Juin ? de quelle année ?

Cela n’aura échappé à personne : lors de l’acte 53 des Gilets Jaunes qui se déroulait samedi, la place d’Italie à Paris a été le lieu d’échauffourées. Manquant d’éléments d’informations, je ne commenterai pas ces évènements, ce n’est pas le lieu, ni mon sujet. Je songe juste qu’un homme a probablement perdu un œil après avoir été touché au visage par une grenade lacrymogène, ce qui fera toujours relativiser la simple personne d’un maréchal que je vais aborder.

Comme dans un bégaiement de l’Histoire, ces échauffourées sur une place parisienne ont occasionné le réchauffement d’une polémique ancienne. Alors que l’an passé, presque à la même date, les heurts avaient provoqué de la casse autour de l’Arc de Triomphe et dans le monument lui-même, ce samedi, c’est un des monuments de la place d’Italie qui a été dégradé. À noter qu’à l’Arc de Triomphe, lors de la manifestation du 1er décembre 2018, des personnes présentes avaient fait barrage autour de la flamme du soldat inconnu. Dans ce cas, les personnes qui ont arraché des bouts du monument pour en faire des projectiles n’ont pas traité celui-ci autrement que du mobilier urbain. Le Maréchal Juin n’avait visiblement rien de sacré à leurs yeux.

Sept étoiles, deux tailles d’uniformes

Le monument en question, moi-même qui ai habité le quartier, je n’en avais qu’une vague mémoire. Celle d’une silhouette en képi tournée vers l’Avenue d’Italie, dans le parc central de la place, difficile d’accès à cause des 4 ou 5 voies de circulation qui le séparent du reste de la place. Le monument aux morts du XIIIe arrondissement, des guerres de 14-18, 39-45, Indochine, Algérie et Théâtres d’Opérations Extérieurs, situé sur une partie piétonne en haut du boulevard Blanqui est beaucoup plus accessible et connu des riverains.
La place d’Italie étant un des carrefours entre Denfert-Rochereau, Montparnasse et Bercy d’une part, l’A6 et la gare d’Austerlitz d’autre part, le flot de voitures y est, en journée, très dense. Le monument a été inauguré en 1983, année de réélection pour Jacques Chirac pour un deuxième mandat à la mairie de Paris.

Comparativement à la porte d’Orléans voisine, la place d’Italie est moins marquée par la mémoire de la Libération. Construite sur un bastion détruit de l’enceinte de Thiers, la place du 25 août 1944 est jouxtée par le Square du Serment de Koufra. Leclerc y trône du haut du monument aux morts de la 2e DB. Force est de constater que le monument au maréchal Juin et au Corps Expéditionnaire Français en Italie est plus modeste. Plus récent aussi. De 14 années. Dès 1946, la ville de Paris donne à la place voisine de la porte d’Orléans la date de sa Libération. En 1969, Pompidou inaugure le monument. En 1997, il est restauré. La statue de Leclerc, abattue à l’explosif en 1977, prend de la hauteur. Le nom des 1800 tués de la division de Normandie en Allemagne sont gravés sur les flancs du piédestal.

4 maréchaux, 2 ambiances.

Ces deux monuments traduisent bien une vérité : Juin n’est pas Leclerc. Et l’Italie n’est pas la Normandie. Hommage rendu au Chevalier de Lapalisse, mort lui aussi en Italie (à Pavie en 1525), revenons à nos maréchaux.

Juin est un des 4 maréchaux de France de la Libération.
Leclerc, De Lattre et Koenig sont tous trois compagnons de la Libération, pas Juin. Leclerc, l’homme du Serment de Koufra, de la Deuxième DB, de la Libération de Paris et de Strasbourg, Koenig, chef de la 13e Demi-Brigade de la Légion Étrangère, le chef Français Libres de Bir Hakeim ou De Lattre de Tassigny, emprisonné pour avoir opposé une résistance à l’invasion de la zone libre, évadé, rallié à la France Libre, commandant l’armée française en Allemagne et signataire de la capitulation allemande aux côtés des Montgommery, Joukov et Eisenhower : la légende de ces trois là n’est pas de la même étoffe.

Alphonse Juin, c’est purement et simplement un militaire de carrière. Issu d’un milieu modeste dans la communauté pied-noir d’Algérie -père gendarme, mère couturière – c’est un cas de méritocratie de la IIIe République. En 1912, il sort major de Saint-Cyr, dans la même promotion que De Gaulle, perd l’usage du bras droit en Champagne, revient au front après 8 mois de convalescence, toujours à la tête des tirailleurs marocains. Guerre du Rif. En 1940, il est capturé à Lille à la fin du mois de mai. Il n’est libéré qu’en juin 1941 après négociations : Vichy fait valoir sa connaissance de l’Afrique, territoire que le gouvernement Pétain entend sécuriser. Fin 1941, il participe à une délégation à Berlin à la rencontre de Goering.

Ce n’est que 6 jours après le débarquement américain en Afrique du Nord que Juin donne l’ordre à ses troupes d’affronter les forces allemandes, malgré plusieurs tractations américaines en ce sens. Une fois rallié, néanmoins, Juin exerce, contre les forces de l’Axe, en Tunisie, son talent reconnu pour le commandement des armées. La victoire des Alliés après des mois de bourbier au pied de Monte Cassino est assez tributaire de ses choix stratégiques. Mais il n’a pas de pédigrée de Résistance. Son dossier en collaboration sera même instruit mais classé à la Libération.

Leclerc et de Lattre sont élevés au rang de Maréchal, titre honorifique, à titre posthume, la même année que Juin, les 3 à quelques mois d’intervalle. Le gouvernement Pinay a succédé à Faure, censuré par le parlement après avoir proposé l’austérité – baisse du budget de l’État et hausse d’impôts – dans une ambiance de morosité économique. Les États-Unis de Truman, empêtrés en Corée, connaissent une croissance ralentie. Eisenhower est élu en novembre.
Peut-être est-il temps, pour la France, de se désigner à nouveau de grands soldats, l’année qui suit la mort de Pétain, alors que la France est justement en guerre dans ses colonies, en Indochine et, déjà, en Afrique du Nord. Peut-être faut-il voir dans la distinction de Juin une concession faite aux militaires, en reconnaissant entre deux compagnons celui qui n’a fait qu’obéir.

En 1967, Juin a droit à des funérailles nationales. De Gaulle ne s’attarde pas auprès du cercueil.

Qui se souvient des guerres d’Italie ?

Au cours de l’année 1943, qui voit la fusion des FFL et de l’Armée d’Afrique en une Armée de la Libération, Juin exerce son commandement, principalement en Italie, quand le Corps Expéditionnaire Français en Italie est constitué pour aller renforcer les troupes alliées qui ont débarqué en Sicile puis dans le sud de la péninsule à partir de l’été 1943.

Les guerres d’Italie sont certes une vieille tradition française depuis la fin du XVe siècle donnant à la culture française quelques noms de rues, de plats ou d’on ne sait plus trop quoi : Marignan, Marengo, Solférino, Magenta…

Mais en 1943, l’invasion de l’Italie, décidée à la conférence de Québec, a été âprement disputée. Pour Churchill, il faudrait frapper le « ventre mou » de l’Europe : les Balkans. Une vieille marotte pour le 1er ministre anglais : en 1915, l’expédition – désastreuse – contre le détroit des Dardanelles, c’était déjà son idée. Quoi qu’il en soit, attaquer le sud de l’Europe, c’est attaquer le maillon faible de l’axe. Depuis 1940, l’Italie fasciste est militairement un boulet pour le IIIe Reich. La tentative d’invasion du sud de la France dans les Alpes a buté sur des chasseurs alpins en sous-nombre, mais bien retranchés. En 1940-41, la tentative d’invasion des Balkans tourne à nouveau à la calamité. La modeste armée grecque tient tête et oblige Hitler à distraire des troupes en pleins préparatifs de l’attaque contre l’URSS. Puis les difficultés italiennes en Afrique oblige à nouveau Hitler à y envoyer un corps expéditionnaire et un officier prometteur : Rommel et l’Afrika Korps.

Le régime fasciste de Mussolini, depuis 1922, a atteint son point de rupture. Il ne survit pas à l’année 1943.

Quoiqu’il en soit, sécuriser la Méditerranée reste un objectif certes important pour les Alliés, afin de garder une liaison maritime avec l’Union Soviétique et, pour le Royaume-Uni, garder une part importante de son autonomie grâce au canal de Suez et au pétrole irakien, mais cet objectif, avec la maitrise désormais totale de la rive sud du bassin méditerranéen, devient secondaire à l’heure de préparer l’ouverture du second front sur les côtes de France. Pour le commandement américain, hors de question de délaisser le débarquement de Normandie pour aller s’embourber en Italie. Les armées qui mènent les combats donnent une légère impression de bric et de broc. S’y côtoient Américains, Britanniques, Canadiens, Français, Polonais, Magrébins, Sud-Africains, Juifs de Palestine, Résistants Italiens, Grecs, Brésiliens…

« Ceux tombés à Monte Cassino »

« On peut mourir au front
Et faire toutes les guerres
Et beau défendre un si joli drapeau
Il en faut toujours plus
Pourtant y a un hommage à faire
A ceux tombés à Monte Cassino »

Zebda, Le bruit et l’odeur.

La mémoire portée par le personnage d’Alphonse Juin, officier pied-noir, c’est aussi cette mémoire ambigüe du rôle des Africains dans la libération de la France. Car les troupes disponibles de la France, en 1943, ce sont celles des territoires « libérés ». Autrement dit, les colonies d’Afrique. Et les premiers soldats sous les drapeaux sont essentiellement tunisiens, algériens, marocains. Cette armée d’Afrique envoyée en Italie, donc dans un pays ennemi, n’est pas, contrairement à la 2e DB qui doit s’entrainer en Grande-Bretagne pour la bataille de Normandie, « blanchie ». J’y reviens plus longuement dans un article à venir, qui devrait compléter la série Le Marteau et l’Enclume, à laquelle je crains que vous ne compreniez plus rien.

Les vétérans de la campagne d’Italie, quand, en 1952, Alphonse Juin est fait Maréchal de France, sont, pour certains, encore sous les drapeaux français, en Indochine notamment. Bientôt, beaucoup se partageront entre Harkas, Armée Française et Katibas.

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Culture populaire et mémoire (hors-série) : Nota Bene au Mont Gargan

J’avais annoncé que le prochain passage par la culture populaire rendrait visite à Mister Kit, mais Youtube est passé par là.

Le vidéaste Benjamin Brillaud, alias Nota Bene, un des youtubeurs parlant d’Histoire avec le plus de succès sur l’hébergeur de vidéos de Google a consacré sa dernière vidéo à la bataille du Mont Gargan.

Benjamin Brillaud, qui est avant tout un professionnel de l’audiovisuel, sait comment capter l’attention en contant les anecdotes du passé. Une approche du récit historique qui ne suffirait pas à la transmission de la connaissance historique, mais qui a sa place pour diffuser des bribes de connaissance à un public très large. Avec près de 30 000 vues en l’espace de 3 à 4 heures, peu de passeurs d’Histoire peuvent en faire autant. Sa chaine, qui compte presque un million d’abonnés, est une des grosses machines de Youtube.

Nota Bene, au delà de ces anecdotes incroyables, qui marquent les esprits (parmi lesquels il classe la bataille du Mont Gargan) et font du clic (plus de 900 000 vues pour certaines) travaille également à confronter Histoire, légendes, mythes, cinéma et quelques réflexions sur la transmission de la connaissance du passé.

A titre de comparaison, il rendrait jaloux des chaînes comme celles d’Arte (plusieurs chaines thématiques à environ 200 000 abonnés) ou l’historien Histony, dont j’ai, je crois, déjà parlé, qui ne compte pour sa part qu’une quarantaine de milliers d’abonnés. Sans compter votre serviteur et ses… 30 abonnés… (Je vous attends, d’ailleurs, hein. N’hésitez pas, c’est là.)

A titre de comparaison, Histony travaille sur une mise en scène des plus dépouillées : lui, parlant face caméra d’un ton très posé, avec des mots très choisis. En un sens, il respecte son profil de docteur en Histoire : prudence, rigueur et sobriété. Là où Benjamin Brillaud, vidéaste, parle d’un ton enjoué, avec un cadre plus léché. Chacun est dans son rôle.

Grand public et petits raccourcis

Naturellement, passé l’enthousiasme de voir la bataille du Mont Gargan se voir offrir une telle vitrine, j’ai sorti mes lunettes critiques. Et quelques points m’ont fait tiquer.

  • Oradour, ce ne sont pas des représailles mais une action de terreur. La Das Reich a d’abord pour ordre la guerre contre les partisans du secteur de la montagne limousine. Ils ne reçoivent que le 9 juin l’ordre de partir pour la Normandie. Ils décident alors de finir leur campagne de terreur par un coup particulièrement choquant porté à la population : une bourgade importante où l’activité maquisarde n’est pas signalé (il ne s’agirait pas de devenir des cibles quand on massacre). Même s’il n’est pas possible d’établir avec certitude les causes du choix d’Oradour, il est possible que la taille, les conditions de sécurité pour les tueurs et la situation géographique d’Oradour permettant de porter le choc du Limousin aux Charentes et au Berry ont pu déterminer celui-ci.
    Le terme de « représailles » est entré dans les usages, mais les habitants d’Oradour n’avaient rien demandé. Les passeurs de la mémoire d’Oradour, de Robert Hébras au personnel du centre de la Mémoire et aux associations de victimes se battent justement, entre autre, sur ce point. (Je vous propose de lire ou relire un précédent article où je me penchais sur la question.)
  • Guingouin ne devient chef des FFI qu’après cette bataille, le 3 août. La rancune du PCF a été tenace. En juin, il a désobéi à la direction FTPF qui lui ordonnait la prise de Limoges. Bon choix pour Limoges et pour ses hommes, mais mauvais pour sa carrière. Et les gaullistes étaient moyens chauds pour donner les rênes à un coco, d’autant plus en disposant à proximité de Limoges du Commandant Pinte, officier de carrière. C’est la encore un petit détail qui donne beaucoup de sens à tout ça. L’après guerre de Guingouin aurait aussi mérité un petit propos, mais ça c’est ma partie.
  • Enfin, attention au bilan. Les maquisards connaissaient bien mieux le terrain et les allemands ne sont pas parvenus à détruire ce maquis, contrairement à bien d’autres (Glières, mont Mouchet), et à reconquérir le terrain. Il y a donc réellement une victoire de la résistance. En revanche, les tués allemands sont peut-être un peu sur évalués. Ils pourraient englober les pertes de la brigade Jesser pour l’ensemble de son déploiement dans la région, jusqu’à son repli, fin août.

S’il est bon, je pense, ne serait-ce qu’en mémoire de celles et ceux qui y ont laissé leur vie, de se souvenir de cette victoire de l’armée des ombres, il est important de garder en tête les limites de cette victoire. S’il y a effectivement une période de bataille rangée entre maquisards du sud est haut-viennois et troupes allemandes, c’est bien d’un épisode de guerre de guérilla que le Mont Gargan a été le théâtre. Le terme de bataille rangée peut être employé mais avec une dose de prudence. Guingouin et ses hommes n’ont pas l’ambition de tenir le terrain coûte que coûte mais de faire disparaître le matériel dont ils vont avoir besoin dans les semaines à venir et préserver l’intégrité de leur organisation. En cela, c’est une victoire du maquis.

Ces précisions valent à mon sens d’être apportées pour que l’Histoire ne devienne pas folklore. Mais reconnaissons à Nota Bene de réussir à parler d’un petit coin de la deuxième bataille de France en l’espace de 10 minutes en gardant son public jusqu’au bout et en ne racontant pas trop de bétises. C’est toujours mieux que… Hum…

Pas sur les ambulances. (Mais oui, je parle de Bern et Deutsche.)

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Que je puisse jouer dans la cour des grands.

Le prix fort de la libération

Le marteau et l’enclume 2/3

Brest, comme d’autres villes ne retrouve pas, après-guerre, sa structure urbaine d’origine. Des villes ressurgissent de terre quasiment ex-nihilo.

La période de la libération à l’été 44 regroupe en fait des réalités très diverses. Deux lignes de fronts s’ouvrent sur le territoire français métropolitain, sur deux de ses axes géographiques structurants :

Dans cette même logique stratégique, les Alliés comme l’occupant n’ont pas trop de troupes et de ressources à disperser dans ce qu’on appelle depuis le XIXe siècle la diagonale du vide ou en 1947 le « désert français » (Jean-François Gravier).

On distingue déjà cette logique territoriale en juillet 1944 lors de l’Opération Cadillac, qui parachute massivement du matériel aux maquis bretons, limousins, auvergnats et alpins dans le but de couper la France en deux en prévision du débarquement de Provence. En armant et accentuant l’hostilité pour l’occupant de ces zones défendables, les Alliés ont à la fois l’avantage d’aider la résistance intérieure française qui brule de prendre part à la Libération, d’occuper les forces allemandes à l’arrière de leur ligne de front et les empêcher d’y installer des poches de résistances. Ceci notamment expliquant la férocité des troupes allemandes contre les Glières, le Vercors ou les maquis de l’Ain. Tenir le Vercors, c’est menacer ou protéger Grenoble, donc une des voies de sorties pour des troupes occupant l’ancienne zone italienne, passée à l’Allemagne après l’effondrement de l’Italie fasciste à l’hiver 1943.

L’évacuation barbare

Le 17 août, Hitler ordonne un repli général.
Plus d’un demi-million de soldats allemands (ou d’unités auxiliaires, d’autres nationalités, de forces de police politique et de collaborateurs divers) doivent éviter d’être bloqués avant la fermeture des passages sur la Loire et la Seine. On acte parfois la fin de la bataille de Normandie au 29 août, fin des opérations allemandes de repli à l’est du fleuve. Les alliés en atteignent les rives le 18. Les SAS français qui se sont illustrés en Bretagne au début de l’invasion sont envoyés en renfort des missions SOE et OSS dispatchées auprès des FFI pour harceler les dernières colonnes au mois de septembre dans un secteur le long de la Loire entre Moulins et Orléans. C’est l’opération Spencer.
Von Choltitz a notamment pour mission de garder le passage d’évacuation pour les troupes quittant la Normandie. Avec bien sûr ordre de tout détruire derrière lui, ordre commun à toutes les unités allemandes qui se replient.

Front ouest au 1er septembre

Restent principalement des poches de résistance à des endroits stratégiques : des ports, comme la Rochelle et des embouchures comme celle de la Gironde (Royan et Pointe de Grave). De fait, de nombreuses localités se libèrent avec les forces locales. Agen est investie par les FFI au départ de la garnison allemande. Brive est libérée le 15 août après quelques heures de combat. Le 22, la brigade Von Jesser qui a sillonné les 3 départements limousins en traquant les maquisards depuis juin et est revenue dégager les garnisons de Tulle et Ussel quitte la Corrèze définitivement. La veille, toute une série de villes, dont Limoges, ont été libérées.

Le 25 août 1944, alors que Paris est libérée, le village de Maillé, bien plus à l’ouest, en Touraine , est détruit. Plus d’une centaine de ses habitants sont massacrés. Le 24, c’était Buchères, dans l’Aube. Des massacres ont lieu en France jusqu’à la fin du mois de septembre, y compris dans des secteurs qui auraient pu paraitre hors de danger (Charente-Maritime, Saône et Loire). La liste des lieux d’exécutions dressée par le Maitron est édifiante.

Alors que depuis le 12 août, la préparation de la Libération de Limoges entraine des accrochages en divers endroits, ils sont plusieurs maquisards à être exécutés par les troupes occupantes qui ne leur reconnaissent pas le statut « protecteur » de combattants, donc de blessés ou prisonniers de guerre.

De la Corse, qui se libère presque seule en 1943 aux poches de l’Atlantique qui ne tombent qu’en mai 1945 ou à l’Alsace et la Moselle annexées par le IIIe Reich, la réalité et le ressenti sont différents. En termes de mémoire, naturellement, les manifestations de la mémoire diffèrent.

Des expériences de la guerre différentes

Un officier de terrain américain a écrit dans ses mémoires de la bataille de Normandie avoir été surpris de l’accueil pour le moins réservé des normands pour leurs libérateurs. Les Alliés, parfaitement au fait de la bataille de propagande en cours, eurent soin, sinon d’annoncer leurs bombardements aux populations civiles, du moins d’assurer aussi le largage de tracts expliquant la raison de ceux-ci.

Il n’empêche que la mémoire des normands et des bretons est marquée par ces ravages.

À titre d’exemple, la commune d’Evrecy, à une quinzaine de kilomètres au sud de Caen, perd 130 habitants sur 400 et la quasi totalité de son bâti dans la nuit du 14 au 15 juin 1944. Le sentiment de Libération y est pour le moins ambivalent (voir vidéo suivante : « Je leur en veux et je leur en veux pas, ils nous ont quand-même débarrassé des boches. » ).
Se trouvent donc sur la commune le monument aux morts du bombardement et celui du régiment gallois qui a libéré la commune.

Il est certain que le travail de mémoire n’y est pas le même qu’il peut l’être dans une commune de la montagne limousine qui ne s’est pas retrouvée sur la ligne de front principale. Non que la guerre n’y soit pas passée, avec son lot de violences et de crimes. Non que Limoges, par exemple, n’ait pas été bombardée : la gare de Bénédictins est bombardée en juin 1940, la gare de triage de Puy Imbert et l’Arsenal, l’usine de camions, le sont en février et juin 1944. Non encore que les forces allemandes n’y aient pas pratiqué une occupation brutale. Tulle, Oradour sont les exemples les plus connues, mais dès le printemps 1944, plusieurs colonnes allemandes passent semer la terreur pour essayer de chasser les maquis de ce terrain qui leur est propice.

Bombardement de la gare de Puy Imbert à Limoges fin juin 1944.

Petit aparté : contrairement à ce qui a pu être publié en certains endroits, les exactions de la Das Reich ne sont pas des représailles au harcèlement des maquisards locaux. L’ordre de marche du 7 juin pour la 2e division blindée SS est bien dans un premier temps de venir terroriser la population et les maquis, de peur de voir une poche de résistance se développer dans leur dos alors que la bataille de Normandie débute. Donc inutile de leur chercher des circonstances atténuantes pour Oradour ou les meurtres des civils de Tulle, ils étaient là pour tuer.

On ne parle tout de même pas du même niveau de destruction. Par ailleurs, le Limousin, comme une grande partie du massif central et du quart sud-ouest, n’aura vu, à la fin de la guerre, que très peu de soldats alliés. Seuls les agents du SOE ou de l’OSS parachutés en soutien des maquis ont pu montrer un peu leur uniforme aux populations locales. Ce qui en terme de marque laissée dans les esprits n’est pas non plus comparable au déferlement de matériel siglé et de GI’s.

Comme je passai par Saint Lo dans la Manche récemment, une habitante des environs m’expliquait que l’hôpital de la ville était américain. Détruit par les combats de juillet 1944, l’hôpital est reconstruit à partir de 1947 avec des fonds de l’American Aid to France. C’est à la foi un acte philanthrope, mais aussi un démonstration de soft power en début de guerre froide.

De fait, une très grande bannière étoilée flotte à sa porte, faisant écho aux centaines de drapeaux des pays alliés qui flottent aux devantures des cafés et commerces de ces communes.

En résumé

Il y a dans la France de l’automne 1944, les prémices de la mémoire qui se mettent en place. Ceci se fait avec un passé immédiat ou très proche encore partiellement inconnu. L’armée des ombres ne commence qu’à peine à en sortir. Quant aux camps, ils ne sont pas encore libérés. Entre les différents régimes d’occupation du territoire, le terreau politique préexistant de celui-ci et le passage ou non des combats de la Libération, les territoires français partent déjà avec un vécu différent, qui imprime une mémoire différente. Ce qui est certain, c’est que le soulagement certain du départ de l’armée occupante ne peut faire oublier les deuils. Quant aux enjeux politiques immédiats, ils vont contribuer à teinter la mémoire de la période écoulée.

La Libération, c’est aussi, sur cette charnière d’aout septembre, le moment où la France Libre change de visage. Ce que nous verrons dans le troisième épisode de cet article feuilleton.

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Bas les masques

Note de rédaction avant lecture : Qu’il soit bien clair ici que si je parle d’un certain nombre de gens adeptes de pratiques comme, entre autres, le végétarisme, le végétalisme, le crudivorisme, l’agriculture biologique, la permaculture ou un certain nombre d’activités dîtes « nature », je n’ai en aucun cas le souhait de jeter l’opprobre sur l’ensemble de ces activités. Mais il faut juste être conscient que certaines de ces pratiques sont récupérées par des personnes qui ne pratiquent pas l’humanisme et le progressisme.

Pour mon plus grand déplaisir, j’ai du aller aujourd’hui sur le site Égalité et Réconciliation, vérifier des liens que je supposais avec un de ces gourous qui trainent sur les internets. Ce qu’on ne ferait pas, parfois, pour aider des amis.

Je connaissais déjà les liens entre certaines personnes se réclamant de l’agro-écologie ou de la santé non-médicale par une vie saine et l’extrême-droite. S’y rencontrent pêle-mêle un conservatisme souvent teinté de mysticisme et, ce qui est somme toute cohérent, un rejet farouche du rationnel et des sciences. Tout en se réclamant souvent de formations scientifiques et de diplômes pour qualifier ses élucubrations. Il n’y a parfois plus qu’un pas à franchir entre une approche critique et vigilante de l’information scientifique et technique et une lecture réactionnaire.

Une des tactiques employées consiste à prêter des actes, des comportements ou des propos à la catégorie attaquée.

Les médecins, par exemple.

Les psychiatres (Thierry Casasnovas propose dans une vidéo sur sa chaîne d’ « en finir avec la psychiatrie ») accusés de traiter le psychisme sans tenir compte de la santé du corps et de nous assommer de cachets pour nous rendre dociles, parce que de toute façon, c’est bien connu, c’est pour vendre les pilules de Big Pharma et soumettre « Le Peuple ». L’OMS, qui dirait que la vaccination n’a rien fait contre la variole, puisqu’il s’agit bien entendu de nous soumettre à coups de vaccins. Une lecture détaillée des rapports de l’OMS qui tiendraient de telles affirmations met en évidence que les gens repérées dans les études comme étant tombés malades… n’étaient pas vaccinés.
On pourrait noircir des pages et des pages de ces malhonnêtetés intellectuelles.

Confusion idéologique

L’observation attentive permet de déceler des proximités méthodologiques avec les classiques de l’extrême droite.

Un air de douter, de tout remettre en cause parce qu’on n’est pas dupe des mensonges, de connaître la vérité qu’on voudrait nous cacher et, régulièrement, un mot savant pour se donner de la distinction et signifier à l’auditoire une autorité intellectuelle, sans avoir l’air d’y toucher, du sachant sur le non-sachant. Le problème étant que les spécialistes du domaine concerné savent généralement que le mot emprunté ne veut pas dire ce que la personne qui l’emploie veut lui faire dire.
L’astuce, c’est que pour vérifier ça, il faut être pointu sur le sujet, ou aller chercher des informations dans des publications rares, réservées à un public averti. En apercevant certaines affirmations médicales, par exemple, faute d’avoir les connaissances, je ne peux pas faire de vérifications en première main. Je ne peux que m’appuyer sur des sources dont je me suis assuré un certain niveau de fiabilité qui me mettent en évidence des termes mal employés ou des affirmations fausses ou imprécises.
Vous me voyez peut-être venir.

Observez de tous temps les publications ou discours antisémites. Vous trouverez toujours des affirmations historiques à dormir debout, des prétentions « scientifiques » incontestablement contestables.
Là encore, une vérification des faits est parfois complexe, quand il faut aller vérifier l’authenticité d’un document d’archive ou le propos d’un témoin mal connu. La littérature antisémite, par exemple, se nourrit, encore de nos jours, d’un faux démontré : le Protocole des Sages de Sion, cité dans Mein Kampf, censé avoir fuité d’un complot judéo-maçonnique pour contrôler le monde, qui a en fait été écrit de toutes pièces au début du XXe siècle et publié par des nationalistes russes avant d’inonder les milieux antisémites occidentaux (Tiens, déjà ?).

Pour autant, la plupart des gens qui se réclament de pratiques bios ou écolos ne se réclament pas dans le même temps de tendances droitières ou fascisantes. D’abord bien sûr parce que la majorité n’en relève pas forcément. Ensuite parce que pour beaucoup, ce n’est pas leur sujet.
Les liens avec l’extrême droite ne se laissent pas voir comme ça. Il ne s’agit pas de pister comme les premiers complotistes venus qu’un jour untel a croisé untel qui a parlé à un troisième larron qui est le neveu du beau-frère de la cousine du quatrième qui est copain avec un cinquième type qui fait des saluts nazis. Mais, comme je le disais en introduction, le charlatan pseudo naturopathe (Thierry Casasnovas) qui m’intéressait était bel et bien relayé comme un partenaire sur le site Égalité et Réconciliation. L’individu apparaît notamment aux côtés de Dieudonné.

Trust

Or il ne s’agit pas là d’avoir été relayé par l’extrême droite contre son gré. Sur les internets, il n’est pas étonnant de se voir cité à droite à gauche, même et surtout si c’est pour se faire dire le contraire de ce qui a été dit.
Il s’agit bien là de gens, comme c’est le cas d’Étienne Chouard, qui acceptent parfaitement le partenariat avec Alain Soral.

“Pour moi, Alain Soral est à gauche parce qu’il se bat contre les privilèges. C’est un résistant.”

Étienne Chouard, 2014.

Il y a donc un partenariat pour le moins économique derrière cela. Car derrière le projet politique affiché, avec pour dénominateur politique commun la « lutte » contre « le système », il y a une réalité économique.
Pour Soral, c’est une maison d’édition, Kontre Kulture. Pour Dieudonné, la production de ses spectacles. Pour ces pseudo naturopathes, la vente de marchandises diverses : extracteurs de jus, bouteilles d’eau de mer, etc.
Eau de mer à boire…
Miam.
Les marins qui ont déjà bu la tasse contre leur gré apprécieront.

Ces individus louvoient dans une certaine clandestinité.
D’abord parce que pour certains, ils se mettent franchement sous le coup de la loi. Soral ou Dieudonné ont fait déjà l’objet de condamnation pour provocation à la haine. Les « naturopathes » de Youtube publient souvent un encart pour dégager leur responsabilité : on suit leurs conseils santé à ses risques et périls, eux ne font qu’utiliser leur liberté d’expression. Et il est vrai qu’on a le droit, dans une certaine mesure, de raconter n’importe quoi.
Ensuite, parce que se réclamer d’une certaine clandestinité devient un argument marketing. Les spectateurs de Dieudonné reçoivent par sms au dernier moment le lieu du spectacle, lieu qui a été obtenu en utilisant des prête-noms. La tactique a également été utilisée pour des tentatives d’implantations de locaux d’extrême droite, Bastion Social ou DNR (Division Nationaliste Révolutionnaire) où les propriétaires louant les lieux ont souvent fait savoir qu’ils avaient été trompés sur le bail.

Pour en revenir à Égalité et Réconciliation, un tour sur le portail et les partenaires est assez significatif :

Le groupe E&R, c’est bien un réseau, des succursales et de la vente en ligne. Voir les « bonnes adresses » : Kontre Kulture, la fameuse maison d’édition de Soral, Au Bon Sens (ben voyons) qui vend des produits bio, des ustensiles de cuisine et de l’électroménager. Et puis cet organisateur de stages nature.

Derrière ce nom, des stages divers autour de l’agriculture bio et de la vie-survie en pleine nature.

Aucun doute à avoir sur le partenariat économique : un coup d’œil sur les conditions générales de vente sur les trois sites nous renvoie à la même adresse : Culture pour Tous SARL. C’est à dire Alain Soral.

Pour aller plus en détail dans ce sujet, lire l’enquête de Street Press de 2015.

Et donc, pour une entreprise politique et commerciale, ces gens jouent dans la confusion des genres et des styles.

Les frontières infranchissables

Que la Résistance ait été un phénomène a multiples facettes, c’est un fait. Que certains de ses acteurs n’aient pas été fondamentalement mus par une révolte contre l’antisémitisme des régimes hitlériens et pétainistes est un fait.
Il est également vrai que prendre le maquis n’est pas qu’une expression limitée au seul cadre des maquis de la Libération. En 1945, une tentative de parachutage et d’implantation de miliciens pour mener une action « maquisarde » contre les Alliés fût tentée. Ce fût le cas notamment sur la Haute Corrèze, sur les hauteurs au dessus de Tulle. L’opération fût un fiasco. Il est vrai aussi que le clandestin, en Corse, prend le maquis pour se cacher.
Mais enfin, avec toute la bonne volonté du monde, comment ne pas voir dans cette expression et ce logo (une silhouette de jeune homme portant un bêret (qui pourrait, ceci dit, aussi bien être un milicien…) la tentative de raccrocher cette marque commerciale à l’imaginaire des jeunes hommes qui prirent le maquis en 1943-1944.
Or s’ils se sont battus, c’est notamment contre un régime qui véhiculait les mêmes idées qu’Alain Soral.

Comme me le disait un ami avec qui j’ai souvent le plaisir de parler de ce sujet et avec qui nous évoquions l’épuration :

Chacune des victimes des deux camps est morte pour « quelque chose ». C’est ce quelque chose, la liberté et la collaboration, qu’il faut questionner, et là, « y a pas photo ».

Vidéo-club

Un passé très présent, avant d’avoir un site dédié, c’est un projet de film documentaire. Retrouvez ici les extraits vidéos déjà parus. Dites vous qu’il en reste plein à voir dans mes disques durs.

La première bande-annonce.

Les bonus :

Pas prévues dans le film ces vidéos ont été rendues possibles au cours de mes recherches. Pas de rapport direct avec la Résistance Limousine, donc, mais des choses intéressantes à voir et à entendre.

Pour soutenir le projet Un passé très présent, c’est toujours ICI.
Et il y a d’autres façons que j’ai détaillées ICI.
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Culture populaire et mémoire : badinons un peu avec OSS 117

« Détrompez vous, Hubert. »

Allez, parce qu’il neige, parce que c’est fête, parce que… j’ai envie.

A priori, je n’intègrerai pas cette scène à mon film, pour des raisons de droits principalement. Mais après tout, le cinéma, en particulier dans ses plus grands succès, est un élément de culture de masse et à ce titre, mérite notre attention pour ce que sa reconnaissance publique nous dit de notre temps.

Personnellement, cette scène me fait mourir de rire, d’autant plus quand on pense à la scène finale qui lui fait écho. Il y a le comique des personnages, caricaturaux, des situations (« technologie américaine » dans la scène d’ouverture, « vous vouliez me montrer un film ? – Euh non, c’est cassé. » dans la scène finale.) Et puis Bellemare et Dujardin jouent cette comédie à merveille.

Les deux films signés Michel Hazanavicius où OSS 117 est campé par Jean Dujardin sont les premières adaptations parodiques de ce personnage. Créé en 1949 dans une France qui se reconstruit, OSS 117 trouve un succès quasi immédiat. Cette série de romans de gare marque le début d’une série de succès du roman populaire d’espionnage de l’après guerre. Vont suivre le britannique James Bond 007 de Ian Fleming, le SAS de De Villiers, le San-Antonio de Frédéric Dard, etc.

Intéressant à noter, si Hubert Bonnisseur de la Bath devient « très français » chez Hazanavicius, il est au départ, sous la plume de Jean Bruce (ancien agent), un agent américain, de vieille souche aristocratique émigrée en Louisiane. A noter que son nom d’OSS 117 (qui est un matricule réellement porté par un agent ayant participé à la libération de Lyon) devient absurde pour un agent travaillant à partir de 1949. L’Office of Strategic Services est dissous en 1945 pour céder la place à la CIG puis la CIA. Si on le pense en terme de marketing, en revanche, c’est parfaitement logique.

Hubert Bonnisseur de la Bath est un héros destiné à un public français. Il est donc de Louisiane, c’est à dire cette part de culture française dans le nouveau monde. Mais tout de même américain. Et agent de l’OSS, il conserve l’estampille des agents qui ont travaillé aux côtés de la Résistance intérieure française. Il aurait pu être agent du SOE, le service britannique, mais le public français est sans doute encore assez anglophobe. C’est seulement dans les parodies de 2006 et 2009 qu’il est devenu agent français du SDECE.

Il devient alors sous les traits de Jean Dujardin, une parodie d’une France (et pas n’importe laquelle, celle du général de Gaulle, etc.) supposée. On est là, bien sur, dans une caricature dont le principal intérêt est le ressort humoristique.

Le 0SS 117 des années 50 et suivantes n’est absolument pas à prendre au second degré. Il marche parce qu’il correspond à un modèle rassurant pour les français d’après-guerre. Pour une génération encore marqué par l’humiliation de 1940, il est un héros qui s’est battu avec succès contre les nazis. Et il est plutôt en phase avec un modèle viril dominant dans la société d’après-guerre. Il est large d’épaules, athlétique et multiplie les conquêtes féminines. Un trait qui se retrouve dans tous les héros de la littérature d’espionnage. A noter également, il est alcoolique. A l’instar de San Antonio ou James Bond, sa consommation d’alcool telle que décrite dans les romans successifs semble incompatible avec le maintien d’une forme physique lui permettant de mener à bien ses missions. Mais picoler, ça fait viril. Il suffit de regarder les consommations des ménages français à cette époque, qui mènera Pierre Mendès-France à mener une politique de lutte contre l’alcoolisme (l’interdiction de l’alcool aux moins de 14 ans remonte seulement à 1956!). Depuis la guerre de 14, la question de la ration de pinard et d’eau-de-vie des soldats est aussi centrale que celle de l’approvisionnement en nourriture. La ration va d’ailleurs aller en augmentant au cours du conflit 14-18. On considère que le pinard tient les hommes en l’air, donne du courage. La consommation virile de l’alcool est donc liée aux travaux de force et aux devoirs militaires. Encore de nos jours, il est possible pour une femme de s’entendre faire des remarques si elle consomme de l’alcool (ce qui, curieusement, n’est pas tellement posé en termes de tabagisme, mais nous nous éloignons du sujet.)
Il faut, pour ces héros de romans d’espionnage, permettre une identification de leur public principal : on peut, en tant qu’homme dans ces années là, picoler et courir les nanas. C’est admis.

La limite à l’identification du personnage : pourquoi américain ? Il y a le prestige acquis par les Etats-Unis au cours de la guerre, bien sur. Pourquoi n’est-il qu’indirectement français ? Sans doute parce que si les français de la Libération ont besoin de se rassurer sur eux-même, un héros français n’aurait pas été assez consensuel. On sort en 45 d’une période qui épisodiquement et localement, s’est apparentée à une guerre civile. Certains essaient de faire oublier leur passivité, voir leur complaisance avec l’occupant. Si Jean Bruce avait proposé un personnage « pur » résistant héroïquement aux nazis, le public n’aurait pas été dupe. S’il avait été plus en nuance de gris, plus compromis, il aurait perdu une grande partie de son public. Pour en faire un succès commercial, il valait mieux évacuer cette question en lui donnant cette nationalité consensuelle. L’antiaméricanisme n’est d’ailleurs répandu à l’époque que dans les masses ouvrières acquises aux idées communistes. Or ce n’est pas la part de la population qui a un budget domestique lui permettant la lecture de romans. Ce n’est pas une cible commerciale prioritaire pour des éditeurs.

Le personnage campé par Dujardin doit justement prendre le contrepied de celui décrit par Jean Bruce. Il devient français « très français », donc réac, misogyne, dragueur lourd, raciste sur les bords quoi qu’il s’en défende. A ce titre, dans le Rio ne répond plus, le personnage de Bill Tremendous est assez intéressant, au delà de sa caricature de Yankee arrogant. Bonnisseur de la Bath pense traiter d’égal à égal avec lui. En réalité, Tremendous passe son temps à se foutre de lui, à l’insulter et accessoirement à le trahir. OSS 117 prend sans cesse le fait qu’on le qualifie de français comme un compliment. Les femmes, dont il pense qu’elles sont ses faire valoir, passent leur temp à lui sauver la mise. Bref.

Mais comme on l’aura compris, Hazanavicius caricature pour de rire une caricature involontaire. OSS 117 est un archétype. Et comme tout archétype, il simplifie pour faciliter la transmission d’un message.

Dans les scènes avec Pierre Bellemare de OSS 117 Rio ne répond plus, on travaille sur un stéréotype. Le chef du SDECE est « nécessairement » un ancien collabo. Bonnisseur de la Bath est « nécessairement » un naïf qui croit que toute la France a résisté. Et « nécessairement », un silence gêné suit la révélation de la collaboration du patron du SDECE. En réalité, je doute qu’un agent du SDECE de l’époque ait pu être dupe du passé des uns et des autres. Comme la plupart des françaises et des français savaient pertinemment ou avaient une idée plus ou moins précise de qui était passé entre les mailles de l’épuration. Mais les circonstances faisaient qu’on a fermé les yeux selon les nécessités, sur un certain nombre d’agissement des uns et des autres. Nous aurions beau jeu, aujourd’hui, de juger ces années-là à l’aune de ce que nous savons de l’époque et de ce qui suit. Pour prendre l’exemple de Maurice Papon, il est certain qu’il est d’abord passé entre les mailles parce que pour la plupart des gens qui l’ont maintenu en place, il n’a fait, dans un premier temps, qu’un travail correspondant à sa place dans le corps préfectoral. Quant à ceux qui auraient eu vent de sa participation à la déportation des juifs, ils étaient soit morts, soit en fuite et de toute façon pas dans une position leur permettant de la ramener.

Il n’empêche. En connaissance de cause, il faut aussi se garder des plaisirs simples, et les OSS 117 d’Hazanavicius en sont assurément.

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