Notes sur « Brève euphorie » : le temps et l’espace.

Le travail sur le feuilleton août septembre 44 continue, mais il me conduit à faire des ajouts ou ouvrir des parenthèses sur ce que j’ai déjà écrit.

L’article Brève Euphorie, dans la série Le Marteau et l’Enclume, est ici.

Une vidéo en anglais qui me semble avoir l’intérêt didactique de remettre les lignes de front dans le temps et l’espace. Où on constate un certain nombre de réalités géographiques qui commandent à la stratégie : les lignes suivent souvent les reliefs et les grands fleuves.

La mi-septembre, comme évoquée précédemment, met les alliés face à un dilemme stratégique. Après le repli des troupes allemandes à l’est de la Seine, les forces allemandes se regroupent le long de la ligne Siegfreid, c’est à dire aux frontières du IIIe Reich. La ligne de front suit la frontière allemande (comprenant l’Alsace et la Moselle) et la frontière belgo-néerlandaise. Continuer une poussée vers l’est, c’est attaquer à travers un terrain peu favorable : les Vosges et les Ardennes principalement. L’état major allié ne doit nourrir que peu d’illusions sur la possibilité de surprendre l’état major allemand dans les Ardennes pour la revanche de 1940.

Le Field Marshall (depuis le 1er septembre) Montgommery propose alors un plan audacieux. Contourner par le nord la ligne Siegfried, pour franchir le Rhin à travers l’est des Pays-Bas et pénétrer en Allemagne par le nord en portant la pression sur l’industrie de la Ruhr, donc sur la capacité de production du IIIe Reich. Les difficultés rencontrées au même moment par les troupes américaines dans la région d’Aix-la-Chapelle, semblent appuyer ce choix stratégique. Le 14 septembre, la 1ère armée américaine attaque le secteur de la Forêt d’Hürtgen. Elle s’y use jusqu’à la fin du mois de janvier, y perd 30 000 hommes, dont 12000 morts. Ernest Hemingway, qui rapporte la guerre pour le magazine américain Collier’s établit plus tard un parallèle entre ce secteur du front et les combats menés dans les Flandres près de 30 ans auparavant. La guerre de mouvement s’enterre à nouveau.

L’Opération Market Garden vise donc à une poussée terrestre éclair appuyée par 3 divisions aéroportées chargées de la sécurisation des ponts : la 101e américaine dans le secteur d’Eindhoven, la 82e à Nimègue et la 1e aéroportée britannique à Arnhem. Cette opération se solde par un échec relatif : la percée est freinée tout au long du couloir de progression prévu et les parachutistes britanniques se trouvent pris au piège. Au lieu de percer en 4 jours le flanc du IIIe Reich, les alliés, après 9 jours, ont perdu l’effectif d’une division entière : 16 805 tués, blessés, disparus ou prisonniers.

Surtout, l’échec de Market Garden est le fait de la réorganisation du front allemand, sans doute mal estimé par les alliés. Malgré la perte de 300 000 hommes en Europe de l’Ouest depuis juin 1944 et les offensives soviétiques à l’est, l’armée allemande reste en capacité de défendre son territoire. En termes de commandement, les alliés, même s’ils ont acté qu’aucune armistice ne serait envisageable avec l’Allemagne nazie, contrairement à celle de novembre 1918, commencent à envisager aussi combien d’hommes et de matériel coûtera d’abattre le régime hitlérien.

Surtout, ils ont retardé l’effort de sécurisation de l’estuaire de l’Escaut et du port d’Anvers, crucial pour raccourcir enfin des lignes logistiques encore largement basée sur les capacités de Cherbourg, à plus de 700 kilomètres du front.

L’ouverture du second front assurée, donc l’issue du conflit avec l’Allemagne nazie se faisant entrevoir, les calculs et prévisions commencent à envisager plus que sérieusement l’après-guerre, et notamment le moment inévitable du partage. Les conférences de Bretton Woods en juillet (Fond Monétaire International et Banque Mondiale), de Dumbarton Oats en août (Nations Unies) de Québec en septembre (partage de l’occupation de l’Allemagne) et Moscou en octobre (partage des Balkans) dessinent déjà les blocs de la guerre froide.

Enfin, entre alliés étasuniens et ouest-européens, les rapports d’après-guerre commencent aussi à se dessiner. Le déploiement des forces alliées en Europe révèle celui-ci : avant la pénétration en Allemagne, l’US Army représente plus de 80% des troupes engagées. Montgommery, qui commandait l’ensemble des troupes terrestres alliés pour Overlord ne commande plus que les troupes britanniques et canadiennes au nord. Le poids politique des États européens s’affaiblit.

Sur Market Garden : le film Un pont trop loin de Richard Attenborough de 1977 est assez intéressant. Cadet de 15 ans de Le jour le plus long, il se base lui aussi sur un livre du journaliste irlandais naturalisé américain Cornelius Ryan. C’est aussi une œuvre mémorielle, servi elle-aussi par un casting plus que copieux (Steve McQueen, Roger Moore et Robert de Niro y refusèrent d’ailleurs chacun un rôle). Mais on note qu’avec la confrontation de l’opinion publique américaine à la réalité d’une guerre – celle du Vietnam en l’occurrence, le style est assez différent, pour ainsi dire plus cru. Les questions de casting devant d’ailleurs répondre à des enjeux commerciaux dans les différents marchés visés mériterait d’ailleurs une réflexion plus profondes. Mais je crains de devenir un peu long.

Sean Connery, Ryan O’Neal, Elliott Gould, Dirk Bogarde, Liv Ullmann, Gene Hackman, James Caan, Robert Redford, Anthony Hopkins… Hollywood, combien de divisions ?

Quant à moi, je ne fais pas un blockbuster, mais…

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Cartables et crayons (retardateurs)…

Cette rentrée était pour moi l’occasion de rencontrer Mr Viroulaud, adjoint au maire de Limoges, pour parler mémoire et espace public. (Voir après).

Rendez-vous ayant été pris au Musée de la Résistance de Limoges, j’ai saisi l’occasion pour visiter l’exposition temporaire en cours.

Jusqu’au 23 septembre, c’est aux forces spéciales qu’est consacrée la galerie du sous-sol du musée de la rue Neuve Saint Étienne.

SOE, SAS ou OSS, ces commandos français, britanniques et nord-américains ont été parachutés sur les zones de maquis du Massif Central, des Alpes, des Vosges ou de Bretagne pour renforcer les partisans et harceler les arrières de l’occupant. Voir l’article sur la retraite allemande.

À voir donc, équipements et gadgets de ces soldats peu conventionnels, mais aussi, plus intéressant, nombre de profils d’organisateurs et de soutiens de réseaux (notamment les COPA, organisateurs de terrains de parachutages et d’atterrissages clandestins) avec leurs cartes de repérage des terrains ou les grilles indiquant les messages annonçant du traffic sur tel ou tel aérodrome secret ou leurs rapports d’observation ou d’activité.
Au menu également, une connaissance : le compagnon de la Libération Hennebert, passé par les terrains de Corrèze.

Ou encore, l’incontournable Maloubier, qui a donné son nom à un des boulevards de Limoges.

Des profils, pour les équipiers Jedburgh, SOE, OSS ou SAS assez singuliers, puisque ces hommes, à la Libération, ont très vite regagné le secret pour s’engager, ensuite, pour beaucoup d’entre eux, dans les opérations secrètes des guerres coloniales ou de la guerre froide.

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Culture populaire et mémoire : badinons un peu avec OSS 117

« Détrompez vous, Hubert. »

Allez, parce qu’il neige, parce que c’est fête, parce que… j’ai envie.

A priori, je n’intègrerai pas cette scène à mon film, pour des raisons de droits principalement. Mais après tout, le cinéma, en particulier dans ses plus grands succès, est un élément de culture de masse et à ce titre, mérite notre attention pour ce que sa reconnaissance publique nous dit de notre temps.

Personnellement, cette scène me fait mourir de rire, d’autant plus quand on pense à la scène finale qui lui fait écho. Il y a le comique des personnages, caricaturaux, des situations (« technologie américaine » dans la scène d’ouverture, « vous vouliez me montrer un film ? – Euh non, c’est cassé. » dans la scène finale.) Et puis Bellemare et Dujardin jouent cette comédie à merveille.

Les deux films signés Michel Hazanavicius où OSS 117 est campé par Jean Dujardin sont les premières adaptations parodiques de ce personnage. Créé en 1949 dans une France qui se reconstruit, OSS 117 trouve un succès quasi immédiat. Cette série de romans de gare marque le début d’une série de succès du roman populaire d’espionnage de l’après guerre. Vont suivre le britannique James Bond 007 de Ian Fleming, le SAS de De Villiers, le San-Antonio de Frédéric Dard, etc.

Intéressant à noter, si Hubert Bonnisseur de la Bath devient « très français » chez Hazanavicius, il est au départ, sous la plume de Jean Bruce (ancien agent), un agent américain, de vieille souche aristocratique émigrée en Louisiane. A noter que son nom d’OSS 117 (qui est un matricule réellement porté par un agent ayant participé à la libération de Lyon) devient absurde pour un agent travaillant à partir de 1949. L’Office of Strategic Services est dissous en 1945 pour céder la place à la CIG puis la CIA. Si on le pense en terme de marketing, en revanche, c’est parfaitement logique.

Hubert Bonnisseur de la Bath est un héros destiné à un public français. Il est donc de Louisiane, c’est à dire cette part de culture française dans le nouveau monde. Mais tout de même américain. Et agent de l’OSS, il conserve l’estampille des agents qui ont travaillé aux côtés de la Résistance intérieure française. Il aurait pu être agent du SOE, le service britannique, mais le public français est sans doute encore assez anglophobe. C’est seulement dans les parodies de 2006 et 2009 qu’il est devenu agent français du SDECE.

Il devient alors sous les traits de Jean Dujardin, une parodie d’une France (et pas n’importe laquelle, celle du général de Gaulle, etc.) supposée. On est là, bien sur, dans une caricature dont le principal intérêt est le ressort humoristique.

Le 0SS 117 des années 50 et suivantes n’est absolument pas à prendre au second degré. Il marche parce qu’il correspond à un modèle rassurant pour les français d’après-guerre. Pour une génération encore marqué par l’humiliation de 1940, il est un héros qui s’est battu avec succès contre les nazis. Et il est plutôt en phase avec un modèle viril dominant dans la société d’après-guerre. Il est large d’épaules, athlétique et multiplie les conquêtes féminines. Un trait qui se retrouve dans tous les héros de la littérature d’espionnage. A noter également, il est alcoolique. A l’instar de San Antonio ou James Bond, sa consommation d’alcool telle que décrite dans les romans successifs semble incompatible avec le maintien d’une forme physique lui permettant de mener à bien ses missions. Mais picoler, ça fait viril. Il suffit de regarder les consommations des ménages français à cette époque, qui mènera Pierre Mendès-France à mener une politique de lutte contre l’alcoolisme (l’interdiction de l’alcool aux moins de 14 ans remonte seulement à 1956!). Depuis la guerre de 14, la question de la ration de pinard et d’eau-de-vie des soldats est aussi centrale que celle de l’approvisionnement en nourriture. La ration va d’ailleurs aller en augmentant au cours du conflit 14-18. On considère que le pinard tient les hommes en l’air, donne du courage. La consommation virile de l’alcool est donc liée aux travaux de force et aux devoirs militaires. Encore de nos jours, il est possible pour une femme de s’entendre faire des remarques si elle consomme de l’alcool (ce qui, curieusement, n’est pas tellement posé en termes de tabagisme, mais nous nous éloignons du sujet.)
Il faut, pour ces héros de romans d’espionnage, permettre une identification de leur public principal : on peut, en tant qu’homme dans ces années là, picoler et courir les nanas. C’est admis.

La limite à l’identification du personnage : pourquoi américain ? Il y a le prestige acquis par les Etats-Unis au cours de la guerre, bien sur. Pourquoi n’est-il qu’indirectement français ? Sans doute parce que si les français de la Libération ont besoin de se rassurer sur eux-même, un héros français n’aurait pas été assez consensuel. On sort en 45 d’une période qui épisodiquement et localement, s’est apparentée à une guerre civile. Certains essaient de faire oublier leur passivité, voir leur complaisance avec l’occupant. Si Jean Bruce avait proposé un personnage « pur » résistant héroïquement aux nazis, le public n’aurait pas été dupe. S’il avait été plus en nuance de gris, plus compromis, il aurait perdu une grande partie de son public. Pour en faire un succès commercial, il valait mieux évacuer cette question en lui donnant cette nationalité consensuelle. L’antiaméricanisme n’est d’ailleurs répandu à l’époque que dans les masses ouvrières acquises aux idées communistes. Or ce n’est pas la part de la population qui a un budget domestique lui permettant la lecture de romans. Ce n’est pas une cible commerciale prioritaire pour des éditeurs.

Le personnage campé par Dujardin doit justement prendre le contrepied de celui décrit par Jean Bruce. Il devient français « très français », donc réac, misogyne, dragueur lourd, raciste sur les bords quoi qu’il s’en défende. A ce titre, dans le Rio ne répond plus, le personnage de Bill Tremendous est assez intéressant, au delà de sa caricature de Yankee arrogant. Bonnisseur de la Bath pense traiter d’égal à égal avec lui. En réalité, Tremendous passe son temps à se foutre de lui, à l’insulter et accessoirement à le trahir. OSS 117 prend sans cesse le fait qu’on le qualifie de français comme un compliment. Les femmes, dont il pense qu’elles sont ses faire valoir, passent leur temp à lui sauver la mise. Bref.

Mais comme on l’aura compris, Hazanavicius caricature pour de rire une caricature involontaire. OSS 117 est un archétype. Et comme tout archétype, il simplifie pour faciliter la transmission d’un message.

Dans les scènes avec Pierre Bellemare de OSS 117 Rio ne répond plus, on travaille sur un stéréotype. Le chef du SDECE est « nécessairement » un ancien collabo. Bonnisseur de la Bath est « nécessairement » un naïf qui croit que toute la France a résisté. Et « nécessairement », un silence gêné suit la révélation de la collaboration du patron du SDECE. En réalité, je doute qu’un agent du SDECE de l’époque ait pu être dupe du passé des uns et des autres. Comme la plupart des françaises et des français savaient pertinemment ou avaient une idée plus ou moins précise de qui était passé entre les mailles de l’épuration. Mais les circonstances faisaient qu’on a fermé les yeux selon les nécessités, sur un certain nombre d’agissement des uns et des autres. Nous aurions beau jeu, aujourd’hui, de juger ces années-là à l’aune de ce que nous savons de l’époque et de ce qui suit. Pour prendre l’exemple de Maurice Papon, il est certain qu’il est d’abord passé entre les mailles parce que pour la plupart des gens qui l’ont maintenu en place, il n’a fait, dans un premier temps, qu’un travail correspondant à sa place dans le corps préfectoral. Quant à ceux qui auraient eu vent de sa participation à la déportation des juifs, ils étaient soit morts, soit en fuite et de toute façon pas dans une position leur permettant de la ramener.

Il n’empêche. En connaissance de cause, il faut aussi se garder des plaisirs simples, et les OSS 117 d’Hazanavicius en sont assurément.

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