec ses V2, est arrêté par la Gestapo. Il sait que ses V2 ne vaincront pas les alliés, trop imprécises et pas assez puissantes et partage ce point de vue aux équipes qu’il dirige. De plus, il cherche à ses fusées quelques usages civiles.
Dornberger et Speer, du ministère de l’armement, obtiennent sa libération en deux semaines, mais il se sait en disgrâce. Par ailleurs, la défaite approchant, il convient de se trouver un point de chute.
Lui-même gradé de la SS, il a été élevé dans une famille farouchement anticommuniste. Son père Magnus participe comme ministre de l’Agriculture des deux derniers gouvernements de la république de Weimar. Nationaliste et antisémite, il est très favorable au régime nazi.

Hors de question pour Von Braun d’être pris par les soviétiques. En avril 1945, il se cache dans les alpes bavaroise où il se rend avec une partie de son équipe à l’armée américaine. C’est une des prises les plus significative de l’opération Paperclip.
Dès 1942, les États-Unis ont prévu un internement spécial en Virginie pour les officiers, techniciens et prisonniers allemands disposant d’informations sur le complexe militaro-industriel allemand. Pour 3200 prisonniers en tout, plus de 600 interrogateurs. Avec la capitulation de l’Allemagne et la fin de l’entente entre les alliés soviétiques et occidentaux, ces prisonniers sont recrutés par le département de la Défense. En 1946, un premier cliché de la terre depuis la haute atmosphère est pris à bord d’une fusée V2. Quelques mois auparavant, ces engins servaient à frapper aveuglément les villes d’Europe de l’Ouest, ce que les londoniens appellent le Baby Blitz, version de moindre ampleur du Blitz de l’automne 1940.

Pour récupérer les techniciens et les technologies, il faut pour le département de la Défense américain se boucher le nez. Non seulement ces hauts techniciens sont des cadres du nazisme, mais les technologies développées et récupérées n’ont que peu d’aspect philanthropiques. Les fusées allemandes V1 et V2 sont développées pour compenser l’incapacité du complexe militaro-industriel allemand à produire désormais des bombardiers capables de riposter aux campagnes de bombardement alliées sur les centres industriels allemands.

Depuis Guernica, au Pays Basque en 1937, les armées allemandes n’ont plus aucun scrupule à bombarder des civils. V1 et V2 n’ont aucun système de visée. Elles ne peuvent que s’écraser sur une zone définie au départ avec une marge d’erreur pour les V1 d’une douzaine de kilomètres.

C’est en effectuant des missions de renseignements en vue de lutter contre les rampes de lancement de ces fusées qu’un autre brillant scientifique tombe entre les mains de l’Abwher, le renseignement militaire allemand. Jean Cavaillès est torturé, condamné à mort et fusillé à Arras en avril 1944.

Jean Cavaillès

La production de ces fusées est aussi inhumaine que leur usage.
La production des V2 est d’abord imaginée dans le complexe de recherche où travaille Von Braun, Pennemünde, petit port sur la Baltique. Mais celui-ci est bombardé. Les SS trouvent alors un ancien site d’extraction du gypse pour établir son usine, en plein cœur de l’Allemagne, à Nordhausen.
Les tunnels offrent la protection contre les bombardements dont les nazis ont besoin. Mais surtout, c’est le camp de concentration voisin de Dora, dépendance de Buchenwald, qui fournit la main-d’œuvre. De l’ouverture du camp mi-1943 à sa libération, 60 000 prisonniers y sont détenus. Beaucoup de ces détenus sont déportés pour résistance. Leurs tentatives de sabotage sont durement réprimées. Des pendaisons ont lieu devant eux à titre d’exemple. A la libération du camp, plus du tiers des détenus est mort.

Le résistant Robert Carrière, rescapé du camp, dit en 2013 sur France Inter : « C’est là que la conquête spatiale a commencé. »

Par ailleurs, l’usage de technologie permettant d’arracher des charges de plusieurs tonnes à l’attraction terrestre nécessite également, pour la conquête des airs, une connaissance des effets sur le corps humain. Soumis à l’accélération, la vascularisation du corps ne peut plus se faire normalement. Le cerveau est moins irrigué, la vue se brouille, des évanouissements peuvent se produire. Les pilotes appellent cela le voile noir. Ce phénomène, couplé à la raréfaction de l’oxygène et la basse pression de la haute altitude entraine des accidents. Plusieurs candidats au mur du son, le fameux Mach 1, meurent parce que les contraintes provoquent des défaillances de leur appareil ou de leur organisme.

Là encore, les scientifiques nazies utilisent les déportés. Parmi les multiples expériences sur les corps humains, au delà de certaines lubies qui sont autant de crimes contre l’humanité (stérilisations, recherches de la « race aryenne », etc.) il y a des commandes au services de l’industrie de guerre allemande. Maladies et plaies sont volontairement infligées à des cobayes humains pour tester des antibiotiques ou chercher la solution aux maladies qui déciment les armées en campagne. Dans le cas qui nous intéresse, la Luftwaffe, soucieuse de tester les effets des vols en altitude, fait mourir plus de deux cents personnes dans des tests d’immersion en eaux glacées ou de dépressurisations.

Des expériences sur les psychotropes sont également menées et récupérées par la suite par les services de renseignement. Comme sont récupérés et exfiltrés des agents de renseignement comme Klaus Barbie.
A ce jeu, nul n’a les mains propres. Les renseignements français « débriefferont » Paul Touvier, chef de la Milice de Lyon et le laisseront partir comme indicateur. La SNECMA, Société nationale d’étude et de construction de moteurs d’aviation, anciennement SMA Gnome et Rhone, aujourd’hui Safran, débauche les ingénieurs de Junker, dont Hermann Östrich, mort à Paris en 1973, naturalisé et porteur de la Légion d’Honneur, pour développer les turboréacteurs de l’aviation française, après que ceux-ci aient donné aux britanniques accès à leurs plans. Östrich, enlevé en Allemagne avec son accord et ses équipes pour travailler en zone d’occupation française, a tout de même supervisé la construction et l’exploitation de l’usine souterraine de Stassfurt, Kommando de Buchenwald, un petit Dora.

L’Union Soviétique se sert également de ces technologies et connaissances. L’armée rouge fait des prises de machines et de plans. Elle parvient aussi à récupérer de ses prisonniers des connaissances. Le département 7 du NKGB, (ex-NKVD, futur KGB) est fondé par Staline à cet effet. Il suit immédiatement la ligne de front pour capturer, préserver et transférer les technologies et les techniciens. L’Union Soviétique emploie ensuite les savants se trouvant dans sa zone d’occupation, future RDA.

L’expression populaire dirait peut-être que récupérer les talents du vaincu est « de bonne guerre ». Ce serait supposer qu’il y en ait une bonne.

Surtout, ce serait faire abstraction du fait que le « bond de géant pour l’humanité » de 1969 s’est fait aussi en fermant les yeux sur beaucoup de petits pas de l’homme dans l’inhumanité.

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