Les marchands du temple

J’ai relayé très récemment (hier si je me souviens bien) sur la page Facebook un article du Parisien indiquant que certaines locations autour des plages du débarquement atteignaient les 2000€ la nuit. Récemment également, j’ai relayé d’autres publications indiquant que certains vétérans faisaient des souscriptions pour pouvoir venir en Normandie.

Ici, un groupe mémoriel s’émeut de trouver sur une application de commerce en ligne l’ensemble complet du parfait petit parachutiste américain.

Je peux comprendre qu’il soit amer pour des passionnés passant leur vie depuis des années à trouver des pièces d’équipement soit originales soit qui soient des copies fidèles pour faire leurs reconstitutions. Comme il est toujours difficile pour ceux qui sont là loin des lumières des projecteurs de voir défiler les touristes occasionnels.

Quant à la situation des vétérans qui peinent à venir, il est clair qu’elle pose question.

Néanmoins, ces faits m’amènent à une autre réflexion. De tous temps, les humains se sont rassemblés sur des lieux de pèlerinage. Stonehenge, Saint Jacques de Compostelle, La Mecque, Jérusalem, jadis Angkor Vat, etc. L’Europe Médiévale était constellée d’abbayes accueillant les reliques de saints et drainant des pèlerinages locaux. Ces rassemblements ont de tout temps généré une demande et une activité économique en rapport avec celle-ci : hébergement et approvisionnement alimentaire d’abord, puis, la présence régulière ou épisodique de concentration de population génère du commerce. Quiconque ayant de la marchandise à échanger y est attiré par la présence d’une clientèle potentielle.

Assez régulièrement, des foires s’organisent sous le patronage des autorités religieuses. Le jour d’un saint en particulier, souvent calé sur un calendrier païen. La plupart des civilisations disposant d’un panthéon quelconque dispose d’un dieu du commerce. Hermès/Mercure pour les gréco-romains, Lug pour les celtes, Melqart pour les phéniciens, etc. Beaucoup de bateaux de commerce en méditerranée ont porté à la proue un œil apparenté à l’Oujdat d’Horus.

Et bien sur, les chrétiens connaissent l’épisode de Jésus chassant les marchands du temple.

Le cas des grandes batailles, et celui du débarquement de Normandie en particulier, place les sociétés dans un rapport ambigu à ces traces de leur passé. Entre un tourisme et un commerce généré par la population amenée dans ce lieu par ce qui s’y est passé, d’une part, et par l’aspect sacré de l’évènement commémoré. Le fait d’évoquer le sacrifice des hommes et des femmes tués nous place dans le vocabulaire religieux. De même que le concept de dette morale contractée par notre génération auprès de la leur : « ils sont morts pour notre liberté » dit-on souvent.

Je pense que les sociétés placent dans ces pèlerinages une source du sens qu’elles se donnent.

On y cherche des valeurs qui guident notre action individuelle ou collective. Ces soldats d’Utah, d’Omaha, Gold Juno et Sword Beach, ces résistantes et résistants, agents du SOE, de l’OSS, parachutistes SAS, ces compagnons de la libération, nous les prenons en exemple parce que nous y cherchons le courage, l’abnégation, les bons choix moraux, la bonne éthique.

J’ai un cousin ostréiculteur. Il fut un temps où il a fait partie des ostréiculteurs en tension avec des associations de vétérans qui s’opposaient aux parcs à huitres de Saint-Vaast-la-Hougue (Utah Beach). Là encore, on est dans une demande de sanctuarisation du lieu.

Ces débats qui ressortent à l’occasion du 75e anniversaire. Le silence partiel que je constate dans les récits des anciens résistants que Laurent Douzou a éclairé par une citation d’Henri Frenay. Parlant de la mémoire de ses camarades tombés comme de son « jardin secret ». Il n’avait pas envie d’y emmener « la foule des dimanches ». Le reflet d’un équilibre difficile à trouver entre la demande de la société d’approcher ce qui a été sacralisé et la demande de celles et ceux qui sont détenteurs d’une parcelle de ce sacré de protection du sanctuaire.

J’ai envie, du coup, de conclure par une citation de Paul Ricœur. Celui-ci a travaillé sur les questions de mémoire et d’Histoire mais c’est une autre dimension qui m’intéresse ici : « Est démocratique, une société qui se reconnaît divisée, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêt et qui se fixe comme modalité, d’associer à parts égales, chaque citoyen dans l’expression de ces contradictions, l’analyse de ces contradictions et la mise en délibération de ces contradictions, en vue d’arriver à un arbitrage. »

Pour soutenir le projet.

« Un bandit d’honneur »

J’avais réalisé au cours de l’été 2018 l’interview de Yann Fastier, autour de son album jeunesse intitulé Guingouin, un chef du maquis. Un bel album, au trait inspiré des affiches sérigraphiées de l’avant-guerre.

Deux choses sont très intéressantes à noter : la première, c’est que Guingouin n’était pas l’idée première de l’auteur, qui cherchait avant tout à illustrer un personnage de bandit d’honneur. Un autre album est d’ailleurs sorti plus tardivement sur Zapata, au titre prometteur de Zapata est vivant, slogan de l’Ejercito Zapatista de Liberacion Nacional du Chiapas. De là à faire de Guingouin le Zapata des limousins, la tentation ne ferait peut-être pas l’unanimité. J’en reviens à la prudence sur les comparaisons entre des situations historiques, politiques, économiques et géographiques pas forcément comparables en tous points.

La deuxième, c’est qu’à mesure de ses travaux de préparation, Yann Fastier s’est éloigné du récit d’un héros individuel pour y construire un récit à plusieurs voix. Et c’est toute l’intelligence de la démarche narrative : une légende s’écrit par le récit des autres, à l’aune des impressions produites par les faits sur les narrateurs. J’ai pensé à cette séquence du film Braveheart de Mel Gibson. Un film qui n’a pas que des qualités et qui tord les faits historiques – bon dieu, il y avait un pont à Stirling Bridge, c’était pas une gentille empoignade entre des gentils paysans en kilt au milieu d’une prairie, c’était une bataille rangée où les troupes de Wallace sont parvenus isoler une partie de la troupe anglaise et à la dérouiller à l’entrée d’un pont. Mais pour revenir à ce qui nous occupe, dans cette scène (voir ici si vous ne vous souvenez pas), la légende de William Wallace se diffuse. Et pour le montrer, Gibson filme successivement un colporteur/voyageur/messager quelconque, puis plusieurs conversations où les faits qu’on prête au personnage sont de plus en plus extraordinaires. Tout cela fait écho à l’interview de Laurent Douzou que j’ai publiée dernièrement. La lutte clandestine doit se nourrir d’un certain degré de guerre psychologique, de bluff, pour favoriser l’adhésion de la population à son action et obtenir une certaine complicité. On rejoint là les théories de Mao sur la guerre révolutionnaire et le fait d’être « dans la population comme le poisson dans l’eau. » Récemment, en discutant avec une consœur journaliste, connaisseuse de la vie politique et sociale et cultivée, je me suis aperçu qu’elle prêtait à Guingouin 30 000 hommes et la libération d’autres villes que Limoges, hors de la Haute-Vienne. Cela fait écho également à l’interview que m’avait accordé Christian Pataud, et à cette phrase présente dans la bande annonce.

C’est un aspect à avoir en tête quand on s’intéresse à l’histoire d’un mouvement clandestin comme la Résistance. Tout groupe en lutte produit sa propagande. Sans être cynique, remettre tout en cause et ne plus vouloir croire en rien, il faut garder cette prudence vis-à-vis des faits. Et notamment parce que tous les faits ne sont pas purement objectifs. La Résistance française, par son action propre, n’aurait pu chasser du territoire français les armées du IIIe Reich. Néanmoins, par les actions de renseignement, de sabotage et de lutte armée, les femmes et les hommes des groupes et réseaux de Résistance ont apporté leur contribution à la destruction du régime nazi, à l’instar des armées conventionnelles et non-conventionnelles britanniques, américaines, françaises libres, polonaises, hollandaises, belges, danoises, norvégiennes, russes, biélorusses, ukrainiennes, baltes, etc. Au delà de la contribution tangible et objective à l’effort de guerre, ces femmes et ces hommes ont avant tout sauvé l’honneur. Et ça, c’est bien une notion subjective.

« Des mémoires de la Résistance. »

Est-ce que la Résistance a été si prégnante qu’on le croit dans la France de la fin et de l’après-guerre ?

La réponse est certainement beaucoup plus subtile qu’on le pense. Laurent Douzou, professeur d’Histoire à Sciences Po Lyon, spécialiste de la Résistance, met ces choses au clair. Quant au phénomène mémoriel, il est très parcellaire.

Les familles politiques, les cercles géographiques, les entourages personnels des acteurs de la Résistance ont été les véritables acteurs de la perpétuation de la mémoire des diverses facettes d’un mouvement social hétéroclite couvrant toutes les facettes de l’éventail politique et toutes les affinités que représente la société française des années 40-50. Par la suite, à l’aune des contingences politiques de la société d’hier à aujourd’hui, le sens donné aux faits de la période de l’occupation varie. A lire pour aller plus loin, le livre de Laurent Douzou, La Résistance française, une histoire périlleuse.

« Il fallait que le temps passe. »

Alexandre Brémaud

Alexandre Bremaud a travaillé sur les maquis du Commandant Eugène Pinte. On touche à travers l’exemple d’Eugène Pinte un autre profil de résistant, celui du militaire de carrière. Après l’armistice de juin 1940, Eugène Pinte reste militaire d’active dans l’Armée d’Armistice de la zone sud, dite zone non-occupée, où l’État Français, sous la direction du gouvernement de Vichy, maintient un semblant de souveraineté. Avec un réseau d’officiers qui partagent le souci du maintien de la souveraineté française, il organise la « disparition » d’une partie du matériel rescapé de la débâcle. Dès fin 1941, il dispose d’un corps franc de 40 agents et implique activement l’ensemble de sa famille dans la résistance. Affecté dans la région de Limoges, il installe sa famille dans une ferme du hameau de La Gaubertie, sur la commune d’Aixe-sur-Vienne. La ferme devient un refuge pour des réunions de la future ORA, Organisation de Résistance de l’Armée, (fondée « officiellement » en 1943 après l’invasion de la zone sud), la ville de Limoges étant devenue trop risquée car les filatures y sont trop faciles. En 1944, d’ailleurs, une très grande partie de la Résistance dans Limoges est décapitée. A l’instar de Guingouin, Pinte développe sa lutte en étant « dans la population comme le poisson dans l’eau ». Ainsi, un briquetier de la commune fournit des certificats de travail pour cacher un opérateur radio maintenant quotidiennement la liaison avec Londres. Les paysans participent également à la réception des parachutages qui s’organisent de plus en plus depuis l’hiver 1943 sur le secteur d’Eugène Pinte. L’ORA fusionne en 1943 avec l’AS, branche armée du mouvement Combat d’Henri Frenay, avant de s’unir en 1944 avec les FTP communistes dans les Forces Françaises d l’Intérieur. Ces forces vont participer à l’encerclement de Limoges en Aout 1944 sur le sud ouest de l’agglomération limougeaude. Le long de ce que les habitants du secteur appellent l’ancienne route d’Aixe, en direction du Mas des Landes, deux stèles témoignent d’ailleurs des FFI tombés au combat du Mas des Landes , l’un des plus important de la Bataille d’Aixe les 17 et 18 août 1944. C’est non loin de là, à l’ouverture d’un nouveau lotissement d’habitations que le conseil municipal d’Aixe a baptisé une rue du nom de son ancien chef de maquis. Hommage somme toute modeste à un homme qui sera resté discret après la guerre. L’impression, peut-être, de n’avoir fait que son travail de militaire et le deuil qui le frappe à la Libération auront sans doute contribué à son silence. Eugène Pinte s’éteint à 49 ans en 1951.

A lire, sa fiche sur le site des amis de la Fondatin de la Résistance par Alexandre Bremaud.

Une ligne droite et quelques pas de côté

Vladimir Trouplin, conservateur du musée de l’ordre de la Libération

L’année 2019 a commencé pour le projet Un passé très présent par une séquence de mise en perspective.

Pour reprendre le déroulé, j’avais commencé il y a deux ans par une interview d’Armand Gatti, qu’on retrouve dans la première bande annonce du projet. Bien m’en a pris : Armand Gatti s’est éteint un mois après notre rencontre. Une certaine urgence avait commandé cette première phase de travail. Les témoins sont rares, très âgés. Je craignais d’arriver trop tard.

La bande annonce reflète assez cette étape, puisqu’on y retrouve, outre Armand Gatti, messieurs Arnaud et Pataud, maquisards respectivement à Saint Méard et Saint Léonard. Ces deux hommes sont heureusement encore alertes à l’heure où j’écris.
Cette première urgence passée, il m’a fallu penser, à l’aune de ce que j’avais collecté, pour chercher la pertinence de ma démarche.

Le fil que je suivais depuis le début était de chercher dans quel terreau avait pu germer l’idée pour ces hommes de prendre le maquis, de s’organiser comme ils l’ont fait. De quel imaginaire ils nourrissaient leur réel.

Et puis, à mesure que je cherchais, je m’apercevais que la mémoire de ces faits était une mémoire à trous. Que certains personnages avaient un peu disparu du paysage même si dans certains cas, leur nom était prononcé presque quotidiennement. Armand Dutreix, François Perrin, Georges Dumas sont pour bien des limougeauds des toponymes avant d’être des personnages de leur Histoire.

D’où l’idée de me lancer sur une enquête sur ce que c’est, la mémoire. Point où nous en sommes aujourd’hui.

Maintenant qu’une ligne est définie, il m’a fallu mettre le Limousin en perspective. Parce que j’y suis né et que je voulais m’affranchir de possibles contingences locales pour travailler sereinement.

Dans ces mises en perspective, je me suis trouvé en possibilité de rencontrer des chercheurs. Et j’ai eu envie de m’offrir quelques pas de côté. Pour commencer, donc, j’ai rencontré Mr Trouplin, conservateur du musée de l’ordre de la Libération. Je n’aurai sans doute pas la place de l’intégrer dans le projet documentaire final, mais pour autant, je trouvais intéressant de trouver une place pour étudier le rôle d’une institution comme l’Ordre de la Libération et son musée, intégré dans le dispositif mémoriel de l’Etat au sein des dispositifs du ministère de la défense. Un tel dispositif est amené à se croiser et interagir avec des structures associatives mémorielles, comme le sont l’ANACR ou l’association des amis du musée de la Résistance de Limoges, ou encore avec les mémoires individuelles qui amène des personnes à assister à des commémorations, rencontres, évènements autour de la mémoire de la Résistance, à adhérer à ces différentes structures, à s’intéresser à la production culturelle autour de ces sujets, qu’il s’agisse d’expressions artistiques ou de recherches.

D’autres pas de côté seront réservés à des interviews de chercheurs, historiens dans un premier temps, pour des réflexions sur le rôle de la recherche dans la demande de connaissance de nos sociétés.

Garder le contact

Après une demie-année 2018 consacrée aux témoins locaux, le début d’année 2019 dans le projet a été tourné vers les chercheurs et la prise de distance.

Moi qui enseigne le reportage vidéo en école de journalisme, j’applique à mon projet des préceptes que je rabâche à mes étudiants à longueur de séances : avoir un œil dans le cadre et un œil en dehors, savoir être au contact et à distance de son sujet, savoir faire des plans ultra serrés et des plans ultra-larges, passer du micro au macro. En bref, faire l’équilibriste en permanence entre différentes échelles.

C’est ainsi que se sont succédées des rencontres en région parisienne ces derniers temps : les historiens Fabrice Grenard de la Fondation de la Résistance et Laurent Douzou de Science Po Lyon, la sociologue Marie-Claire Lavabre de l’Institut des Sciences sociales du Politique de l’Université de Nanterre, des échanges informels avec les historiens William Blanc – médiéviste, auteur notamment du livre Les historiens de garde ou d’analyse sur la mythification de la bataille de Poitiers ou des légendes arthuriennes – et Histony, blogueur et youtubeur, plutôt spécialiste de l’avant-guerre.

Et bien sur Miguel Benassayag, philosophe, psychanalyste et ancien guerrillero contre la dictature militaire argentine.

Je m’aperçois aujourd’hui que je n’avais pas encore relayé ici toutes les vidéos.

Chose que je vais corriger à la fin de ce billet.

Après cette prise de de distance, il me faut veiller à ne pas perdre le fil. Je me replonge donc dans l’existant. Je m’attelle donc à ressortir des interviews qui ont déjà quelques mois et à rallonger certaines pour lesquelles je pense maintenant qu’un format limité à 30 secondes n’était pas pertinent. Une sorte de recentrage sur mon sujet.

Dans le même temps, je marche sur une deuxième jambe qui est un pas de côté avec une série de bonus que j’ai entamé en mars avec l’interview de Vladimir Trouplin, conservateur du musée de l’Ordre de la Libération. Je pense poursuivre ce projet avec des interviews de William Blanc et Christophe Naudin, d’une part, et Histony d’autre part, sur le rôle de l’Histoire dans nos sociétés, pour lesquels je compte faire des entretiens plus longs. Comme c’est une activité un peu secondaire, je me réserverai le droit de choisir celles et ceux qui me sembleront pertinents, intéressants. Je me permettrai de faire un peu d’affinitaire dans mes choix.

Enfin, il y a la dernière info en date, c’est que je pars à Tarnac ce week end pour des rencontres autour de la mémoire de Gatti et de son passage de maquisard à la forêt de la Berbeyrolle. Je vais y croiser des têtes connues. Ce sera un peu la mémoire des poètes. C’est peut-être là que les fils se toucheront.

Pour soutenir le projet Un passé très présent.

L’Histoire bégaie t’elle ?

Non. Merci de m’avoir lu.

Plus sérieusement, m’est revenue en tête une réflexion que j’avais écrite en novembre quand Emmanuel Macron avait fait référence aux années 30 dans un entretien. Je vous la livre telle qu’elle. En italique, j’ai rajouté quelques petits commentaires en relecture.

« Je suis tombé aujourd’hui sur quelques titres de presse mettant en exergue une citation d’Emmanuel Macron dans un entretien à Ouest-France comparant la situation d’aujourd’hui à celle de l’Europe des années 30.

N’ayant pu lire l’entretien en entier, je ne sais pas quels arguments il avance ni de quel contexte est extraite cette petite phrase.
Mais cette référence aux années 30 est assez récurrente dans les discours politiques, aussi vais-je me cantonner à quelques considérations assez générales.

L’Histoire ne se répète pas. Les comparaisons sont possibles, les analyses et interprétations aussi. Mais il faut surtout se garder de comparer les situations – ici l’Europe des années 30 et celles des années 2010 – comme des mécanismes appelés à s’appliquer invariablement.
Pour se limiter à l’observation de la société française, les situations sont assez peu comparables : dans les années 30, la France est la métropole d’un vaste empire colonial, sa population est encore traumatisée par la saignée de 1914-1918.
1,7 millions d’hommes et de femmes, civiles et militaires, ont été tués sur une population d’environ 40 millions d’habitants. La grippe espagnole de l’hiver 1918-1919 a tué 50 à 100 millions de personne dans le monde, environ 2,5 à 5% de la population mondiale. »

Une grande part de la population française a donc, dans les années 30, vécu la guerre dans sa chair. Toutes les familles françaises ou presque en connaissent le prix. Les jeunes hommes qui sont appelés sous les drapeaux sont formés dans la perspective d’une nouvelle guerre de même ampleur avec l’Allemagne. Depuis 2002, les jeunes français ne sont plus appelés sous les drapeaux. Depuis le début des années 90, l’effondrement du bloc soviétique ne fait plus vivre dans la perspective d’une troisième guerre mondiale. La construction européenne est passée par là. La population du territoire français ne craint plus l’invasion et l’annexion d’une partie de son territoire. Ce qui ne veut pas dire que la France ne mène pas de guerres, mais elles sont lointaines. Les attaques terroristes qu’a régulièrement connu le territoire au cours de son histoire récente, pour violentes qu’elles soient, ne représentent pas la même menace que la destruction de quartiers ou de villages ou la décimation de classes d’age entières. Ce rapport à la violence induisent des options politiques ou des choix de pratiques politiques différentes, puisqu’on n’en imagine les conséquences.


Les moyens d’information et de communication sont encore rares. La radio n’est pas implantée partout, les postes ne sont pas encore dans tous les foyers. La télévision n’existe pas. Internet et l’informatique ne sont même pas encore imaginés. Le téléphone n’est pas dans la poche des gens mais au bureau de poste et on passe par une opératrice pour établir les communications.

Et puis surtout, les acteurs des années 30 ont ce désavantage sur nous qu’ils ne savent pas ce qu’il se passera dans leur futur. Nous ne savons pas ce qui se passera dans le notre, mais nous savons de quoi le leur a été fait. De là à en tirer la conclusion que parce que nous le savons, nos contemporains se détourneront du fascisme, bien sur que, malheureusement, nous ne pouvons jurer de rien.
La récente élection de Jair Bolsonaro montre bien qu’un pays qui a connu la dictature militaire n’est pas automatiquement vacciné contre ses nostalgiques.
Le fait que l’Europe ait été ravagée par la guerre par deux fois en une trentaine d’années ne nous garantit en rien contre le fait que les peuples d’Europe ne puissent à nouveau se jeter à la gorge les uns des autres.

Néanmoins, pousser trop souvent la comparaison avec les années 30 et la montée des fascismes en Europe me fait craindre un peu, pour le coup, que nous soyons dans l’histoire (avec un h minuscule) du garçon qui criait « au loup ».
Ce que je crains, surtout, c’est qu’à l’instar des antibiotiques, nous ne créions, par une référence immodérée, et éventuellement par des usages de basse politique, des souches résistantes.

Je ne crois pas au « devoir de mémoire ». Nous avons, individuellement et collectivement un droit à la mémoire, le droit de prendre des personnes ou des groupes en exemple ou en contre-exemple.
Si nous avons un devoir, c’est celui de l’Histoire (H majuscule). Ce qui revient à ne pas prendre nos désirs pour le réel mais à questionner les éléments tangibles dont nous disposons pour analyser le monde qu’on a sous les yeux.
Il convient donc de ne pas agiter trop l’épouvantail des années 30 pour ne pas voir le réel nous échapper.

Pour finir, je ne résiste pas à l’envie de vous placer cette citation de Karl Marx dans « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte » écrit après le coup d’État du 2 décembre 1851.

« Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. »

Pour soutenir le projet, c’est ici.