L’orphelin

Né en 1913, Georges Guingouin n’a presque pas connu son père, tué en 1914.
En cela, il partage le sort de nombreux européens de sa génération : 1,4 millions de soldats français sont tués pendant la première guerre mondiale.

Mais les circonstances du deuil du père méritent qu’on s’y penche, tant elles marquent le futur chef de maquis.

Charles Guingouin est sous-officier de carrière au régiment d’infanterie de Magnac Laval, en Haute-Vienne, le 138e. À la mobilisation, chaque régiment d’active se double d’un régiment de réserve portant son numéro augmenté de deux cents. Charles Guingouin est affecté au 338e RI.

Georges et sa mère vivent en quelques sortes une vie de caserne. C’est à dire entourés de familles qui vivent la même absence d’un proche engagé dans les mêmes combats. De fait, les régiments de 1914 sont regroupés selon une logique régionale. Chaque région militaire, une vingtaine en France métropolitaine et Corse, constitue un Corps d’Armée d’environ 40 000 hommes. Limoges centralise la 12e région militaire, donc le XIIe corps. Les effectifs viennent essentiellement de Haute-Vienne, Creuse, Corrèze, Dordogne et Charente.

Le positionnement des troupes française en août 1914.
L’offensive Moltke-Schlieffen.

Ces Dordognaux, Charentais et Limousins, s’ils ne sont pas prévus en 1ère ligne dans les premiers jours de la guerre, se trouvent rapidement plongés au cœur de l’offensive allemande. C’est le plan Moltke-Schlieffen. C’est aussi la période la plus meurtrière de la guerre, chaque état-major faisant mener des offensives à outrance pour tenter d’emporter rapidement la décision. 313 000 soldats français sont morts, prisonniers ou disparus au début du mois de septembre.
Pour l’Allemagne, engagée sur deux fronts, (déjà !), obtenir une décision rapide à l’ouest avant d’avoir à affronter le gros des troupes russes est vital. Elle jette donc le plus de force possible pour contourner et couper de leurs bases les troupes françaises et britanniques.
Après les défaites à Mons et Charleroi, en Belgique, le 23 août, c’est la Grande Retraite. Jusqu’à la victoire sur la Marne (12 septembre) , l’armée française tente d’enrayer la progression allemande et de rétablir une ligne de défense sur chaque rivière ou fleuve possible.

Dans les jours qui suivent Mons et Charleroi, les alliés franco-britanniques sacrifient des hommes et du matériel dans des batailles d’arrêts aux alentours de Cambrai. Ce sont les batailles du Cateau, de Guise, de Saint-Quentin… Et donc le village du Transloy, dans le secteur de Bapaume, à la limite entre les départements du Pas de Calais et de la Somme.

Le régiment de Charles Guingouin, sergent au 338e, est à Noyelles, entre Hénin-Beaumont et Douai le 27. 24 heures plus tard, il a reculé de 45 km, au sud-est de Bapaume, vers le village du Transloy. Une offensive est tentée en début de matinée le long de la Route Nationale 17 (aujourd’hui D917) le 28 août vers le village voisin de Sailly-Saillisel.
Les troupes allemandes sont retranchées en position défensive, 200 mètres en avant. Charles Guingouin est tué. Il a 31 ans.
En moins de deux heures, le régiment perd 1139 hommes sur un peu plus de 2200. Ils n’ont débarqué à Arras venant d’un cantonnement vers Gonesse (actuel Val d’Oise), c’est-à-dire n’ont été engagé que le 25 août au soir. De quoi alimenter des rancœurs.

Deux heures pour marquer une région

De fait, les hommes du 338e régiment d’infanterie peuvent légitimement considérer qu’ils ont été sacrifiés. Et que la faute en revient très fortement aux différents échelons hiérarchiques au dessus d’eux. Du haut commandement et ses erreurs stratégiques dès les premières semaines de la guerre au commandement divisionnaire et régimentaire qui fait mener cette attaque mal préparée du 28 août.
L’organisation de la mobilisation par régions militaires accentue l’aspect local de la catastrophe. Un régiment d’infanterie classique, comme celui de Magnac-Laval, est constitué, à ce moment-là, des militaires de carrière qui le composent habituellement, plus les classes d’active, celles faisant leur service militaire, qui sont déjà sous les drapeaux, les classes 12, 13 et 14, et les réservistes ayant fait leur service militaire dans le régiment et qui y sont mobilisables jusqu’à 35 ans. Les tués de ces deux heures sur un champ de bataille de 4 km de profondeur sont donc quasiment tous de la même région et ont entre 20 et 35 ans.

C’est toute une région qui se couvre, en quelques jours, d’épouses et de mères en deuil. Alimentant du même coup des ressentiments régionaux. De fait, avec presque 20% de pertes en novembre 1918, la 12e région militaire fait partie des plus lourdement touchées. Pas une exception toutefois. Plusieurs régions militaires comptent des taux de pertes similaires. Mais après-guerre, des régions porteront l’idée qu’elles ont été sacrifiées : majoritairement les régions les plus rurales. Moins qualifiées, les populations paysannes ont constitué le gros des régiments d’infanterie, les plus exposées et durement touchées.

De fait, la petite ville de garnison qu’est Magnac-Laval perd 20% de sa population entre les recensements de 1911 et 1921, environ 800 manquants sur presque 4000 habitants. La commune ne retrouve jamais sa population d’avant guerre.

État d’esprit

Difficile de dire si à Magnac-Laval, on a pu envisager par anticipation une telle hécatombe.
Des militaires de carrière comme Charles Guingouin et les hommes de son régiment s’imaginent peut-être en s’embarquant de la gare du Dorat le 6 août 1914 qu’ils ne partent pas pour une campagne courte, fraîche et joyeuse.
Certainement l’envisagent-ils comme leur devoir, mais ces soldats de métier doivent bien aussi imaginer que la façon dont ils se sont préparés ne correspond peut-être plus à la puissance de feu du matériel qu’ils manipulent.
Certainement aussi qu’en débarquant à Arras le 25, venant du cantonnement francilien où ils attendaient leur engagement sur la ligne de front, ils ont une idée de la situation périlleuse qu’ils viennent tenter de colmater. Et que la précipitation dans laquelle ils se trouvent augmente le danger pour eux.

Toujours est-il que le souvenir reste après guerre, à Magnac-Laval comme en beaucoup d’endroits. Georges Guingouin se fait raconter par le directeur de l’école de Bellac où il est élève les circonstances de la bataille qui a coûté la vie de son père. Qu’il voit sa mère fréquenter d’autres familles en deuil.
De quoi certainement l’influencer quand il mène lui-aussi des hommes au combat dans les années 40, dont certains ont été, en plus, enfants, ses élèves. Comme son père une trentaine d’années auparavant, il est trentenaire. Nombre des hommes sous ses ordres ont la vingtaine.

À plusieurs reprises, en 1943-1944, Guingouin refuse des engagements risqués.

Pour autant, il ne réfute pas son titre de colonel.

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