As time goes by…

Le hasard m’a fait tomber récemment sur la revue des deux mondes de juin 1966. Bien avant Pénélope Fillon, donc.

Le premier texte m’étonnait par la qualité de son style. Ayant feuilleté d’abord en curieux, je n’ai compris qu’après m’être étonné de ce style qu’il s’agissait de Maurice Genevoix, « immortel » académicien depuis 1946, auteur de « Ceux de 14 », récit de son expérience de la guerre en 1914-1915 et de la bataille des Éparges.

J’y relève, d’une rapide lecture, trois faits marquants.

La première, c’est ce paragraphe où Genevoix évoque le temps qui passe : à mesure que les événements s’éloignent, « ils se détachent sur l’horizon », comme si le temps passant effectuait un tri contrastant le signifiant de l’insignifiant. Mais ce faisant, les événements se « pétrifient ». Leur puissance émotionnelle décroît.

Le deuxième, c’est ce passage où Genevoix évoque les horreurs de l’expérience guerrière et, en filigrane, illustre le clivage entre initiés et non-initiés. Un phénomène récurrents des événements traumatiques collectifs : guerres, déportation, attentats. Les initiés ne peuvent évoquer l’expérience qu’entre initiés. La guerre de 14 fait une forme d’exception. La mobilisation générale, la rotation des régiments à Verdun, autant d’expériences suffisamment massives pour rendre l’expérience traumatique suffisamment commune pour libérer la parole.

Enfin, en juin 1966, soit 26 ans après le 17 juin 1940, l’auteur cite encore « le Général Pétain » au sujet de Verdun. Malgré l’indignité nationale de juillet 1945, l’ancien Maréchal conserve sa légende de vainqueur de Verdun. Sujet sur lequel j’invite à mettre beaucoup de nuances : Pétain n’a pas été le seul commandant de la bataille de Verdun. Les premières décisions enrayant l’offensive allemande seraient le fait du général de Castelnau. Les offensives permettant la reconquête des positions perdues en février 1916 sont menées par Nivelle. Pétain, en revanche, semble avoir eu des qualités d’organisateur, en particulier de la logistique. Mais aussi un indéniable sens de la publicité, bénéfique au moral des soldats, mais aussi à son image. Le discrédit qui frappe Nivelle après les massacres du Chemin des Dames ouvrent le champ à Pétain pour le titre glorieux de « Vainqueur de Verdun ».

À ce sujet, l’historien Jean-Yves le Naour porte un discours assez radical sur le rôle de Pétain à Verdun.

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Notes sur « Brève euphorie » : le temps et l’espace.

Le travail sur le feuilleton août septembre 44 continue, mais il me conduit à faire des ajouts ou ouvrir des parenthèses sur ce que j’ai déjà écrit.

L’article Brève Euphorie, dans la série Le Marteau et l’Enclume, est ici.

Une vidéo en anglais qui me semble avoir l’intérêt didactique de remettre les lignes de front dans le temps et l’espace. Où on constate un certain nombre de réalités géographiques qui commandent à la stratégie : les lignes suivent souvent les reliefs et les grands fleuves.

La mi-septembre, comme évoquée précédemment, met les alliés face à un dilemme stratégique. Après le repli des troupes allemandes à l’est de la Seine, les forces allemandes se regroupent le long de la ligne Siegfreid, c’est à dire aux frontières du IIIe Reich. La ligne de front suit la frontière allemande (comprenant l’Alsace et la Moselle) et la frontière belgo-néerlandaise. Continuer une poussée vers l’est, c’est attaquer à travers un terrain peu favorable : les Vosges et les Ardennes principalement. L’état major allié ne doit nourrir que peu d’illusions sur la possibilité de surprendre l’état major allemand dans les Ardennes pour la revanche de 1940.

Le Field Marshall (depuis le 1er septembre) Montgommery propose alors un plan audacieux. Contourner par le nord la ligne Siegfried, pour franchir le Rhin à travers l’est des Pays-Bas et pénétrer en Allemagne par le nord en portant la pression sur l’industrie de la Ruhr, donc sur la capacité de production du IIIe Reich. Les difficultés rencontrées au même moment par les troupes américaines dans la région d’Aix-la-Chapelle, semblent appuyer ce choix stratégique. Le 14 septembre, la 1ère armée américaine attaque le secteur de la Forêt d’Hürtgen. Elle s’y use jusqu’à la fin du mois de janvier, y perd 30 000 hommes, dont 12000 morts. Ernest Hemingway, qui rapporte la guerre pour le magazine américain Collier’s établit plus tard un parallèle entre ce secteur du front et les combats menés dans les Flandres près de 30 ans auparavant. La guerre de mouvement s’enterre à nouveau.

L’Opération Market Garden vise donc à une poussée terrestre éclair appuyée par 3 divisions aéroportées chargées de la sécurisation des ponts : la 101e américaine dans le secteur d’Eindhoven, la 82e à Nimègue et la 1e aéroportée britannique à Arnhem. Cette opération se solde par un échec relatif : la percée est freinée tout au long du couloir de progression prévu et les parachutistes britanniques se trouvent pris au piège. Au lieu de percer en 4 jours le flanc du IIIe Reich, les alliés, après 9 jours, ont perdu l’effectif d’une division entière : 16 805 tués, blessés, disparus ou prisonniers.

Surtout, l’échec de Market Garden est le fait de la réorganisation du front allemand, sans doute mal estimé par les alliés. Malgré la perte de 300 000 hommes en Europe de l’Ouest depuis juin 1944 et les offensives soviétiques à l’est, l’armée allemande reste en capacité de défendre son territoire. En termes de commandement, les alliés, même s’ils ont acté qu’aucune armistice ne serait envisageable avec l’Allemagne nazie, contrairement à celle de novembre 1918, commencent à envisager aussi combien d’hommes et de matériel coûtera d’abattre le régime hitlérien.

Surtout, ils ont retardé l’effort de sécurisation de l’estuaire de l’Escaut et du port d’Anvers, crucial pour raccourcir enfin des lignes logistiques encore largement basée sur les capacités de Cherbourg, à plus de 700 kilomètres du front.

L’ouverture du second front assurée, donc l’issue du conflit avec l’Allemagne nazie se faisant entrevoir, les calculs et prévisions commencent à envisager plus que sérieusement l’après-guerre, et notamment le moment inévitable du partage. Les conférences de Bretton Woods en juillet (Fond Monétaire International et Banque Mondiale), de Dumbarton Oats en août (Nations Unies) de Québec en septembre (partage de l’occupation de l’Allemagne) et Moscou en octobre (partage des Balkans) dessinent déjà les blocs de la guerre froide.

Enfin, entre alliés étasuniens et ouest-européens, les rapports d’après-guerre commencent aussi à se dessiner. Le déploiement des forces alliées en Europe révèle celui-ci : avant la pénétration en Allemagne, l’US Army représente plus de 80% des troupes engagées. Montgommery, qui commandait l’ensemble des troupes terrestres alliés pour Overlord ne commande plus que les troupes britanniques et canadiennes au nord. Le poids politique des États européens s’affaiblit.

Sur Market Garden : le film Un pont trop loin de Richard Attenborough de 1977 est assez intéressant. Cadet de 15 ans de Le jour le plus long, il se base lui aussi sur un livre du journaliste irlandais naturalisé américain Cornelius Ryan. C’est aussi une œuvre mémorielle, servi elle-aussi par un casting plus que copieux (Steve McQueen, Roger Moore et Robert de Niro y refusèrent d’ailleurs chacun un rôle). Mais on note qu’avec la confrontation de l’opinion publique américaine à la réalité d’une guerre – celle du Vietnam en l’occurrence, le style est assez différent, pour ainsi dire plus cru. Les questions de casting devant d’ailleurs répondre à des enjeux commerciaux dans les différents marchés visés mériterait d’ailleurs une réflexion plus profondes. Mais je crains de devenir un peu long.

Sean Connery, Ryan O’Neal, Elliott Gould, Dirk Bogarde, Liv Ullmann, Gene Hackman, James Caan, Robert Redford, Anthony Hopkins… Hollywood, combien de divisions ?

Quant à moi, je ne fais pas un blockbuster, mais…

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Les ombres au crépuscule 2/2

Le 12 septembre était inaugurée l’exposition Morts pour la France au Mémorial de Montluc.

Comme indiqué précédemment, cette inauguration coïncidait avec le cinquantenaire de la sortie en salle de l’Armée des Ombres de Melville. Une projection avait donc lieu après l’inauguration.

Imaginez retentir cette musique de film dans les murs de la prison mémorial de Montluc.

L’exposition :

Morts pour la France est une exposition consacrée aux fusillés du champ de tir de la Doua. Terrain de manœuvre, d’entraînement au tir et caserne depuis son acquisition par le ministère de la Guerre sous la monarchie de juillet, ce coin de Villeurbanne en bord de Rhône a servi de lieu d’exécution et de charnier. A la libération, la Résistance en fait une nécropole nationale.

Le dossier de presse est disponible ici.

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Les ombres au crépuscule 1/2

Le 12 septembre 1969, il y a 50 ans, l’Armée des Ombres de Melville, est sorti en salle. C’est l’adaptation du roman éponyme de Joseph Kessel de 1943.

Ce soir, c’est dans la cour de la prison de Montluc que je revois ce film.

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J’écris ton nom…

Écoutez la chronique radio en cliquant sur l’image.

Faute de temps pour moi-même écrire, je me permets de relayer ici ces mots d’Aurélien Bellanger hier matin sur France Culture.

La conclusion du 4 septembre, 8h45

Sans doute que la poésie a chanté la geste de la résistance parce que celle-ci opposait à ceux qui sortaient leur revolver quand ils entendaient le mot culture (Goebbels) ceux qui quand on leur proposait de sacrifier au budget de la guerre celui de la culture répondirent : « mais alors pourquoi nous battons nous ? » (Churchill)

Je pose ça là brièvement comme une note pour plus tard.

À réfléchir aussi, ce passage par la commune de Peyrat le Château et son monument au mort. Deux remarques : la liste des tués de 39-45 est impressionnante ; les morts de Peyrat ne sont pas « Morts pour la France » mais « victimes de la guerre ».

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« Le vote socialiste pour faire barrage aux communistes »

Hier, M. Viroulaud, adjoint au maire de la ville de Limoges, m’a accordé une interview dans une salle de travail du musée de la Résistance en sa qualité d’adjoint en charge de la mémoire et des anciens combattants.

M. Viroulaud milite dans la droite limougeaude depuis le milieu des années 1990, ce qui lui a valu de nombreux revers électoraux comme il se plait à le rappeler avec le sourire. Jusqu’à ce qu’un désistement lui permette de devenir conseiller municipal en 2010. Et surtout, jusqu’aux élections municipales 2014, où Limoges, bastion socialiste, bascula à droite avec la victoire de la liste d’Émile-Roger Lombertie.

Symboliquement, 2014 est un choc. Léon Betoulle, de la SFIO, tient la mairie de 1912 à 1941 où il est destitué par Vichy et remplacé par André Faure, représentant de la droite limougeaude avant-guerre. Betoulle, pourtant, avait voté les pleins pouvoirs. En 1944, c’est donc le communiste Henri Chadourne qui assure l’intérim. Le musée de la Résistance porte d’ailleurs son nom. Les élections de 1945 portent alors Georges Guingouin à la mairie. Puis, en 1947, Léon Betoulle reprend la mairie jusqu’à sa mort en 1956 ou lui succèdent, jusqu’à 2014, les socialistes Longequeue et Rodet.

Comme évoqué avec M.Savy, ancien président de région, la vie politique limougeaude s’est longtemps construite sur une opposition entre socialistes et communistes. M.Viroulaud affiche pour sa part sa conviction : les longues années de faiblesse des forces de droite et du centre sont sans doute dues à un report des voies vers un barrage au parti communiste.

Cela ne résume pas, néanmoins, l’entretien que nous avons eu avec M.Viroulaud au sujet de ses fonctions à la mémoire et aux anciens combattants et à la place laissée à la mémoire de la Résistance dans l’espace public limougeaud.

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Dessous les pavés… l’orage.

Lors du vernissage presse du nouveau Musée de la Libération de Paris – Musée du Général Leclerc – Musée Jean Moulin, sa directrice, Mme Sylvie ZAIDMAN a répondu à mes questions.
Nous sommes revenus sur la genèse du musée mais aussi ses choix d’aménagement. Héritier de deux musées existants consacrés à une figure centrale de la lutte militaire et de la résistance civile, le musée devait faire également une place, au sein de sa collection, au lieu même qui l’accueille, le PC de Rol Tanguy pendant l’insurrection de Paris.

Au programme du musée, donc, les parcours croisés de Moulin et Leclerc collés à la frise chronologique de la France occupée. Avec beaucoup de classiques des musées sur la période : la mise en contexte, la montée du nazisme, de la propagande de l’époque. Et quelques pièces particulièrement émouvantes : le casque percé d’une balle qui le tua dans son char, le Barrois, de Georges Bomy, Maréchal des Logis de la 2eDB, le 25 août ou les souvenirs collectés par leurs camarades dans leurs chars calcinés près d’Alençon des soldat Gully, Lego, Jayr, Massenet et Plusquellec (Chars Reims, Paimpol et Compiègne). Ou encore ce document signé du préfet de Paris recevant à la gare de l’Est la dépouille de l' »inconnu » Jean Moulin pour incinération, le 9 juillet 1943.

Photos suivantes par Emmanuelle Trompille ©.

Le PC Rol

On entre, en sous-sol, dans la partie la plus immersive du musée. Les casques de réalité augmentée et les petits effets sonores de l’escalier contribuent à rendre ce lieu presque hanté.