Après.

Cet article sort avec retard. Quelques fois, les dates ne tombent pas juste avec ce qu’on aurait voulu y faire (voir l’article Commémorer…)

J’avais envie, pour le 11 novembre, de jeter un œil outre-Rhin.
Je songeais à cet alignement de commémorations successives, en quelques jours, que connaît notre voisin européen : 30 ans de la chute du mur de Berlin ce 9 novembre, mais aussi, ce même jour, 101e anniversaire de l’abdication de Guillaume II et de l’instauration d’une république, celle de Weimar, qui cède 15 ans plus tard à l’ascension d’un petit caporal autrichien.
Le 8 et 9 novembre, c’est aussi, en 1923, le Putsch de la Brasserie à Munich. Le NSDAP le commémora chaque année de son règne.

Date ambigüe que le 11 novembre, tant on sait que de la défaite de 1918, l’hitlérisme a fait son nid. Tant il peut être difficile de mesurer pour nous autres français, ce que c’est que d’être de l’autre côté de l’armistice. Tant il est facile de confondre en cette date armistice des pays belligérants de 1914 et retour de la paix en Europe.

En novembre 1918, la guerre s’arrête à l’ouest, elle se poursuit à l’est de l’Europe. La Russie, après la révolution d’Octobre 1917, est en guerre civile. Une partie des jeux d’alliances qui avaient cours jusqu’alors se retourne. Le corps expéditionnaire franco-anglais dans les Balkans, après s’être battu aux côtés des russes contre les bulgares, le soldats alliés se battent avec les bulgares contre les russes. Tout en se préoccupant de l’avenir des territoires des empires qui viennent de voler en éclat (Austro-Hongrois et Ottoman, Accords Sykes-Picot et déclaration Balfour, etc.).

À ce sujet, conseil culture : le roman et le film Capitaine Conan.
Le roman, c’est le prix Goncourt 1934 de Roger Vercel.
Le film, c’est son adaptation par Bertrand Tavernier en 1996, porté par le tandem d’acteurs Philippe Torreton – Samuel le Bihan.
Et de formidables seconds rôles : Catherine et Claude Rich, Bernard Le Coq, François Berléand…

Le capitaine Conan, c’est un chef de corps-franc. Un commando nettoyeurs de tranchées envoyé dans les plus brutales coups de main du front. Qui tue pour leur pays et sont médaillés pour ça. Et qui tuent encore, parce que c’est devenu un mode de vie, après l’armistice, quand leur pays ne peut plus tolérer leurs agissements. Des hommes tout court aussi, qui doivent reprendre leur métier, redevenir des pères de famille et revivre comme avant.

Parenthèse sur les corps-francs. La stabilisation des fronts entraine, à partir de 1915, la multiplication des coups de mains. Des opérations de faible envergure, sur des secteurs de front restreint, destinés essentiellement à faire des prisonniers, glaner du renseignement sur l’ennemi et maintenir la pression dans les secteurs qui ne sont pas concernés par des offensives. Les patrouilles des unités d’infanterie occupant un secteur de tranchées deviennent parfois de véritables opérations combinées et amènent divers corps d’armée à détacher de petites unités du service de tranchée et des corvées quotidiennes du soldat pour s’entrainer et préparer ces coups de main. Ces unités se forment de volontaires voyant dans ces missions l’occasion de glaner des avantages et une certaine liberté. Mais ces missions exigent souvent de combattre au corps à corps et à l’arme blanche. Elles exigent donc des capacités physiques un peu au dessus de la moyenne, mais surtout certaines dispositions morales. « C’est un métier qui ne convient pas à tout le monde car ils ne doivent rien laisser de vivant derrière eux. Pour cette triste besogne, ils quittent le flingue et sont armés de revolver, couteaux, grenade, vitriol. Une fois équipés, ce sont des vrais brigands parait-il » écrit le soldat Putot, du Doubs, dans une lettre à sa famille. Le caporal Louis Barthas, tonnelier de l’Aude, auteur de ses carnets de guerre, les voit d’un très mauvais œil : des hommes, d’après lui, finalement pas plus courageux que le soldat ordinaire, mentant sur la portée réelle de leurs actions et provoquant des représailles ennemis dont ils sont déjà trop loin pour supporter les conséquences quand elles arrivent.
Pas forcément repris de justice, comme je l’avais écrit dans un premier temps, mais souvent considérés comme tels.
Pour autant, Putot, écrit aussi à sa mère : « J’avais demandé à être égorgeur ou nettoyeur de tranchées mais j’ai été rayé, il y en avait trop. » Il n’a cependant apparemment pas encore vécu de combats quand il l’écrit. Et peut-être qu’il invente un motif de rejet qu’il juge acceptable pour ses proches plutôt que de supporter ce qu’il juge humiliant, à savoir qu’on n’a pas voulu d’un petit bleu pour aller jouer du couteau.

Une question que se posent les personnages du roman Après. Ce sont les mêmes qui évoluaient dans À l’ouest rien de nouveau, d’Erich Maria Remarque, auteur dont les livres seront brulés par les nazis.

Après, Erich Maria Remarque.

Dans une Allemagne qui se recompose après la défaite et la destitution du Kayser, ces jeunes hommes tentent de reprendre une place dans une société exsangue, en crise morale profonde, alors que la révolution russe donne des envies à la classe ouvrière allemande. Eux-mêmes cherchant comment reprendre une vie normale. Un des camarades du narrateur, devant se défendre devant un tribunal après avoir commis un meurtre, dit au président du tribunal : « j’ai déjà tué beaucoup d’hommes. »

Nombre de ces anciens combattants sont ensuite employés pour réprimer le mouvement Spartakiste. Ce sont des frei korps qui assassinent Rosa Luxemburg et nombre de ses camarades à Berlin en janvier 1919. C’est de ces hommes qui ne savent plus faire autre chose que la guerre que naissent les Sturm Abteilung, les chemises brunes d’Ernst Rohm.

C’est à la lueur du destin de ces anciens combattants de la 1ère guerre mondiale que beaucoup de pays belligérants, au sortir de la 2e, mettent en place des programmes d’accompagnements pour leurs vétérans pour des reprises d’études ou des créations d’entreprises. Une façon d’éviter que des bataillons de vétérans désœuvrés succombent à la tentation du fascisme.

Une chanson née de l’insistance d’un directeur de théâtre allemand pour faire venir Barbara, dont une partie de la famille a été victime de la Shoah, chanter en Allemagne.

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L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme.

Le marteau et l’enclume 3/3

Que Victor Hugo me pardonne de lui emprunter ici quelques pieds. J’espère que les miens resteront légers dans la poursuite et la fin de ce feuilleton estival (qui va même finir au solstice d’hiver si je n’y fais pas attention.)

À mesure que le territoire métropolitain est libéré commence une des phases les plus passionnantes de la période. Pour les armées des autres nations belligérantes, le combat continue vers l’est. Mais pour les forces françaises et les populations libérées, en revanche, le changement est profond.

Les libérateurs à l’usure de la libération.

Pour les armées américaine, britannique ou canadienne, dont le territoire est libre et le vivier de jeunes recrues est disponible, si je peux me permettre ces termes crus, c’est une simple question de politique d’enrôlement, classique dans les nations en guerre. Chaque pays mène son recrutement pour mettre sa jeunesse en armes. Pour les pays d’Europe occupés, le problème est différent.

Indépendance(s)

Les Forces Françaises Libres sont constituées d’hommes et de femmes ayant réussi à rejoindre les territoires libérés par des moyens divers, soit en Angleterre, soit dans les colonies. Les recrues arrivées en Angleterre doivent montrer patte blanche et passer par les interrogatoires pointilleux du contre-espionnage britannique. Joseph Kessel en livre un récit parlant dans Ami, entends-tu ?.
Avant la fusion avec l’Armée d’Afrique, en 1943, les Forces Françaises Libres ne se composent que d’environ 40 000 citoyens français, 30 000 ressortissants des colonies et un peu moins de 4000 volontaires étrangers.
L’armée française qui participe à la campagne de Tunisie (hiver-printemps 1942-43), ce sont environ 72 000 hommes. 50 000 d’entre eux sont maghrébins.
La reprise du Maghreb par les Alliés au cours de l’année 1943 a permis de récupérer l’Armée d’Afrique. 112 000 hommes forment le corps expéditionnaire français en Italie. 60% d’entre eux sont maghrébins

Le gros des forces qui créent l’armée française de libération est issue de l’armée d’Afrique commandée par le général Henri Giraud. Son ralliement et la mise en retrait de Giraud a nécessité un travail politique important pour faire basculer cette armée de Vichy à la France Libre et faire renoncer Roosevelt, qui préférait Giraud, réputé moins politique, à De Gaulle, que certains imaginent déjà dans la peau du dictateur. Ce n’est que le 1er août 1943 qu’on ne parle plus officiellement de Forces Françaises Libres. L’usage, notamment mémoriel, reste. Mais dans la dénomination officielle, les FFL n’existent plus. Elles ne sont plus une force dissidente, mais selon l’expression de De Gaulle : « la vraie France ».

25 août 1944 : « (…)La France qui se bat, la seule France, la vraie France(…) »

La dette de la France aux populations de ses colonies est plus évidente en 1945 qu’elle n’a pu l’être en 1918. À la fin de la 1ère guerre mondiale, les soldats « indigènes » des colonies représentent moins de 10% des tués : un peu plus de 80 000 sur 1 400 000. Naturellement, la question de leur engagement au combat par la République Française qui ne leur accorde pas la citoyenneté se pose. Mais devant l’ampleur de l’hécatombe, la société de métropole est peu encline à s’en émouvoir.
La campagne de France de 1940 reste dans des proportions similaires. L’apport des troupes coloniales reste un supplément dans les effectifs. 5400 soldats « indigènes » y perdent la vie, sur environ 60 000 soldats tués sous l’uniforme français, métropolitains, pieds noirs ou « indigènes ».

En revanche, les proportions sont très différentes dans l’armée française qui participe aux combats aux côtés des alliés à partir de la campagne de Tunisie. Légitimement, les populations colonisés peuvent nourrir l’idée qu’elles ont libéré la métropole. Le rapport politique entre la France et son empire coloniale s’en trouve bouleversé.

Les soldats des colonies ont aussi participé à la campagne de 1940. 70 000 d’entre eux ont été faits prisonniers. 3000 autres tirailleurs dits « sénégalais » ont fait l’objet d’exécutions sommaires par la Wehrmacht. Les prisonniers, contrairement à leurs camarades « blancs », ont été gardés sur le sol de France. Le IIIe Reich n’en voulait pas sur son sol et ne voulait pas non plus s’en occuper. Ce sont des gardes français qui ont surveillé les 22 Frontstalags.
5000 de ces soldats réussissent à s’en évader pour rejoindre la Résistance. Au cours de l’automne et l’hiver 1944, ces Frontstalags sont libérés. Les soldats coloniaux réclament alors leurs arriérés de solde et prime de démobilisation. L’armée française, elle, essaie de faire en sorte de les rapatrier rapidement. De même qu’elle retire du front les régiments coloniaux à mesure que les régiments FFI peuvent prendre le relais. L’allié américain pratiquant la ségrégation et le gouvernement provisoire préférant structurer et envoyer vers les frontières la jeunesse en arme issue des maquis, les soldats d’AOF et d’AEF ne sont plus souhaitables en France. Ce sont 15 à 20 000 soldats qui sont retirés à la 1ère Armée De Lattre.

Eux en revanche, n’escomptent pas avoir combattu gratuitement. 1635 d’entre eux embarquent à Morlaix le 5 novembre. 315 refusent, en France, cet embarquement. En escale à Casablanca, ils sont encore environ 400 à refuser d’aller plus loin. Environ 1200 arrivent pour une nouvelle étape à Dakar, au camp de Thiaroye. De là, un contingent doit être envoyé à Bamako le 28 novembre, sans que la question des soldes ait été réglée. Les soldats refusent d’aller plus loin. Le commandement décide d’une démonstration de force : le 1er décembre, tirailleurs et gendarmes se présentent accompagnés d’un char léger et de half-tracks. 35 à 70 des soldats du camp de Thiaroye sont tués.

Sans compter le prestige de la métropole perdu en 1940, la dette morale est grande. Le frein mis à l’avancement des soldats des colonies (majoritaires dans la troupe, minoritaires dans les États-Majors) et, plus généralement, les inégalités entre Français et indigènes dans les colonies deviennent insupportables. La plaie ne cicatrisera jamais.

L’armée des ombres devient régulière.

Un film de l’Imperial War Museum : la compagnie « Scamaroni » en prise d’armes.

Passer de l’ombre à la lumière, pour les FFI, c’est aussi passer d’une vie de guerilleros, même membres d’un maquis structuré et discipliné à l’institution militaire telle qu’elle existait avant guerre.

Pour ceux qui ont pris très tôt le risque de passer à la clandestinité, c’est la déconvenue. L’institution n’apprécie guerre ces combattants qu’elle n’a, pour la plupart, pas formé elle-même : les classes 40 à 44 n’ont pas fait leur service militaire. Pour la plupart des « gradés » FFI, l’incorporation se traduit par une dégradation. Pour beaucoup, l’enthousiasme d’avoir libéré son clocher fait place à une guerre d’hiver, dans la boue et le froid, soit à l’est du territoire, soit sur les poches de l’Atlantique.

Vidéo INA : Les actualités françaises parlent des poches de l’Atlantique. (Cliquer sur la photo.
Sur le front de l’Atlantique avec les FFI Journal France Libre Actualités

Alors que pour certaines et certains qui se sont battus contre le nazisme, la lutte devait mener à la révolution, c’est bien un retour des institutions qui se joue dans les territoires libérés. Localement, les préfets nommés par le gouvernement provisoire prennent avec plus ou moins de conflictualité leurs fonctions en place des Comités de Libération. L’épuration doit se faire avec des outils juridiques pas toujours existants, des fonctionnaires de la police et de la justice qui sont les mêmes que dans la période précédente. De quoi relativiser le « Résistancialisme » dont commencent à parler les déjà nostalgiques de la France de Vichy.

Mais l’épuration et la remise en route des institutions seront l’objet d’articles prochains.

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