Bas les masques

Note de rédaction avant lecture : Qu’il soit bien clair ici que si je parle d’un certain nombre de gens adeptes de pratiques comme, entre autres, le végétarisme, le végétalisme, le crudivorisme, l’agriculture biologique, la permaculture ou un certain nombre d’activités dîtes « nature », je n’ai en aucun cas le souhait de jeter l’opprobre sur l’ensemble de ces activités. Mais il faut juste être conscient que certaines de ces pratiques sont récupérées par des personnes qui ne pratiquent pas l’humanisme et le progressisme.

Pour mon plus grand déplaisir, j’ai du aller aujourd’hui sur le site Égalité et Réconciliation, vérifier des liens que je supposais avec un de ces gourous qui trainent sur les internets. Ce qu’on ne ferait pas, parfois, pour aider des amis.

Je connaissais déjà les liens entre certaines personnes se réclamant de l’agro-écologie ou de la santé non-médicale par une vie saine et l’extrême-droite. S’y rencontrent pêle-mêle un conservatisme souvent teinté de mysticisme et, ce qui est somme toute cohérent, un rejet farouche du rationnel et des sciences. Tout en se réclamant souvent de formations scientifiques et de diplômes pour qualifier ses élucubrations. Il n’y a parfois plus qu’un pas à franchir entre une approche critique et vigilante de l’information scientifique et technique et une lecture réactionnaire.

Une des tactiques employées consiste à prêter des actes, des comportements ou des propos à la catégorie attaquée.

Les médecins, par exemple.

Les psychiatres (Thierry Casasnovas propose dans une vidéo sur sa chaîne d’ « en finir avec la psychiatrie ») accusés de traiter le psychisme sans tenir compte de la santé du corps et de nous assommer de cachets pour nous rendre dociles, parce que de toute façon, c’est bien connu, c’est pour vendre les pilules de Big Pharma et soumettre « Le Peuple ». L’OMS, qui dirait que la vaccination n’a rien fait contre la variole, puisqu’il s’agit bien entendu de nous soumettre à coups de vaccins. Une lecture détaillée des rapports de l’OMS qui tiendraient de telles affirmations met en évidence que les gens repérées dans les études comme étant tombés malades… n’étaient pas vaccinés.
On pourrait noircir des pages et des pages de ces malhonnêtetés intellectuelles.

Confusion idéologique

L’observation attentive permet de déceler des proximités méthodologiques avec les classiques de l’extrême droite.

Un air de douter, de tout remettre en cause parce qu’on n’est pas dupe des mensonges, de connaître la vérité qu’on voudrait nous cacher et, régulièrement, un mot savant pour se donner de la distinction et signifier à l’auditoire une autorité intellectuelle, sans avoir l’air d’y toucher, du sachant sur le non-sachant. Le problème étant que les spécialistes du domaine concerné savent généralement que le mot emprunté ne veut pas dire ce que la personne qui l’emploie veut lui faire dire.
L’astuce, c’est que pour vérifier ça, il faut être pointu sur le sujet, ou aller chercher des informations dans des publications rares, réservées à un public averti. En apercevant certaines affirmations médicales, par exemple, faute d’avoir les connaissances, je ne peux pas faire de vérifications en première main. Je ne peux que m’appuyer sur des sources dont je me suis assuré un certain niveau de fiabilité qui me mettent en évidence des termes mal employés ou des affirmations fausses ou imprécises.
Vous me voyez peut-être venir.

Observez de tous temps les publications ou discours antisémites. Vous trouverez toujours des affirmations historiques à dormir debout, des prétentions « scientifiques » incontestablement contestables.
Là encore, une vérification des faits est parfois complexe, quand il faut aller vérifier l’authenticité d’un document d’archive ou le propos d’un témoin mal connu. La littérature antisémite, par exemple, se nourrit, encore de nos jours, d’un faux démontré : le Protocole des Sages de Sion, cité dans Mein Kampf, censé avoir fuité d’un complot judéo-maçonnique pour contrôler le monde, qui a en fait été écrit de toutes pièces au début du XXe siècle et publié par des nationalistes russes avant d’inonder les milieux antisémites occidentaux (Tiens, déjà ?).

Pour autant, la plupart des gens qui se réclament de pratiques bios ou écolos ne se réclament pas dans le même temps de tendances droitières ou fascisantes. D’abord bien sûr parce que la majorité n’en relève pas forcément. Ensuite parce que pour beaucoup, ce n’est pas leur sujet.
Les liens avec l’extrême droite ne se laissent pas voir comme ça. Il ne s’agit pas de pister comme les premiers complotistes venus qu’un jour untel a croisé untel qui a parlé à un troisième larron qui est le neveu du beau-frère de la cousine du quatrième qui est copain avec un cinquième type qui fait des saluts nazis. Mais, comme je le disais en introduction, le charlatan pseudo naturopathe (Thierry Casasnovas) qui m’intéressait était bel et bien relayé comme un partenaire sur le site Égalité et Réconciliation. L’individu apparaît notamment aux côtés de Dieudonné.

Trust

Or il ne s’agit pas là d’avoir été relayé par l’extrême droite contre son gré. Sur les internets, il n’est pas étonnant de se voir cité à droite à gauche, même et surtout si c’est pour se faire dire le contraire de ce qui a été dit.
Il s’agit bien là de gens, comme c’est le cas d’Étienne Chouard, qui acceptent parfaitement le partenariat avec Alain Soral.

“Pour moi, Alain Soral est à gauche parce qu’il se bat contre les privilèges. C’est un résistant.”

Étienne Chouard, 2014.

Il y a donc un partenariat pour le moins économique derrière cela. Car derrière le projet politique affiché, avec pour dénominateur politique commun la « lutte » contre « le système », il y a une réalité économique.
Pour Soral, c’est une maison d’édition, Kontre Kulture. Pour Dieudonné, la production de ses spectacles. Pour ces pseudo naturopathes, la vente de marchandises diverses : extracteurs de jus, bouteilles d’eau de mer, etc.
Eau de mer à boire…
Miam.
Les marins qui ont déjà bu la tasse contre leur gré apprécieront.

Ces individus louvoient dans une certaine clandestinité.
D’abord parce que pour certains, ils se mettent franchement sous le coup de la loi. Soral ou Dieudonné ont fait déjà l’objet de condamnation pour provocation à la haine. Les « naturopathes » de Youtube publient souvent un encart pour dégager leur responsabilité : on suit leurs conseils santé à ses risques et périls, eux ne font qu’utiliser leur liberté d’expression. Et il est vrai qu’on a le droit, dans une certaine mesure, de raconter n’importe quoi.
Ensuite, parce que se réclamer d’une certaine clandestinité devient un argument marketing. Les spectateurs de Dieudonné reçoivent par sms au dernier moment le lieu du spectacle, lieu qui a été obtenu en utilisant des prête-noms. La tactique a également été utilisée pour des tentatives d’implantations de locaux d’extrême droite, Bastion Social ou DNR (Division Nationaliste Révolutionnaire) où les propriétaires louant les lieux ont souvent fait savoir qu’ils avaient été trompés sur le bail.

Pour en revenir à Égalité et Réconciliation, un tour sur le portail et les partenaires est assez significatif :

Le groupe E&R, c’est bien un réseau, des succursales et de la vente en ligne. Voir les « bonnes adresses » : Kontre Kulture, la fameuse maison d’édition de Soral, Au Bon Sens (ben voyons) qui vend des produits bio, des ustensiles de cuisine et de l’électroménager. Et puis cet organisateur de stages nature.

Derrière ce nom, des stages divers autour de l’agriculture bio et de la vie-survie en pleine nature.

Aucun doute à avoir sur le partenariat économique : un coup d’œil sur les conditions générales de vente sur les trois sites nous renvoie à la même adresse : Culture pour Tous SARL. C’est à dire Alain Soral.

Pour aller plus en détail dans ce sujet, lire l’enquête de Street Press de 2015.

Et donc, pour une entreprise politique et commerciale, ces gens jouent dans la confusion des genres et des styles.

Les frontières infranchissables

Que la Résistance ait été un phénomène a multiples facettes, c’est un fait. Que certains de ses acteurs n’aient pas été fondamentalement mus par une révolte contre l’antisémitisme des régimes hitlériens et pétainistes est un fait.
Il est également vrai que prendre le maquis n’est pas qu’une expression limitée au seul cadre des maquis de la Libération. En 1945, une tentative de parachutage et d’implantation de miliciens pour mener une action « maquisarde » contre les Alliés fût tentée. Ce fût le cas notamment sur la Haute Corrèze, sur les hauteurs au dessus de Tulle. L’opération fût un fiasco. Il est vrai aussi que le clandestin, en Corse, prend le maquis pour se cacher.
Mais enfin, avec toute la bonne volonté du monde, comment ne pas voir dans cette expression et ce logo (une silhouette de jeune homme portant un bêret (qui pourrait, ceci dit, aussi bien être un milicien…) la tentative de raccrocher cette marque commerciale à l’imaginaire des jeunes hommes qui prirent le maquis en 1943-1944.
Or s’ils se sont battus, c’est notamment contre un régime qui véhiculait les mêmes idées qu’Alain Soral.

Comme me le disait un ami avec qui j’ai souvent le plaisir de parler de ce sujet et avec qui nous évoquions l’épuration :

Chacune des victimes des deux camps est morte pour « quelque chose ». C’est ce quelque chose, la liberté et la collaboration, qu’il faut questionner, et là, « y a pas photo ».