Garder le contact

Après une demie-année 2018 consacrée aux témoins locaux, le début d’année 2019 dans le projet a été tourné vers les chercheurs et la prise de distance.

Moi qui enseigne le reportage vidéo en école de journalisme, j’applique à mon projet des préceptes que je rabâche à mes étudiants à longueur de séances : avoir un œil dans le cadre et un œil en dehors, savoir être au contact et à distance de son sujet, savoir faire des plans ultra serrés et des plans ultra-larges, passer du micro au macro. En bref, faire l’équilibriste en permanence entre différentes échelles.

C’est ainsi que se sont succédées des rencontres en région parisienne ces derniers temps : les historiens Fabrice Grenard de la Fondation de la Résistance et Laurent Douzou de Science Po Lyon, la sociologue Marie-Claire Lavabre de l’Institut des Sciences sociales du Politique de l’Université de Nanterre, des échanges informels avec les historiens William Blanc – médiéviste, auteur notamment du livre Les historiens de garde ou d’analyse sur la mythification de la bataille de Poitiers ou des légendes arthuriennes – et Histony, blogueur et youtubeur, plutôt spécialiste de l’avant-guerre.

Et bien sur Miguel Benassayag, philosophe, psychanalyste et ancien guerrillero contre la dictature militaire argentine.

Je m’aperçois aujourd’hui que je n’avais pas encore relayé ici toutes les vidéos.

Chose que je vais corriger à la fin de ce billet.

Après cette prise de de distance, il me faut veiller à ne pas perdre le fil. Je me replonge donc dans l’existant. Je m’attelle donc à ressortir des interviews qui ont déjà quelques mois et à rallonger certaines pour lesquelles je pense maintenant qu’un format limité à 30 secondes n’était pas pertinent. Une sorte de recentrage sur mon sujet.

Dans le même temps, je marche sur une deuxième jambe qui est un pas de côté avec une série de bonus que j’ai entamé en mars avec l’interview de Vladimir Trouplin, conservateur du musée de l’Ordre de la Libération. Je pense poursuivre ce projet avec des interviews de William Blanc et Christophe Naudin, d’une part, et Histony d’autre part, sur le rôle de l’Histoire dans nos sociétés, pour lesquels je compte faire des entretiens plus longs. Comme c’est une activité un peu secondaire, je me réserverai le droit de choisir celles et ceux qui me sembleront pertinents, intéressants. Je me permettrai de faire un peu d’affinitaire dans mes choix.

Enfin, il y a la dernière info en date, c’est que je pars à Tarnac ce week end pour des rencontres autour de la mémoire de Gatti et de son passage de maquisard à la forêt de la Berbeyrolle. Je vais y croiser des têtes connues. Ce sera un peu la mémoire des poètes. C’est peut-être là que les fils se toucheront.

Pour soutenir le projet Un passé très présent.

L’Histoire bégaie t’elle ?

Non. Merci de m’avoir lu.

Plus sérieusement, m’est revenue en tête une réflexion que j’avais écrite en novembre quand Emmanuel Macron avait fait référence aux années 30 dans un entretien. Je vous la livre telle qu’elle. En italique, j’ai rajouté quelques petits commentaires en relecture.

« Je suis tombé aujourd’hui sur quelques titres de presse mettant en exergue une citation d’Emmanuel Macron dans un entretien à Ouest-France comparant la situation d’aujourd’hui à celle de l’Europe des années 30.

N’ayant pu lire l’entretien en entier, je ne sais pas quels arguments il avance ni de quel contexte est extraite cette petite phrase.
Mais cette référence aux années 30 est assez récurrente dans les discours politiques, aussi vais-je me cantonner à quelques considérations assez générales.

L’Histoire ne se répète pas. Les comparaisons sont possibles, les analyses et interprétations aussi. Mais il faut surtout se garder de comparer les situations – ici l’Europe des années 30 et celles des années 2010 – comme des mécanismes appelés à s’appliquer invariablement.
Pour se limiter à l’observation de la société française, les situations sont assez peu comparables : dans les années 30, la France est la métropole d’un vaste empire colonial, sa population est encore traumatisée par la saignée de 1914-1918.
1,7 millions d’hommes et de femmes, civiles et militaires, ont été tués sur une population d’environ 40 millions d’habitants. La grippe espagnole de l’hiver 1918-1919 a tué 50 à 100 millions de personne dans le monde, environ 2,5 à 5% de la population mondiale. »

Une grande part de la population française a donc, dans les années 30, vécu la guerre dans sa chair. Toutes les familles françaises ou presque en connaissent le prix. Les jeunes hommes qui sont appelés sous les drapeaux sont formés dans la perspective d’une nouvelle guerre de même ampleur avec l’Allemagne. Depuis 2002, les jeunes français ne sont plus appelés sous les drapeaux. Depuis le début des années 90, l’effondrement du bloc soviétique ne fait plus vivre dans la perspective d’une troisième guerre mondiale. La construction européenne est passée par là. La population du territoire français ne craint plus l’invasion et l’annexion d’une partie de son territoire. Ce qui ne veut pas dire que la France ne mène pas de guerres, mais elles sont lointaines. Les attaques terroristes qu’a régulièrement connu le territoire au cours de son histoire récente, pour violentes qu’elles soient, ne représentent pas la même menace que la destruction de quartiers ou de villages ou la décimation de classes d’age entières. Ce rapport à la violence induisent des options politiques ou des choix de pratiques politiques différentes, puisqu’on n’en imagine les conséquences.


Les moyens d’information et de communication sont encore rares. La radio n’est pas implantée partout, les postes ne sont pas encore dans tous les foyers. La télévision n’existe pas. Internet et l’informatique ne sont même pas encore imaginés. Le téléphone n’est pas dans la poche des gens mais au bureau de poste et on passe par une opératrice pour établir les communications.

Et puis surtout, les acteurs des années 30 ont ce désavantage sur nous qu’ils ne savent pas ce qu’il se passera dans leur futur. Nous ne savons pas ce qui se passera dans le notre, mais nous savons de quoi le leur a été fait. De là à en tirer la conclusion que parce que nous le savons, nos contemporains se détourneront du fascisme, bien sur que, malheureusement, nous ne pouvons jurer de rien.
La récente élection de Jair Bolsonaro montre bien qu’un pays qui a connu la dictature militaire n’est pas automatiquement vacciné contre ses nostalgiques.
Le fait que l’Europe ait été ravagée par la guerre par deux fois en une trentaine d’années ne nous garantit en rien contre le fait que les peuples d’Europe ne puissent à nouveau se jeter à la gorge les uns des autres.

Néanmoins, pousser trop souvent la comparaison avec les années 30 et la montée des fascismes en Europe me fait craindre un peu, pour le coup, que nous soyons dans l’histoire (avec un h minuscule) du garçon qui criait « au loup ».
Ce que je crains, surtout, c’est qu’à l’instar des antibiotiques, nous ne créions, par une référence immodérée, et éventuellement par des usages de basse politique, des souches résistantes.

Je ne crois pas au « devoir de mémoire ». Nous avons, individuellement et collectivement un droit à la mémoire, le droit de prendre des personnes ou des groupes en exemple ou en contre-exemple.
Si nous avons un devoir, c’est celui de l’Histoire (H majuscule). Ce qui revient à ne pas prendre nos désirs pour le réel mais à questionner les éléments tangibles dont nous disposons pour analyser le monde qu’on a sous les yeux.
Il convient donc de ne pas agiter trop l’épouvantail des années 30 pour ne pas voir le réel nous échapper.

Pour finir, je ne résiste pas à l’envie de vous placer cette citation de Karl Marx dans « Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte » écrit après le coup d’État du 2 décembre 1851.

« Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. »

Pour soutenir le projet, c’est ici.

Culture populaire et mémoire : badinons un peu avec OSS 117

« Détrompez vous, Hubert. »

Allez, parce qu’il neige, parce que c’est fête, parce que… j’ai envie.

A priori, je n’intègrerai pas cette scène à mon film, pour des raisons de droits principalement. Mais après tout, le cinéma, en particulier dans ses plus grands succès, est un élément de culture de masse et à ce titre, mérite notre attention pour ce que sa reconnaissance publique nous dit de notre temps.

Personnellement, cette scène me fait mourir de rire, d’autant plus quand on pense à la scène finale qui lui fait écho. Il y a le comique des personnages, caricaturaux, des situations (« technologie américaine » dans la scène d’ouverture, « vous vouliez me montrer un film ? – Euh non, c’est cassé. » dans la scène finale.) Et puis Bellemare et Dujardin jouent cette comédie à merveille.

Les deux films signés Michel Hazanavicius où OSS 117 est campé par Jean Dujardin sont les premières adaptations parodiques de ce personnage. Créé en 1949 dans une France qui se reconstruit, OSS 117 trouve un succès quasi immédiat. Cette série de romans de gare marque le début d’une série de succès du roman populaire d’espionnage de l’après guerre. Vont suivre le britannique James Bond 007 de Ian Fleming, le SAS de De Villiers, le San-Antonio de Frédéric Dard, etc.

Intéressant à noter, si Hubert Bonnisseur de la Bath devient « très français » chez Hazanavicius, il est au départ, sous la plume de Jean Bruce (ancien agent), un agent américain, de vieille souche aristocratique émigrée en Louisiane. A noter que son nom d’OSS 117 (qui est un matricule réellement porté par un agent ayant participé à la libération de Lyon) devient absurde pour un agent travaillant à partir de 1949. L’Office of Strategic Services est dissous en 1945 pour céder la place à la CIG puis la CIA. Si on le pense en terme de marketing, en revanche, c’est parfaitement logique.

Hubert Bonnisseur de la Bath est un héros destiné à un public français. Il est donc de Louisiane, c’est à dire cette part de culture française dans le nouveau monde. Mais tout de même américain. Et agent de l’OSS, il conserve l’estampille des agents qui ont travaillé aux côtés de la Résistance intérieure française. Il aurait pu être agent du SOE, le service britannique, mais le public français est sans doute encore assez anglophobe. C’est seulement dans les parodies de 2006 et 2009 qu’il est devenu agent français du SDECE.

Il devient alors sous les traits de Jean Dujardin, une parodie d’une France (et pas n’importe laquelle, celle du général de Gaulle, etc.) supposée. On est là, bien sur, dans une caricature dont le principal intérêt est le ressort humoristique.

Le 0SS 117 des années 50 et suivantes n’est absolument pas à prendre au second degré. Il marche parce qu’il correspond à un modèle rassurant pour les français d’après-guerre. Pour une génération encore marqué par l’humiliation de 1940, il est un héros qui s’est battu avec succès contre les nazis. Et il est plutôt en phase avec un modèle viril dominant dans la société d’après-guerre. Il est large d’épaules, athlétique et multiplie les conquêtes féminines. Un trait qui se retrouve dans tous les héros de la littérature d’espionnage. A noter également, il est alcoolique. A l’instar de San Antonio ou James Bond, sa consommation d’alcool telle que décrite dans les romans successifs semble incompatible avec le maintien d’une forme physique lui permettant de mener à bien ses missions. Mais picoler, ça fait viril. Il suffit de regarder les consommations des ménages français à cette époque, qui mènera Pierre Mendès-France à mener une politique de lutte contre l’alcoolisme (l’interdiction de l’alcool aux moins de 14 ans remonte seulement à 1956!). Depuis la guerre de 14, la question de la ration de pinard et d’eau-de-vie des soldats est aussi centrale que celle de l’approvisionnement en nourriture. La ration va d’ailleurs aller en augmentant au cours du conflit 14-18. On considère que le pinard tient les hommes en l’air, donne du courage. La consommation virile de l’alcool est donc liée aux travaux de force et aux devoirs militaires. Encore de nos jours, il est possible pour une femme de s’entendre faire des remarques si elle consomme de l’alcool (ce qui, curieusement, n’est pas tellement posé en termes de tabagisme, mais nous nous éloignons du sujet.)
Il faut, pour ces héros de romans d’espionnage, permettre une identification de leur public principal : on peut, en tant qu’homme dans ces années là, picoler et courir les nanas. C’est admis.

La limite à l’identification du personnage : pourquoi américain ? Il y a le prestige acquis par les Etats-Unis au cours de la guerre, bien sur. Pourquoi n’est-il qu’indirectement français ? Sans doute parce que si les français de la Libération ont besoin de se rassurer sur eux-même, un héros français n’aurait pas été assez consensuel. On sort en 45 d’une période qui épisodiquement et localement, s’est apparentée à une guerre civile. Certains essaient de faire oublier leur passivité, voir leur complaisance avec l’occupant. Si Jean Bruce avait proposé un personnage « pur » résistant héroïquement aux nazis, le public n’aurait pas été dupe. S’il avait été plus en nuance de gris, plus compromis, il aurait perdu une grande partie de son public. Pour en faire un succès commercial, il valait mieux évacuer cette question en lui donnant cette nationalité consensuelle. L’antiaméricanisme n’est d’ailleurs répandu à l’époque que dans les masses ouvrières acquises aux idées communistes. Or ce n’est pas la part de la population qui a un budget domestique lui permettant la lecture de romans. Ce n’est pas une cible commerciale prioritaire pour des éditeurs.

Le personnage campé par Dujardin doit justement prendre le contrepied de celui décrit par Jean Bruce. Il devient français « très français », donc réac, misogyne, dragueur lourd, raciste sur les bords quoi qu’il s’en défende. A ce titre, dans le Rio ne répond plus, le personnage de Bill Tremendous est assez intéressant, au delà de sa caricature de Yankee arrogant. Bonnisseur de la Bath pense traiter d’égal à égal avec lui. En réalité, Tremendous passe son temps à se foutre de lui, à l’insulter et accessoirement à le trahir. OSS 117 prend sans cesse le fait qu’on le qualifie de français comme un compliment. Les femmes, dont il pense qu’elles sont ses faire valoir, passent leur temp à lui sauver la mise. Bref.

Mais comme on l’aura compris, Hazanavicius caricature pour de rire une caricature involontaire. OSS 117 est un archétype. Et comme tout archétype, il simplifie pour faciliter la transmission d’un message.

Dans les scènes avec Pierre Bellemare de OSS 117 Rio ne répond plus, on travaille sur un stéréotype. Le chef du SDECE est « nécessairement » un ancien collabo. Bonnisseur de la Bath est « nécessairement » un naïf qui croit que toute la France a résisté. Et « nécessairement », un silence gêné suit la révélation de la collaboration du patron du SDECE. En réalité, je doute qu’un agent du SDECE de l’époque ait pu être dupe du passé des uns et des autres. Comme la plupart des françaises et des français savaient pertinemment ou avaient une idée plus ou moins précise de qui était passé entre les mailles de l’épuration. Mais les circonstances faisaient qu’on a fermé les yeux selon les nécessités, sur un certain nombre d’agissement des uns et des autres. Nous aurions beau jeu, aujourd’hui, de juger ces années-là à l’aune de ce que nous savons de l’époque et de ce qui suit. Pour prendre l’exemple de Maurice Papon, il est certain qu’il est d’abord passé entre les mailles parce que pour la plupart des gens qui l’ont maintenu en place, il n’a fait, dans un premier temps, qu’un travail correspondant à sa place dans le corps préfectoral. Quant à ceux qui auraient eu vent de sa participation à la déportation des juifs, ils étaient soit morts, soit en fuite et de toute façon pas dans une position leur permettant de la ramener.

Il n’empêche. En connaissance de cause, il faut aussi se garder des plaisirs simples, et les OSS 117 d’Hazanavicius en sont assurément.

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