Fly me to the moon.

Alors que nous fêtons aujourd’hui le cinquantenaire des premiers pas d’Armstrong et Aldrin sur la lune, on pourrait écouter Sinatra voyageant dans les astres, avec Pierrot, Méliès, Verne ou Cyrano…
Mais ça n’aurait pas beaucoup de rapport avec notre sujet.

En revanche, il est bon de se souvenir que la conquête spatiale ne débute pas avec le discours historique de Kennedy le 12 septembre 1962 pour l’ouverture du Centre Spatial de Houston, ni avec le franchissement du mur du son en 1957 ou le programme Mercury débuté en 1958, immortalisés en 1979 par le roman de Tom Wolfe et dans le film de Kaufman (1983) : l’Étoffe des Héros (The Right Stuff).

L’histoire de la conquête spatiale commence plus de 25 ans plus tôt.

Des vies et des carrières.

D’abord parce que la génération d’hommes et de femmes qui se lancent à la conquête de l’Espace et de la Lune dans les années 50-60 est majoritairement née au plus tard dans les années 20.

Note : Si les astronautes sont recrutés parmi les pilotes d’essai, uniquement masculins, des femmes participent aux travaux d’ingénierie, de conception et d’assistance aux vols. Le poids politique des élus des états sudistes dans le vote des budgets de la NASA empêche par contre la sélection des quelques pilotes noirs répondant aux critères de sélection des astronautes.

C’est une génération qui a connu la guerre.

Virgil Grisom, le deuxième astronaute de la mission Mercury, achève les études lui permettant de postuler grâce au GI Bill, cette bourse décidée par le congrès pour permettre aux anciens combattants démobilisés de créer une entreprise ou de suivre des études. Et ainsi d’éviter à ces anciens combattants de se laisser tenter par des options fascisantes, comme les anciens combattants allemands en 1918-1919.

Alan Shepard, qui l’a précédé, a combattu dans le Pacifique.

Chuck Yeager, qui franchit le premier le mur du son en 1947, a été abattu dans son P51 Mustang au dessus de la Gironde et exfiltré par la résistance au printemps 1944. Il reste pilote d’essai mais ne rejoint pas les programmes spatiaux.

Si Youri Gagarine, qui les précèdent dans l’espace (12 avril 1961), est trop jeune pour avoir été combattant (7 ans en 1941), sa ville natale, rebaptisée Gagarine après son exploit, dans la région de Smolensk, est occupée dès les premières semaines de l’opération Barbarossa. Son frère et sa sœur sont déportés. Son enfance est marquée par la dureté et la violence de l’occupation.

Les astronautes d’Apollo sont en partie d’une génération suivante. Né en 1930, Neil Armstrong combat en Corée en 1951, comme son camarade Jim Lovell, commandant de la mission Apollo 13.

Pas sans technologie

Ensuite, parce que la conquête spatiale est avant tout une conquête technologique. Même soumis à un rude entrainement, l’organisme des pilotes ne peut s’appuyer sur ses seuls ressources pour supporter les effets d’accélération, de gravitation ou d’apesanteur nécessaire à la mise en orbite de leur appareil. Les avions à hélice des années 1940, même au plus haut niveau de performance, ne peuvent franchir un certain plafond de vitesse et d’altitude.
Or les ingénieurs de l’Allemagne nazie ont pris une avance considérable dans le domaine aéronautique. L’aviation à réaction est envisagée dès les premières machines volantes, mais en 1939, seule l’Allemagne nazie dispose d’un modèle opérationnel. Les Arado Ar 234, Messerschmidt Me262 et Heinkel He 162 précèdent les modèles alliés qui ne deviennent réellement opérationnels que dans les tous derniers mois de la guerre.
De manière générale et schématique, donc un peu grossière, l’Allemagne, coincée sur ses deux fronts et bombardée massivement depuis 1943, doit miser sur le qualitatif dans sa production d’armement quand les complexes de production militaire alliés misent sur la production de masse. A titre d’exemple, la jeep, les camions GMC CCKW (800 000 construits de 1941 à 1945), les cargos Liberty Ships construits en 3 semaines, les bombardiers B17 ou les avions cargos C47 qui assurent les parachutages, sans parler de la mitraillette STEN déclinée en multiples modèles, parachutée en masse aux FFI et qui tue aussi beaucoup de ses utilisateurs par accident – 4 millions d’exemplaires produits au cours de la guerre contre 1,2 million de MP38/MP40 allemandes, le modèle équivalent. Sur le front de l’Est, la donne est la même. Les armées allemandes souffrant de pénuries, utilisent un peu partout du matériel de prise, adapté et amélioré. Et c’est souvent le manque de pièces de rechange qui met les chars allemands hors de combat. En juillet 1943, lors de l’offensive allemande sur Koursk, l’Armée Rouge perd 6 fois plus d’hommes et 5 fois plus de chars que les armées allemandes. Mais la victoire est bien soviétique. L’Allemagne finit 1943 quasiment sans réserve, engagée sur des milliers de kilomètres à l’Est, chassée d’Afrique du Nord et engagée dans le sud de l’Europe. Condamnée à faire mieux avec moins, elle poursuit d’énormes efforts en recherche et développement.
Les alliés ne délaissent pas cette guerre technologique. Le développement de l’informatique par l’équipe d’Alan Turing pour casser le codage allemand (la Banque d’Angleterre vient d’ailleurs d’annoncer qu’elle dédierait à ce mathématicien génial condamné pour son homosexualité son nouveau billet de 50£) ou la bataille de l’eau lourde menée en Norvège pour mettre en échec la recherche atomique allemande montrent bien que le but des Alliés n’est pas seulement d’écraser l’Allemagne sous le nombre.

Gros cerveaux et mains sales


Mais l’Allemagne a mis toute sa capacité scientifique disponible, non sans avoir fait fuir ses intellectuels juifs ou pas assez nazi-compatibles (Einstein, juif et pacifiste, répond à l’invitation de l’Institut d’Études Avancées de Princeton en 1933 avant d’écrire à Roosevelt, avec plusieurs chercheurs exilés comme lui pour le mettre en garde contre les travaux allemands sur la bombe atomique.)
Dès le printemps 1944, ces ingénieurs haut-placés (Von Braun est SS Obersturmfuhrer/Lieutenant-Colonel) savent que la défaite du IIIe Reich est inéluctable. En mars 1944, Von Braun, qui a rencontré trois fois Hitler, qui l’a chargé de changer le cours de la guerre avec ses V2, est arrêté par la Gestapo. Il sait que ses V2 ne vaincront pas les alliés, trop imprécises et pas assez puissantes et partage ce point de vue aux équipes qu’il dirige. De plus, il cherche à ses fusées quelques usages civiles.
Dornberger et Speer, du ministère de l’armement, obtiennent sa libération en deux semaines, mais il se sait en disgrâce. Par ailleurs, la défaite approchant, il convient de se trouver un point de chute.
Lui-même gradé de la SS, il a été élevé dans une famille farouchement anticommuniste. Son père Magnus participe comme ministre de l’Agriculture des deux derniers gouvernements de la république de Weimar. Nationaliste et antisémite, il est très favorable au régime nazi.

Hors de question pour Von Braun d’être pris par les soviétiques. En avril 1945, il se cache dans les alpes bavaroise où il se rend avec une partie de son équipe à l’armée américaine. C’est une des prises les plus significative de l’opération Paperclip.
Dès 1942, les États-Unis ont prévu un internement spécial en Virginie pour les officiers, techniciens et prisonniers allemands disposant d’informations sur le complexe militaro-industriel allemand. Pour 3200 prisonniers en tout, plus de 600 interrogateurs. Avec la capitulation de l’Allemagne et la fin de l’entente entre les alliés soviétiques et occidentaux, ces prisonniers sont recrutés par le département de la Défense. En 1946, un premier cliché de la terre depuis la haute atmosphère est pris à bord d’une fusée V2. Quelques mois auparavant, ces engins servaient à frapper aveuglément les villes d’Europe de l’Ouest, ce que les londoniens appellent le Baby Blitz, version de moindre ampleur du Blitz de l’automne 1940.

Pour récupérer les techniciens et les technologies, il faut pour le département de la Défense américain se boucher le nez. Non seulement ces hauts techniciens sont des cadres du nazisme, mais les technologies développées et récupérées n’ont que peu d’aspect philanthropiques. Les fusées allemandes V1 et V2 sont développées pour compenser l’incapacité du complexe militaro-industriel allemand à produire désormais des bombardiers capables de riposter aux campagnes de bombardement alliées sur les centres industriels allemands.

Depuis Guernica, au Pays Basque en 1937, les armées allemandes n’ont plus aucun scrupule à bombarder des civils. V1 et V2 n’ont aucun système de visée. Elles ne peuvent que s’écraser sur une zone définie au départ avec une marge d’erreur pour les V1 d’une douzaine de kilomètres.

C’est en effectuant des missions de renseignements en vue de lutter contre les rampes de lancement de ces fusées qu’un autre brillant scientifique tombe entre les mains de l’Abwher, le renseignement militaire allemand. Jean Cavaillès est torturé, condamné à mort et fusillé à Arras en avril 1944.

Jean Cavaillès

La production de ces fusées est aussi inhumaine que leur usage.
La production des V2 est d’abord imaginée dans le complexe de recherche où travaille Von Braun, Pennemünde, petit port sur la Baltique. Mais celui-ci est bombardé. Les SS trouvent alors un ancien site d’extraction du gypse pour établir son usine, en plein cœur de l’Allemagne, à Nordhausen.
Les tunnels offrent la protection contre les bombardements dont les nazis ont besoin. Mais surtout, c’est le camp de concentration voisin de Dora, dépendance de Buchenwald, qui fournit la main-d’œuvre. De l’ouverture du camp mi-1943 à sa libération, 60 000 prisonniers y sont détenus. Beaucoup de ces détenus sont déportés pour résistance. Leurs tentatives de sabotage sont durement réprimées. Des pendaisons ont lieu devant eux à titre d’exemple. A la libération du camp, plus du tiers des détenus est mort.

Le résistant Robert Carrière, rescapé du camp, dit en 2013 sur France Inter : « C’est là que la conquête spatiale a commencé. »

Par ailleurs, l’usage de technologie permettant d’arracher des charges de plusieurs tonnes à l’attraction terrestre nécessite également, pour la conquête des airs, une connaissance des effets sur le corps humain. Soumis à l’accélération, la vascularisation du corps ne peut plus se faire normalement. Le cerveau est moins irrigué, la vue se brouille, des évanouissements peuvent se produire. Les pilotes appellent cela le voile noir. Ce phénomène, couplé à la raréfaction de l’oxygène et la basse pression de la haute altitude entraine des accidents. Plusieurs candidats au mur du son, le fameux Mach 1, meurent parce que les contraintes provoquent des défaillances de leur appareil ou de leur organisme.

Là encore, les scientifiques nazies utilisent les déportés. Parmi les multiples expériences sur les corps humains, au delà de certaines lubies qui sont autant de crimes contre l’humanité (stérilisations, recherches de la « race aryenne », etc.) il y a des commandes au services de l’industrie de guerre allemande. Maladies et plaies sont volontairement infligées à des cobayes humains pour tester des antibiotiques ou chercher la solution aux maladies qui déciment les armées en campagne. Dans le cas qui nous intéresse, la Luftwaffe, soucieuse de tester les effets des vols en altitude, fait mourir plus de deux cents personnes dans des tests d’immersion en eaux glacées ou de dépressurisations.

Des expériences sur les psychotropes sont également menées et récupérées par la suite par les services de renseignement. Comme sont récupérés et exfiltrés des agents de renseignement comme Klaus Barbie.
A ce jeu, nul n’a les mains propres. Les renseignements français « débriefferont » Paul Touvier, chef de la Milice de Lyon et le laisseront partir comme indicateur. La SNECMA, Société nationale d’étude et de construction de moteurs d’aviation, anciennement SMA Gnome et Rhone, aujourd’hui Safran, débauche les ingénieurs de Junker, dont Hermann Östrich, mort à Paris en 1973, naturalisé et porteur de la Légion d’Honneur, pour développer les turboréacteurs de l’aviation française, après que ceux-ci aient donné aux britanniques accès à leurs plans. Östrich, enlevé en Allemagne avec son accord et ses équipes pour travailler en zone d’occupation française, a tout de même supervisé la construction et l’exploitation de l’usine souterraine de Stassfurt, Kommando de Buchenwald, un petit Dora.

L’Union Soviétique se sert également de ces technologies et connaissances. L’armée rouge fait des prises de machines et de plans. Elle parvient aussi à récupérer de ses prisonniers des connaissances. Le département 7 du NKGB, (ex-NKVD, futur KGB) est fondé par Staline à cet effet. Il suit immédiatement la ligne de front pour capturer, préserver et transférer les technologies et les techniciens. L’Union Soviétique emploie ensuite les savants se trouvant dans sa zone d’occupation, future RDA.

L’expression populaire dirait peut-être que récupérer les talents du vaincu est « de bonne guerre ». Ce serait supposer qu’il y en ait une bonne.

Surtout, ce serait faire abstraction du fait que le « bond de géant pour l’humanité » de 1969 s’est fait aussi en fermant les yeux sur beaucoup de petits pas de l’homme dans l’inhumanité.

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La première bande-annonce.

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