Culture populaire et mémoire (hors-série) : Nota Bene au Mont Gargan

J’avais annoncé que le prochain passage par la culture populaire rendrait visite à Mister Kit, mais Youtube est passé par là.

Le vidéaste Benjamin Brillaud, alias Nota Bene, un des youtubeurs parlant d’Histoire avec le plus de succès sur l’hébergeur de vidéos de Google a consacré sa dernière vidéo à la bataille du Mont Gargan.

Benjamin Brillaud, qui est avant tout un professionnel de l’audiovisuel, sait comment capter l’attention en contant les anecdotes du passé. Une approche du récit historique qui ne suffirait pas à la transmission de la connaissance historique, mais qui a sa place pour diffuser des bribes de connaissance à un public très large. Avec près de 30 000 vues en l’espace de 3 à 4 heures, peu de passeurs d’Histoire peuvent en faire autant. Sa chaine, qui compte presque un million d’abonnés, est une des grosses machines de Youtube.

Nota Bene, au delà de ces anecdotes incroyables, qui marquent les esprits (parmi lesquels il classe la bataille du Mont Gargan) et font du clic (plus de 900 000 vues pour certaines) travaille également à confronter Histoire, légendes, mythes, cinéma et quelques réflexions sur la transmission de la connaissance du passé.

A titre de comparaison, il rendrait jaloux des chaînes comme celles d’Arte (plusieurs chaines thématiques à environ 200 000 abonnés) ou l’historien Histony, dont j’ai, je crois, déjà parlé, qui ne compte pour sa part qu’une quarantaine de milliers d’abonnés. Sans compter votre serviteur et ses… 30 abonnés… (Je vous attends, d’ailleurs, hein. N’hésitez pas, c’est là.)

A titre de comparaison, Histony travaille sur une mise en scène des plus dépouillées : lui, parlant face caméra d’un ton très posé, avec des mots très choisis. En un sens, il respecte son profil de docteur en Histoire : prudence, rigueur et sobriété. Là où Benjamin Brillaud, vidéaste, parle d’un ton enjoué, avec un cadre plus léché. Chacun est dans son rôle.

Grand public et petits raccourcis

Naturellement, passé l’enthousiasme de voir la bataille du Mont Gargan se voir offrir une telle vitrine, j’ai sorti mes lunettes critiques. Et quelques points m’ont fait tiquer.

  • Oradour, ce ne sont pas des représailles mais une action de terreur. La Das Reich a d’abord pour ordre la guerre contre les partisans du secteur de la montagne limousine. Ils ne reçoivent que le 9 juin l’ordre de partir pour la Normandie. Ils décident alors de finir leur campagne de terreur par un coup particulièrement choquant porté à la population : une bourgade importante où l’activité maquisarde n’est pas signalé (il ne s’agirait pas de devenir des cibles quand on massacre). Même s’il n’est pas possible d’établir avec certitude les causes du choix d’Oradour, il est possible que la taille, les conditions de sécurité pour les tueurs et la situation géographique d’Oradour permettant de porter le choc du Limousin aux Charentes et au Berry ont pu déterminer celui-ci.
    Le terme de « représailles » est entré dans les usages, mais les habitants d’Oradour n’avaient rien demandé. Les passeurs de la mémoire d’Oradour, de Robert Hébras au personnel du centre de la Mémoire et aux associations de victimes se battent justement, entre autre, sur ce point. (Je vous propose de lire ou relire un précédent article où je me penchais sur la question.)
  • Guingouin ne devient chef des FFI qu’après cette bataille, le 3 août. La rancune du PCF a été tenace. En juin, il a désobéi à la direction FTPF qui lui ordonnait la prise de Limoges. Bon choix pour Limoges et pour ses hommes, mais mauvais pour sa carrière. Et les gaullistes étaient moyens chauds pour donner les rênes à un coco, d’autant plus en disposant à proximité de Limoges du Commandant Pinte, officier de carrière. C’est la encore un petit détail qui donne beaucoup de sens à tout ça. L’après guerre de Guingouin aurait aussi mérité un petit propos, mais ça c’est ma partie.
  • Enfin, attention au bilan. Les maquisards connaissaient bien mieux le terrain et les allemands ne sont pas parvenus à détruire ce maquis, contrairement à bien d’autres (Glières, mont Mouchet), et à reconquérir le terrain. Il y a donc réellement une victoire de la résistance. En revanche, les tués allemands sont peut-être un peu sur évalués. Ils pourraient englober les pertes de la brigade Jesser pour l’ensemble de son déploiement dans la région, jusqu’à son repli, fin août.

S’il est bon, je pense, ne serait-ce qu’en mémoire de celles et ceux qui y ont laissé leur vie, de se souvenir de cette victoire de l’armée des ombres, il est important de garder en tête les limites de cette victoire. S’il y a effectivement une période de bataille rangée entre maquisards du sud est haut-viennois et troupes allemandes, c’est bien d’un épisode de guerre de guérilla que le Mont Gargan a été le théâtre. Le terme de bataille rangée peut être employé mais avec une dose de prudence. Guingouin et ses hommes n’ont pas l’ambition de tenir le terrain coûte que coûte mais de faire disparaître le matériel dont ils vont avoir besoin dans les semaines à venir et préserver l’intégrité de leur organisation. En cela, c’est une victoire du maquis.

Ces précisions valent à mon sens d’être apportées pour que l’Histoire ne devienne pas folklore. Mais reconnaissons à Nota Bene de réussir à parler d’un petit coin de la deuxième bataille de France en l’espace de 10 minutes en gardant son public jusqu’au bout et en ne racontant pas trop de bétises. C’est toujours mieux que… Hum…

Pas sur les ambulances. (Mais oui, je parle de Bern et Deutsche.)

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Que je puisse jouer dans la cour des grands.

Mur, as-tu des oreilles ?

Je vous montrais l’autre jour une photo de ce que pourrait être l’ambiance d’intro du film.
Place aujourd’hui à la musique.

Ce projet est teinté de jazz.

C’est donc avec Méfions nous d’Epicure de mes amis de MOOP (à écouter ici) que je vais commencer mon film.

Parce que l’album Chronique de Résistances des Editions NATO est un des axes de mon travail.

Les mots de Gatti sur la musique d’Hymas.

Parce que le jazz, c’est la musique des années 30-50. Arrivée avec le corps expéditionnaire Pershing en 1918, cette musique se diffuse en Europe au cours des années 20-30. Et qu’aujourd’hui on en joue encore avec talents : le catalogue de NATO ou mes amis du groupe MOOP en sont la preuve.

Parce que Vichy censurait le jazz, musique « décadente ». Et dans une certaine mesure, avoir été interdit par Vichy est un critère de désirabilité.

Et puis, pour citer Churchill, à qui on proposait de réduire les budgets dédiés aux arts pour les dédier à l’effort de guerre : « Alors pourquoi nous battons-nous ? »

Affiche de 1940

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Roman national ? Histoire officielle ?

Je manque de temps aujourd’hui pour approfondir un sujet qui mériterait une profonde réflexion.

Je viens de recevoir le dernier exemplaire de Manière de Voir, le magazine bimestriel du Monde Diplomatique d’août-septembre 2019.

Celui-ci a pour titre Aux Armes Historiens, le roman national en débat.

Je manque de temps pour en faire une lecture critique, mais je souhaitais signaler, par rapport à cette thématique, quelques références qui me semblent utile.

Histony

Ce docteur en Histoire, spécialistes des transatlantiques d’avant-guerre, développe un travail de vulgarisation scientifique de l’Histoire assez important depuis quelques années grâce aux ressources des internets.

Histony c’est une page : https://venividisensivvs.wordpress.com/

C’est aussi une chaine Youtube sur laquelle il aborde nombre de sujets historiques, appuyé sur une expérience de chargé de cours à la Faculté. Il vient de consacrer une longue série de vidéo conférences à la Révolution Française, comme il a déjà consacré des conférences à d’autres moments historiques (1848, l’affaire Boulanger, etc.).

Également, à suivre avec intérêt, une série de vidéos de réflexion sur des usages actuels de l’Histoire.

J’ai envisagé un entretien de réflexion sur l’Histoire et ses usages que je ferai quand lui et moi en auront le temps.

Les Historiens de garde

Vous êtes lassé de voir Stéphane Bern, Franck Ferrand ou Lorànt Deutsch raconter des histoires à dormir debout sur le service public ?

Lisez plutôt l’analyse qu’en ont fait Aurore Chéry, Christophe Naudin et William Blanc dans leur livre les Historiens de Garde paru en 2016 aux Éditions Libertalia.

L’Histoire, pour quoi faire ?

Serge Gruzinsky, historien, pose cette question fondamentale chez Fayard en 2015.

(Soutenez plutôt Libertalia que Fayard, mais on ne va pas se priver d’un bon bouquin.)

Marc Bloch

Au mémorial de la prison de Montluc, la fiche de Marc Bloch dans la cellule même où il a été détenu.

Ça date, mais foncez. Ne serait-ce que parce que Marc Bloch, non content d’être un brillant historien, rejoint la Résistance après avoir écrit une analyse passionnante de la défaite, introduit par un de ses étudiants, et le paie de sa vie.
S’il n’y avait qu’un seul livre : l’Étrange Défaite. À peine revenu du front, l’historien, vétéran des deux guerres, se livre à une analyse des causes de la défaite de juin 1940. Cela vous surprendra peut-être, mais il n’arrive pas aux mêmes conclusions que le régime de Vichy.

Paul Ricœur

La mémoire, l’Histoire, l’Oubli est un des derniers ouvrages du philosophe. Fait amusant, son assistant pour la rédaction de ce travail est un certain Emmanuel Macron.

Un lien doit bien exister, même ténu, entre ce travail commun et la politique mémorielle de l’actuel locataire de l’Élysée. Mais je n’ai pas le temps de creuser sérieusement.

Et pour finir…

Il y a un éditorial vidéo sur le thème : pourquoi faire de l’Histoire ? par Christophe Barbier.
Mais là… Je vous laisse juge.

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« Dîtes à Hélène… 120 rue de la Gare ! »

Mon voyage à Lyon m’a inspiré.

Une pensée en a entraîné une autre.

Car j’ai pensé qu’en « descendant » à Lyon, j’avais passé la ligne de démarcation, qui coupait à travers la Bourgogne, le nord du Massif Central avant de piquer vers le sud de Tours à travers l’Aquitaine jusqu’à la frontière espagnole.

Bien sur, on se souvient du passage de la ligne de la Grande Vadrouille à Meursault, en Saône-et-Loire, entre Beaune et Mâcon.

Mais ce qui vient de me revenir en tête, c’est le premier roman noir français, naissance sous la plume de Léo Malet du détective privé Nestor Burma : 120 rue de la gare.

En 1942, Malet se projette dans son personnage, ancien anarchiste, désabusé mais moralement droit, qui se plonge dans la France occupée à la poursuite d’une énigme. Au Stalag où il est prisonnier, un amnésique agonisant lui livre une étrange dernière phrase : « Dîtes à Hélène… 120 rue de la Gare ! »
Le roman paraît en 1943. Burma y mène l’enquête de Lyon à Paris. Libéré dans la zone sud pas encore occupée, le détective y retrouve tout la société rapatriée en zone sud : journaux, cabinets d’avocats et même son ancien employé, Bob Colomer, qui est abattu sur le quai de la gare en ayant juste le temps de lui dire : « Patron, 120, rue de la gare. »

120 rue de la gare, c’est une immersion dans la France occupée (par Vichy ou par l’Allemagne), ses restrictions, ses combines, ses débrouilles, avec une intrigue qui nous mène au cœur de la débâcle.

Jacques Tardi en a livré une adaptation brillante, ainsi que la suite des aventures de Burma.
Un regret : Léo Malet, militant libertaire, qui a vendu l’Insurgé à la criée à Montpellier et vécu dans le foyer végétalien du 13e arrondissement (qu’il raconte dans Brouillard au pont de Tolbiac), Malet qui est arrêté d’abord par la France pour la diffusion d’un tract pacifiste avant d’être pris par les Allemands dans la débacle et enfermé dans un Stalag, Malet qui brosse dans Brouillard au pont de Tolbiac un portrait acide des anarchistes qui virent de bord pour devenir bandits puis bourgeois respectables livre à la presse à la fin de sa vie des interviews au propos xénophobe.

La vieillesse est un naufrage…

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Plus près de toi mon vieux.

Vous avez déjà vu cette photo dans l’article d’hier.

Je souhaitais y revenir. Ce séjour à Lyon, et mon passage dans ce lieu en particulier, m’ont donné à penser.

La prison de Montluc est passée en 2010 de l’administration pénitentiaire à la défense, qui a la tutelle sur la mémoire. Aussi, après avoir servi un temps bref de lieu d’entraînement aux unités d’intervention (RAID, GIGN, ERIS), ce lieu à fait l’objet d’une remise dans son jus. Forcément artificiel, mais techniquement, une prison ne bouge pas tant que ça.

Je m’abstiens de commentaires sur l’administration pénitentiaire française, ce n’est pas le lieu.

La prison militaire devient prison civile en 1947, puis prison pour femmes jusqu’à sa fermeture.

La visite de ce lieu, contrairement au CHRD de l’avenue Berthelot, n’a qu’une portée didactique limitée. Non que le lieu soit abscons, les explications n’y manquent pas. Mais contrairement au CHRD, qui d’école de santé militaire devint le siège de la Sipo-SD jusqu’à ce que le bombardement du quartier Jean Macé le 26 mai 1944 fasse déguerpir les gestapistes à la place Bellecour, le site de la prison de Montluc est devenu un Mémorial, un lieu de mémoire, plutôt qu’un musée, ou, comme l’expression est utilisée dans l’ancien fort de Péronne, dans la Somme, un historial.

Au CHRD, les panneaux se succèdent, chronologiques, thématiques, analytiques. Des objets de la collection sont exposés, expliqués, circonstanciés. On peut toujours discuter la muséographie, comme par exemple le fait d’avoir séparé légèrement les panneaux des premiers mouvements (libération, franc-tireur, combat) du panneau des FTP (F et MOI), pacte Germano soviétique oblige. On a la une grille d’analyse plutôt gaulliste des faits. Un travail plus orienté vers une tendance communiste, s’il a l’ honnêteté de ne pas cacher le pacte et la politique ambiguë du bureau central du PCF, tendrait plus volontiers compte parmi les précurseurs des premiers résistants communistes de 1940 (Guingouin, le couple Aubrac-Samuel, Charles Tillon…), même si ceux-ci (et celles-ci) ont plus agi de leur propre chef que sur instructions.

Petit aparté pour signaler que le CHRD (centre d’histoire) compte dans son exposition permanente une véritable relique : une plaque gravée en zinc de la première édition du mouvement Combat, fusion du MLN d’Henri Frenay avec le mouvement Liberté.

À voir aussi au CHRD une reconstitution d’un coin de rue et d’un intérieur lyonnais des années d’occupation. Ce qui est absolument artificiel, mais instructif.

La prison de Montluc est un lieu différent. S’y sont retrouvés les détenus de la résistance et les juifs raflés dans des conditions abominables. Anciennes prison militaire, adossée au tribunal militaire. Les cellules y mesurent deux mètres sur un mètre quatre-vingt dix. Les détenus des années 40 se retrouvent à six ou huit dans moins de quatre mètres carrés. Dix minutes de promenade par jour pour vider les seaux d’hygiène, accéder à un point d’eau pour une toilette et un nettoyage de linge plus que sommaire. Une baraque dans la cour de promenade accueille les juifs dans des conditions aussi effroyables. Klaus Barbie, enfin capturé en 1983, y est détenu brièvement et symboliquement après son extradition de Bolivie (seul en cellule et avec accès aux sanitaires, lui).

La visite se fait le long des coursives de la prison, de cellule en cellule. Dans chaque cellule, un à deux panneaux présentant des résistants ou des familles victimes du génocide (et bien sûr aussi des résistants juifs). La répartition des panneaux dans les cellules est aléatoire. On constate d’ailleurs l’oecuménisme de la résistance, entre laïcs et religieux, patriotes, socialistes, communistes, juifs, chrétiens, etc. Mais archives et témoignages ont permis de situer précisément trois détenus : Marc Bloch, Raymond Aubrac et Jean Moulin. Alors on entre dans la cellule comme dans un sanctuaire et on est pris par l’émotion. Parce qu’on entre avec cette idée que ça a eu lieu ici-même. Chacun, entre les interrogatoires, a été ramené dans la pièce précise où on se trouve.

C’est toute la différence entre un lieu de transmission de connaissance scientifique, même quand celui-ci est marqué par l’histoire (c’est dans les caves du bâtiment que les résistants étaient torturés) et un lieu de recueillement. L’accès à Montluc est d’ailleurs gratuit.

Comme un lieu de pèlerinage.

Lyon, lieu de mémoire.

Les brefs éclats de rire des cuivres de l’été…

Ce mois de juin qui s’achève bientôt a été placé sous le signe du nomadisme.
J’ai multiplié les allers retours entre Paris et le Limousin. Comme vous avez pu le voir sur les différents supports du projet (Facebook et site unpassetrespresent.com), soit qu’elles aient été le but de mon voyage, soit qu’elles se soient trouvées fortuitement sur ma route, mémoire et histoire m’ont accompagné tout le temps.
Cette semaine, c’est à Lyon que je vais chercher l’inspiration avant de regagner le Limousin. J’y referai en séjour à la fin du mois qui se complétera par la découverte d’un autre lieu chargé d’histoire et de mémoire : le Vercors.
Jai eu également quelques tracasseries. Mais maintenant, je peux le dire : le projet Un passé très présent s’apprête à vivre une avancée décisive. Je vais consacrer une large plage de temps au mois de juillet à un bout à bout, une écriture et un prémontage de tout ce que j’ai accumulé depuis le début du projet. Une somme.
Ce qui veut dire que j’aurai sûrement dans un mois quelque chose qui commencera à ressembler à un film.
Pour mes Alliés comme pour moi, ce sera le mois le plus long…

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