Histony : "Peut-on faire du documentaire historique de qualité ?"

Je n’avais pas prévu d’écrire aujourd’hui. Mais Histony, docteur en Histoire, internaute et Youtubeur dont je vous ai déjà parlé (voir sa chaine) a publié un article, suite de plusieurs de ses réflexions sur les usages de l’Histoire et notamment sa médiatisation que je ne pouvais pas contourner.

Sur son site, Veni Vidi Sensi, dont je recommande chaudement la lecture, partant d’une polémique récente entre Pierre Grosser, historien de l’Asie et de la Guerre Froide et Daniel Costelle, réalisateur des séries documentaires grand public « Apocalypse », sur laquelle il pourra valoir la peine que je revienne, Histony livre ses réflexions sur les documentaires historiques. Un point de vue d’historien de sa génération (qui est aussi la mienne, c’est à dire grossièrement de jeune actif (un peu moins jeune chaque jour… J’ose croire pas moins actif), de youtubeur, d’expert interviewé et de spectateur attentif et exigeant.

Cliquez sur la photo pour aller lire son article. Faîtes le vraiment, ça vaut le coup.

Je retrouve dans ses observations des questions que je me pose depuis le début de ma démarche : qu’est-ce que j’ai à apporter de nouveau sur mon sujet ? Qu’est-ce que je peux apporter, moi, d’où je parle, pour faire avancer le sujet ? Un documentaire historique, en n’étant pas historien moi-même, était-il légitime ?
Et des écueils que j’avais pointé dès le début : raconter une nouvelle fois des faits déjà connus, sans rien apporter de nouveau, en agrémentant le récit d’anecdotes plus ou moins signifiantes, c’était courir droit vers ce que je voulais absolument éviter : le folklore.

Ayant travaillé sur un projet documentaire, qui recoupe des parties du projet en cours, sur le plateau de Millevache (ou Montagne Limousine, la zone pouvant se définir sous plusieurs angles différents) et les initiatives alternatives qui y germent, j’avais été mis en garde par un observateur de ces lieux : « ici, on n’aime pas que les gens viennent en safari au village des Schrtoumpfs. » Or justement, je craignais de multiplier les clichés qui auraient fait de mon film un safari chez les « Schtroumpfs » de la Petite Russie.

C’est en essayant d’être au clair sur mon point de vue et les biais qu’il induit que je crois parvenir à atteindre mon but. Du moins je l’espère.

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Histoire & mémoire : une sélection à voir.

Une des dernières productions de Nota Bene était l’occasion de réflexions qui sont centrales dans mon travail : qu’est-ce qui distingue Histoire et Mémoire ?

Un travail pour lequel il a fait appel au duo Christophe Naudin – Willam Blanc, auteurs d’un certain nombre de travaux sur le rapport à l’Histoire de pans de la culture populaire. La bataille de Poitiers et ses usages identitaires et islamophobes, les légendes arthuriennes de Chrétien de Troyes à Alexandre Astier, les super héros de comics, leur contexte de création, leurs emprunts culturels et, forcément, leurs messages. Et bien sur, les Historiens de Garde, centré sur les usages de l’Histoire racontée par les Bern, Ferrand, Zemmour et autres Lorànt Deutsch.

Et bien sur, ce n’est pas le même sujet, mais je connais une chaine qui n’a pas son million d’abonnés mais qui n’aurait rien contre.

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Après.

Cet article sort avec retard. Quelques fois, les dates ne tombent pas juste avec ce qu’on aurait voulu y faire (voir l’article Commémorer…)

J’avais envie, pour le 11 novembre, de jeter un œil outre-Rhin.
Je songeais à cet alignement de commémorations successives, en quelques jours, que connaît notre voisin européen : 30 ans de la chute du mur de Berlin ce 9 novembre, mais aussi, ce même jour, 101e anniversaire de l’abdication de Guillaume II et de l’instauration d’une république, celle de Weimar, qui cède 15 ans plus tard à l’ascension d’un petit caporal autrichien.
Le 8 et 9 novembre, c’est aussi, en 1923, le Putsch de la Brasserie à Munich. Le NSDAP le commémora chaque année de son règne.

Date ambigüe que le 11 novembre, tant on sait que de la défaite de 1918, l’hitlérisme a fait son nid. Tant il peut être difficile de mesurer pour nous autres français, ce que c’est que d’être de l’autre côté de l’armistice. Tant il est facile de confondre en cette date armistice des pays belligérants de 1914 et retour de la paix en Europe.

En novembre 1918, la guerre s’arrête à l’ouest, elle se poursuit à l’est de l’Europe. La Russie, après la révolution d’Octobre 1917, est en guerre civile. Une partie des jeux d’alliances qui avaient cours jusqu’alors se retourne. Le corps expéditionnaire franco-anglais dans les Balkans, après s’être battu aux côtés des russes contre les bulgares, le soldats alliés se battent avec les bulgares contre les russes. Tout en se préoccupant de l’avenir des territoires des empires qui viennent de voler en éclat (Austro-Hongrois et Ottoman, Accords Sykes-Picot et déclaration Balfour, etc.).

À ce sujet, conseil culture : le roman et le film Capitaine Conan.
Le roman, c’est le prix Goncourt 1934 de Roger Vercel.
Le film, c’est son adaptation par Bertrand Tavernier en 1996, porté par le tandem d’acteurs Philippe Torreton – Samuel le Bihan.
Et de formidables seconds rôles : Catherine et Claude Rich, Bernard Le Coq, François Berléand…

Le capitaine Conan, c’est un chef de corps-franc. Un commando nettoyeurs de tranchées envoyé dans les plus brutales coups de main du front. Qui tue pour leur pays et sont médaillés pour ça. Et qui tuent encore, parce que c’est devenu un mode de vie, après l’armistice, quand leur pays ne peut plus tolérer leurs agissements. Des hommes tout court aussi, qui doivent reprendre leur métier, redevenir des pères de famille et revivre comme avant.

Parenthèse sur les corps-francs. La stabilisation des fronts entraine, à partir de 1915, la multiplication des coups de mains. Des opérations de faible envergure, sur des secteurs de front restreint, destinés essentiellement à faire des prisonniers, glaner du renseignement sur l’ennemi et maintenir la pression dans les secteurs qui ne sont pas concernés par des offensives. Les patrouilles des unités d’infanterie occupant un secteur de tranchées deviennent parfois de véritables opérations combinées et amènent divers corps d’armée à détacher de petites unités du service de tranchée et des corvées quotidiennes du soldat pour s’entrainer et préparer ces coups de main. Ces unités se forment de volontaires voyant dans ces missions l’occasion de glaner des avantages et une certaine liberté. Mais ces missions exigent souvent de combattre au corps à corps et à l’arme blanche. Elles exigent donc des capacités physiques un peu au dessus de la moyenne, mais surtout certaines dispositions morales. « C’est un métier qui ne convient pas à tout le monde car ils ne doivent rien laisser de vivant derrière eux. Pour cette triste besogne, ils quittent le flingue et sont armés de revolver, couteaux, grenade, vitriol. Une fois équipés, ce sont des vrais brigands parait-il » écrit le soldat Putot, du Doubs, dans une lettre à sa famille. Le caporal Louis Barthas, tonnelier de l’Aude, auteur de ses carnets de guerre, les voit d’un très mauvais œil : des hommes, d’après lui, finalement pas plus courageux que le soldat ordinaire, mentant sur la portée réelle de leurs actions et provoquant des représailles ennemis dont ils sont déjà trop loin pour supporter les conséquences quand elles arrivent.
Pas forcément repris de justice, comme je l’avais écrit dans un premier temps, mais souvent considérés comme tels.
Pour autant, Putot, écrit aussi à sa mère : « J’avais demandé à être égorgeur ou nettoyeur de tranchées mais j’ai été rayé, il y en avait trop. » Il n’a cependant apparemment pas encore vécu de combats quand il l’écrit. Et peut-être qu’il invente un motif de rejet qu’il juge acceptable pour ses proches plutôt que de supporter ce qu’il juge humiliant, à savoir qu’on n’a pas voulu d’un petit bleu pour aller jouer du couteau.

Une question que se posent les personnages du roman Après. Ce sont les mêmes qui évoluaient dans À l’ouest rien de nouveau, d’Erich Maria Remarque, auteur dont les livres seront brulés par les nazis.

Après, Erich Maria Remarque.

Dans une Allemagne qui se recompose après la défaite et la destitution du Kayser, ces jeunes hommes tentent de reprendre une place dans une société exsangue, en crise morale profonde, alors que la révolution russe donne des envies à la classe ouvrière allemande. Eux-mêmes cherchant comment reprendre une vie normale. Un des camarades du narrateur, devant se défendre devant un tribunal après avoir commis un meurtre, dit au président du tribunal : « j’ai déjà tué beaucoup d’hommes. »

Nombre de ces anciens combattants sont ensuite employés pour réprimer le mouvement Spartakiste. Ce sont des frei korps qui assassinent Rosa Luxemburg et nombre de ses camarades à Berlin en janvier 1919. C’est de ces hommes qui ne savent plus faire autre chose que la guerre que naissent les Sturm Abteilung, les chemises brunes d’Ernst Rohm.

C’est à la lueur du destin de ces anciens combattants de la 1ère guerre mondiale que beaucoup de pays belligérants, au sortir de la 2e, mettent en place des programmes d’accompagnements pour leurs vétérans pour des reprises d’études ou des créations d’entreprises. Une façon d’éviter que des bataillons de vétérans désœuvrés succombent à la tentation du fascisme.

Une chanson née de l’insistance d’un directeur de théâtre allemand pour faire venir Barbara, dont une partie de la famille a été victime de la Shoah, chanter en Allemagne.

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L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme.

Le marteau et l’enclume 3/3

Que Victor Hugo me pardonne de lui emprunter ici quelques pieds. J’espère que les miens resteront légers dans la poursuite et la fin de ce feuilleton estival (qui va même finir au solstice d’hiver si je n’y fais pas attention.)

À mesure que le territoire métropolitain est libéré commence une des phases les plus passionnantes de la période. Pour les armées des autres nations belligérantes, le combat continue vers l’est. Mais pour les forces françaises et les populations libérées, en revanche, le changement est profond.

Les libérateurs à l’usure de la libération.

Pour les armées américaine, britannique ou canadienne, dont le territoire est libre et le vivier de jeunes recrues est disponible, si je peux me permettre ces termes crus, c’est une simple question de politique d’enrôlement, classique dans les nations en guerre. Chaque pays mène son recrutement pour mettre sa jeunesse en armes. Pour les pays d’Europe occupés, le problème est différent.

Indépendance(s)

Les Forces Françaises Libres sont constituées d’hommes et de femmes ayant réussi à rejoindre les territoires libérés par des moyens divers, soit en Angleterre, soit dans les colonies. Les recrues arrivées en Angleterre doivent montrer patte blanche et passer par les interrogatoires pointilleux du contre-espionnage britannique. Joseph Kessel en livre un récit parlant dans Ami, entends-tu ?.
Avant la fusion avec l’Armée d’Afrique, en 1943, les Forces Françaises Libres ne se composent que d’environ 40 000 citoyens français, 30 000 ressortissants des colonies et un peu moins de 4000 volontaires étrangers.
L’armée française qui participe à la campagne de Tunisie (hiver-printemps 1942-43), ce sont environ 72 000 hommes. 50 000 d’entre eux sont maghrébins.
La reprise du Maghreb par les Alliés au cours de l’année 1943 a permis de récupérer l’Armée d’Afrique. 112 000 hommes forment le corps expéditionnaire français en Italie. 60% d’entre eux sont maghrébins

Le gros des forces qui créent l’armée française de libération est issue de l’armée d’Afrique commandée par le général Henri Giraud. Son ralliement et la mise en retrait de Giraud a nécessité un travail politique important pour faire basculer cette armée de Vichy à la France Libre et faire renoncer Roosevelt, qui préférait Giraud, réputé moins politique, à De Gaulle, que certains imaginent déjà dans la peau du dictateur. Ce n’est que le 1er août 1943 qu’on ne parle plus officiellement de Forces Françaises Libres. L’usage, notamment mémoriel, reste. Mais dans la dénomination officielle, les FFL n’existent plus. Elles ne sont plus une force dissidente, mais selon l’expression de De Gaulle : « la vraie France ».

25 août 1944 : « (…)La France qui se bat, la seule France, la vraie France(…) »

La dette de la France aux populations de ses colonies est plus évidente en 1945 qu’elle n’a pu l’être en 1918. À la fin de la 1ère guerre mondiale, les soldats « indigènes » des colonies représentent moins de 10% des tués : un peu plus de 80 000 sur 1 400 000. Naturellement, la question de leur engagement au combat par la République Française qui ne leur accorde pas la citoyenneté se pose. Mais devant l’ampleur de l’hécatombe, la société de métropole est peu encline à s’en émouvoir.
La campagne de France de 1940 reste dans des proportions similaires. L’apport des troupes coloniales reste un supplément dans les effectifs. 5400 soldats « indigènes » y perdent la vie, sur environ 60 000 soldats tués sous l’uniforme français, métropolitains, pieds noirs ou « indigènes ».

En revanche, les proportions sont très différentes dans l’armée française qui participe aux combats aux côtés des alliés à partir de la campagne de Tunisie. Légitimement, les populations colonisés peuvent nourrir l’idée qu’elles ont libéré la métropole. Le rapport politique entre la France et son empire coloniale s’en trouve bouleversé.

Les soldats des colonies ont aussi participé à la campagne de 1940. 70 000 d’entre eux ont été faits prisonniers. 3000 autres tirailleurs dits « sénégalais » ont fait l’objet d’exécutions sommaires par la Wehrmacht. Les prisonniers, contrairement à leurs camarades « blancs », ont été gardés sur le sol de France. Le IIIe Reich n’en voulait pas sur son sol et ne voulait pas non plus s’en occuper. Ce sont des gardes français qui ont surveillé les 22 Frontstalags.
5000 de ces soldats réussissent à s’en évader pour rejoindre la Résistance. Au cours de l’automne et l’hiver 1944, ces Frontstalags sont libérés. Les soldats coloniaux réclament alors leurs arriérés de solde et prime de démobilisation. L’armée française, elle, essaie de faire en sorte de les rapatrier rapidement. De même qu’elle retire du front les régiments coloniaux à mesure que les régiments FFI peuvent prendre le relais. L’allié américain pratiquant la ségrégation et le gouvernement provisoire préférant structurer et envoyer vers les frontières la jeunesse en arme issue des maquis, les soldats d’AOF et d’AEF ne sont plus souhaitables en France. Ce sont 15 à 20 000 soldats qui sont retirés à la 1ère Armée De Lattre.

Eux en revanche, n’escomptent pas avoir combattu gratuitement. 1635 d’entre eux embarquent à Morlaix le 5 novembre. 315 refusent, en France, cet embarquement. En escale à Casablanca, ils sont encore environ 400 à refuser d’aller plus loin. Environ 1200 arrivent pour une nouvelle étape à Dakar, au camp de Thiaroye. De là, un contingent doit être envoyé à Bamako le 28 novembre, sans que la question des soldes ait été réglée. Les soldats refusent d’aller plus loin. Le commandement décide d’une démonstration de force : le 1er décembre, tirailleurs et gendarmes se présentent accompagnés d’un char léger et de half-tracks. 35 à 70 des soldats du camp de Thiaroye sont tués.

Sans compter le prestige de la métropole perdu en 1940, la dette morale est grande. Le frein mis à l’avancement des soldats des colonies (majoritaires dans la troupe, minoritaires dans les États-Majors) et, plus généralement, les inégalités entre Français et indigènes dans les colonies deviennent insupportables. La plaie ne cicatrisera jamais.

L’armée des ombres devient régulière.

Un film de l’Imperial War Museum : la compagnie « Scamaroni » en prise d’armes.

Passer de l’ombre à la lumière, pour les FFI, c’est aussi passer d’une vie de guerilleros, même membres d’un maquis structuré et discipliné à l’institution militaire telle qu’elle existait avant guerre.

Pour ceux qui ont pris très tôt le risque de passer à la clandestinité, c’est la déconvenue. L’institution n’apprécie guerre ces combattants qu’elle n’a, pour la plupart, pas formé elle-même : les classes 40 à 44 n’ont pas fait leur service militaire. Pour la plupart des « gradés » FFI, l’incorporation se traduit par une dégradation. Pour beaucoup, l’enthousiasme d’avoir libéré son clocher fait place à une guerre d’hiver, dans la boue et le froid, soit à l’est du territoire, soit sur les poches de l’Atlantique.

Vidéo INA : Les actualités françaises parlent des poches de l’Atlantique. (Cliquer sur la photo.
Sur le front de l’Atlantique avec les FFI Journal France Libre Actualités

Alors que pour certaines et certains qui se sont battus contre le nazisme, la lutte devait mener à la révolution, c’est bien un retour des institutions qui se joue dans les territoires libérés. Localement, les préfets nommés par le gouvernement provisoire prennent avec plus ou moins de conflictualité leurs fonctions en place des Comités de Libération. L’épuration doit se faire avec des outils juridiques pas toujours existants, des fonctionnaires de la police et de la justice qui sont les mêmes que dans la période précédente. De quoi relativiser le « Résistancialisme » dont commencent à parler les déjà nostalgiques de la France de Vichy.

Mais l’épuration et la remise en route des institutions seront l’objet d’articles prochains.

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Juin ? de quelle année ?

Cela n’aura échappé à personne : lors de l’acte 53 des Gilets Jaunes qui se déroulait samedi, la place d’Italie à Paris a été le lieu d’échauffourées. Manquant d’éléments d’informations, je ne commenterai pas ces évènements, ce n’est pas le lieu, ni mon sujet. Je songe juste qu’un homme a probablement perdu un œil après avoir été touché au visage par une grenade lacrymogène, ce qui fera toujours relativiser la simple personne d’un maréchal que je vais aborder.

Comme dans un bégaiement de l’Histoire, ces échauffourées sur une place parisienne ont occasionné le réchauffement d’une polémique ancienne. Alors que l’an passé, presque à la même date, les heurts avaient provoqué de la casse autour de l’Arc de Triomphe et dans le monument lui-même, ce samedi, c’est un des monuments de la place d’Italie qui a été dégradé. À noter qu’à l’Arc de Triomphe, lors de la manifestation du 1er décembre 2018, des personnes présentes avaient fait barrage autour de la flamme du soldat inconnu. Dans ce cas, les personnes qui ont arraché des bouts du monument pour en faire des projectiles n’ont pas traité celui-ci autrement que du mobilier urbain. Le Maréchal Juin n’avait visiblement rien de sacré à leurs yeux.

Sept étoiles, deux tailles d’uniformes

Le monument en question, moi-même qui ai habité le quartier, je n’en avais qu’une vague mémoire. Celle d’une silhouette en képi tournée vers l’Avenue d’Italie, dans le parc central de la place, difficile d’accès à cause des 4 ou 5 voies de circulation qui le séparent du reste de la place. Le monument aux morts du XIIIe arrondissement, des guerres de 14-18, 39-45, Indochine, Algérie et Théâtres d’Opérations Extérieurs, situé sur une partie piétonne en haut du boulevard Blanqui est beaucoup plus accessible et connu des riverains.
La place d’Italie étant un des carrefours entre Denfert-Rochereau, Montparnasse et Bercy d’une part, l’A6 et la gare d’Austerlitz d’autre part, le flot de voitures y est, en journée, très dense. Le monument a été inauguré en 1983, année de réélection pour Jacques Chirac pour un deuxième mandat à la mairie de Paris.

Comparativement à la porte d’Orléans voisine, la place d’Italie est moins marquée par la mémoire de la Libération. Construite sur un bastion détruit de l’enceinte de Thiers, la place du 25 août 1944 est jouxtée par le Square du Serment de Koufra. Leclerc y trône du haut du monument aux morts de la 2e DB. Force est de constater que le monument au maréchal Juin et au Corps Expéditionnaire Français en Italie est plus modeste. Plus récent aussi. De 14 années. Dès 1946, la ville de Paris donne à la place voisine de la porte d’Orléans la date de sa Libération. En 1969, Pompidou inaugure le monument. En 1997, il est restauré. La statue de Leclerc, abattue à l’explosif en 1977, prend de la hauteur. Le nom des 1800 tués de la division de Normandie en Allemagne sont gravés sur les flancs du piédestal.

4 maréchaux, 2 ambiances.

Ces deux monuments traduisent bien une vérité : Juin n’est pas Leclerc. Et l’Italie n’est pas la Normandie. Hommage rendu au Chevalier de Lapalisse, mort lui aussi en Italie (à Pavie en 1525), revenons à nos maréchaux.

Juin est un des 4 maréchaux de France de la Libération.
Leclerc, De Lattre et Koenig sont tous trois compagnons de la Libération, pas Juin. Leclerc, l’homme du Serment de Koufra, de la Deuxième DB, de la Libération de Paris et de Strasbourg, Koenig, chef de la 13e Demi-Brigade de la Légion Étrangère, le chef Français Libres de Bir Hakeim ou De Lattre de Tassigny, emprisonné pour avoir opposé une résistance à l’invasion de la zone libre, évadé, rallié à la France Libre, commandant l’armée française en Allemagne et signataire de la capitulation allemande aux côtés des Montgommery, Joukov et Eisenhower : la légende de ces trois là n’est pas de la même étoffe.

Alphonse Juin, c’est purement et simplement un militaire de carrière. Issu d’un milieu modeste dans la communauté pied-noir d’Algérie -père gendarme, mère couturière – c’est un cas de méritocratie de la IIIe République. En 1912, il sort major de Saint-Cyr, dans la même promotion que De Gaulle, perd l’usage du bras droit en Champagne, revient au front après 8 mois de convalescence, toujours à la tête des tirailleurs marocains. Guerre du Rif. En 1940, il est capturé à Lille à la fin du mois de mai. Il n’est libéré qu’en juin 1941 après négociations : Vichy fait valoir sa connaissance de l’Afrique, territoire que le gouvernement Pétain entend sécuriser. Fin 1941, il participe à une délégation à Berlin à la rencontre de Goering.

Ce n’est que 6 jours après le débarquement américain en Afrique du Nord que Juin donne l’ordre à ses troupes d’affronter les forces allemandes, malgré plusieurs tractations américaines en ce sens. Une fois rallié, néanmoins, Juin exerce, contre les forces de l’Axe, en Tunisie, son talent reconnu pour le commandement des armées. La victoire des Alliés après des mois de bourbier au pied de Monte Cassino est assez tributaire de ses choix stratégiques. Mais il n’a pas de pédigrée de Résistance. Son dossier en collaboration sera même instruit mais classé à la Libération.

Leclerc et de Lattre sont élevés au rang de Maréchal, titre honorifique, à titre posthume, la même année que Juin, les 3 à quelques mois d’intervalle. Le gouvernement Pinay a succédé à Faure, censuré par le parlement après avoir proposé l’austérité – baisse du budget de l’État et hausse d’impôts – dans une ambiance de morosité économique. Les États-Unis de Truman, empêtrés en Corée, connaissent une croissance ralentie. Eisenhower est élu en novembre.
Peut-être est-il temps, pour la France, de se désigner à nouveau de grands soldats, l’année qui suit la mort de Pétain, alors que la France est justement en guerre dans ses colonies, en Indochine et, déjà, en Afrique du Nord. Peut-être faut-il voir dans la distinction de Juin une concession faite aux militaires, en reconnaissant entre deux compagnons celui qui n’a fait qu’obéir.

En 1967, Juin a droit à des funérailles nationales. De Gaulle ne s’attarde pas auprès du cercueil.

Qui se souvient des guerres d’Italie ?

Au cours de l’année 1943, qui voit la fusion des FFL et de l’Armée d’Afrique en une Armée de la Libération, Juin exerce son commandement, principalement en Italie, quand le Corps Expéditionnaire Français en Italie est constitué pour aller renforcer les troupes alliées qui ont débarqué en Sicile puis dans le sud de la péninsule à partir de l’été 1943.

Les guerres d’Italie sont certes une vieille tradition française depuis la fin du XVe siècle donnant à la culture française quelques noms de rues, de plats ou d’on ne sait plus trop quoi : Marignan, Marengo, Solférino, Magenta…

Mais en 1943, l’invasion de l’Italie, décidée à la conférence de Québec, a été âprement disputée. Pour Churchill, il faudrait frapper le « ventre mou » de l’Europe : les Balkans. Une vieille marotte pour le 1er ministre anglais : en 1915, l’expédition – désastreuse – contre le détroit des Dardanelles, c’était déjà son idée. Quoi qu’il en soit, attaquer le sud de l’Europe, c’est attaquer le maillon faible de l’axe. Depuis 1940, l’Italie fasciste est militairement un boulet pour le IIIe Reich. La tentative d’invasion du sud de la France dans les Alpes a buté sur des chasseurs alpins en sous-nombre, mais bien retranchés. En 1940-41, la tentative d’invasion des Balkans tourne à nouveau à la calamité. La modeste armée grecque tient tête et oblige Hitler à distraire des troupes en pleins préparatifs de l’attaque contre l’URSS. Puis les difficultés italiennes en Afrique oblige à nouveau Hitler à y envoyer un corps expéditionnaire et un officier prometteur : Rommel et l’Afrika Korps.

Le régime fasciste de Mussolini, depuis 1922, a atteint son point de rupture. Il ne survit pas à l’année 1943.

Quoiqu’il en soit, sécuriser la Méditerranée reste un objectif certes important pour les Alliés, afin de garder une liaison maritime avec l’Union Soviétique et, pour le Royaume-Uni, garder une part importante de son autonomie grâce au canal de Suez et au pétrole irakien, mais cet objectif, avec la maitrise désormais totale de la rive sud du bassin méditerranéen, devient secondaire à l’heure de préparer l’ouverture du second front sur les côtes de France. Pour le commandement américain, hors de question de délaisser le débarquement de Normandie pour aller s’embourber en Italie. Les armées qui mènent les combats donnent une légère impression de bric et de broc. S’y côtoient Américains, Britanniques, Canadiens, Français, Polonais, Magrébins, Sud-Africains, Juifs de Palestine, Résistants Italiens, Grecs, Brésiliens…

« Ceux tombés à Monte Cassino »

« On peut mourir au front
Et faire toutes les guerres
Et beau défendre un si joli drapeau
Il en faut toujours plus
Pourtant y a un hommage à faire
A ceux tombés à Monte Cassino »

Zebda, Le bruit et l’odeur.

La mémoire portée par le personnage d’Alphonse Juin, officier pied-noir, c’est aussi cette mémoire ambigüe du rôle des Africains dans la libération de la France. Car les troupes disponibles de la France, en 1943, ce sont celles des territoires « libérés ». Autrement dit, les colonies d’Afrique. Et les premiers soldats sous les drapeaux sont essentiellement tunisiens, algériens, marocains. Cette armée d’Afrique envoyée en Italie, donc dans un pays ennemi, n’est pas, contrairement à la 2e DB qui doit s’entrainer en Grande-Bretagne pour la bataille de Normandie, « blanchie ». J’y reviens plus longuement dans un article à venir, qui devrait compléter la série Le Marteau et l’Enclume, à laquelle je crains que vous ne compreniez plus rien.

Les vétérans de la campagne d’Italie, quand, en 1952, Alphonse Juin est fait Maréchal de France, sont, pour certains, encore sous les drapeaux français, en Indochine notamment. Bientôt, beaucoup se partageront entre Harkas, Armée Française et Katibas.

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Ceci n’est pas un article.

Pirouette facile pour un article plus sur la forme que sur le fond et dont l’absence de titre donnait des migraines à l’auteur.

Post-scriptum : je viens de m’apercevoir que j’ai titré « Ceci n’est pas un article » alors que j’ai entendu hier que Gatti disait régulièrement « Ceci n’est pas du théâtre ».
Pas fait exprès, nom d’une pipe !

Hier, je suivais à l’École Normale Supérieure de Lyon une journée d’études consacrée à l’œuvre d’Armand Gatti, décédé il y a deux ans. Sans doute ai-je gardé un peu de son goût pour les titres à rallonge. L’œuvre de Gatti est riche de ces titres qui sont presque des œuvres en soi : Possibilité de la symétrie virtuelle se cherchant à travers les mathématiques selon les groupes de la dernière nuit d’Évariste Galois, Le Couteau-toast d’Évariste Galois avec lequel Dedekind fait exister la droite en mathématiques… par lui-même ou encore Quatre Schizophrénies à la recherche d’un pays dont l’existence est contestée.
Le poème consacré à Guingouin, Les Cinq noms de résistance de Georges Guingouin, a pour titre second : Poème rendu impossible par les mots du langage politique qui le hantent mais dont les arbres de la forêt de Berbeyrolle maintiennent le combat par son toujours maquisard Don Qui ?

Comme vous le constatez, j’ai encore du chemin à faire pour masquer mon manque d’imagination.

L’insaisissable individu Gatti

J’ai rencontré Gatti au tout début du projet Un passé très présent. Naïf, je pensais que j’allais poser ma caméra dans le bureau de ce vieux monsieur et lui demander de me raconter Guingouin, le maquis et la lutte contre le fascisme.
Sauf qu’avec Gatti, ça ne se passait pas comme ça.
Je demandais Guingouin, il convoquait Makhno ou Mao Tsé Toung.
Une attitude plus ou moins habituelle chez lui, qui lui a valu plus d’une fois d’être taxé de folie, de gâtisme (le jeu de mot est aisé) ou de mensonge.

Une polémique a agité le début des années 2010 quand les amicales d’anciens déportés de Neuengamme et Mauthausen l’accusent d’avoir usurpé le titre de déporté. Gatti répond à l’époque « Je n’ai jamais été à Neuengamme. » La messe est dite.
Sa nécrologie dans le Monde, en 2017, reprendra la polémique en l’état. En fait, il pourrait s’agir plutôt d’un malentendu entre l’œuvre de Gatti qu’on peut qualifier par simplicité de surréaliste et le fait qu’il a effectivement été mis au travail forcé après son arrestation dans son maquis de Haute-Corrèze dans le cadre de l’organisation Todt, par l’entreprise de construction navale Lindemann, basée à Hambourg, spécialiste de la construction de bases sous-marines.

Mais je reviendrai à l’avenir sur cette polémique. Pour l’instant, je manque sévèrement de billes pour en parler sérieusement.

Pour en revenir à ma rencontre avec Dante Sauveur « Armand » Gatti, j’en suis sorti déboussolé, ne sachant pas sur quel pied danser. Je m’étais promis d’y retourner, de prendre cet hurluberlu par le col : « cesse de parler par énigmes, vieux bonhomme » aurais-je peut-être fini par lâcher, à bout de patience. Mais la vie est ainsi faite qu’un mois après notre première, unique et dernière entrevue, Gatti décédait.
Pour tout dire, j’avoue que mes premières retrouvailles avec le matériau enregistré me laissèrent perplexe. Aujourd’hui, plus de deux ans après cet entretien, plusieurs autres interviews, des mois de réflexions, je commence non pas à comprendre, mais au moins, j’ai des résonances et des interprétations qui me viennent.

La journée d’hier a également apporté à mes réflexions.

« Pas biographie, bibliographie »…
Mais biographie quand-même.

L’axe de travail proposé par Olivier Neveux, Professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre à l’ENS Lyon était le suivant : aborder la biographie de Gatti au regard de son œuvre et non l’inverse. Logique : Gatti refusait obstinément d’être réduit à une biographie factuelle et souhaitait que seule son œuvre suscite l’intérêt. Furent donc cherchés dans son œuvre les camps, les identités multiples de Gatti (Dante – Sauveur – Armand), son italianité, sa recherche d’émancipation à la fois sur le champ politique et social que sur celui des limites du langage et de l’écriture, en particulier théâtrale.

Le travail selon l’axe proposé (la biographie dans la bibliographie et non l’inverse) fut porté par des intervenants de qualité, apportant chacun la haute teneur de leur travail.

N’empêche : qu’on le veuille ou non, derrière l’œuvre, il y a l’homme. L’enfant Gatti a grandi dans un bidonville monégasque, enfant d’une immigration italienne particulièrement stigmatisée et divisée.
Pour les Français, ils sont les Ritals que raconte François Cavanna, fils d’un maçon. Le père de Gatti, lui, est éboueur.
Pour eux-mêmes, ils sont tout sauf italiens : Piémontais, Napolitains… L’Italie qui n’est une et indépendante que depuis 1860 n’a pas gommé les régionalismes. À la misère et aux querelles de clocher s’ajoute la violence des confrontations entre pro-fascistes et anti-fascistes.
L’adolescent Gatti, qui vient de perdre son père, rejoint les maquis, s’y fait prendre (il n’a aucune expérience), est envoyé aux travaux forcés, s’évade et connait l’expérience de la guerre avec les parachutistes qu’il a rejoint. Une séquence lue hier le voit raconter un parachutage sur la Hollande auquel il a participé, à travers les tirs. L’homme devant sauter avant lui dans l’avion échange sa place avant le saut. Il est tué. Des 12 hommes dans l’avion, la moitié manque au point de rendez-vous à terre. L’homme qui a pris sa place est retrouvé mutilé.

Post-scriptum : il semble, d’après des gens informés, qu’Armand Gatti se soit engagé dans les SAS le 2 septembre 1944 et ait été formé en Grande-Bretagne au mois en octobre 1944. Il est ensuite affecté au 2e Régiment de Chasseurs Parachutistes. Cette unité est parachutée aux Pays-Bas en avril 1945, mais, semble t’il, sans Gatti. C’est l’opération Amherst. Sans doute celle évoquée ici.

Je ne saurais résumer son travail d’écriture à ça. Mais tout de même, je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a dans l’œuvre de Gatti la tentative répétée de dépasser les limites des moyens d’expression du langage pour dire l’indicible de ceux qui l’ont vécu à ceux qui ne l’ont pas vécu. Même s’il disait à ses stagiaires « la psychologie, dehors ! ».

Moi, je ne suis ni stagiaire ni psychologue.

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L’orphelin

Né en 1913, Georges Guingouin n’a presque pas connu son père, tué en 1914.
En cela, il partage le sort de nombreux européens de sa génération : 1,4 millions de soldats français sont tués pendant la première guerre mondiale.

Mais les circonstances du deuil du père méritent qu’on s’y penche, tant elles marquent le futur chef de maquis.

Charles Guingouin est sous-officier de carrière au régiment d’infanterie de Magnac Laval, en Haute-Vienne, le 138e. À la mobilisation, chaque régiment d’active se double d’un régiment de réserve portant son numéro augmenté de deux cents. Charles Guingouin est affecté au 338e RI.

Georges et sa mère vivent en quelques sortes une vie de caserne. C’est à dire entourés de familles qui vivent la même absence d’un proche engagé dans les mêmes combats. De fait, les régiments de 1914 sont regroupés selon une logique régionale. Chaque région militaire, une vingtaine en France métropolitaine et Corse, constitue un Corps d’Armée d’environ 40 000 hommes. Limoges centralise la 12e région militaire, donc le XIIe corps. Les effectifs viennent essentiellement de Haute-Vienne, Creuse, Corrèze, Dordogne et Charente.

Le positionnement des troupes française en août 1914.
L’offensive Moltke-Schlieffen.

Ces Dordognaux, Charentais et Limousins, s’ils ne sont pas prévus en 1ère ligne dans les premiers jours de la guerre, se trouvent rapidement plongés au cœur de l’offensive allemande. C’est le plan Moltke-Schlieffen. C’est aussi la période la plus meurtrière de la guerre, chaque état-major faisant mener des offensives à outrance pour tenter d’emporter rapidement la décision. 313 000 soldats français sont morts, prisonniers ou disparus au début du mois de septembre.
Pour l’Allemagne, engagée sur deux fronts, (déjà !), obtenir une décision rapide à l’ouest avant d’avoir à affronter le gros des troupes russes est vital. Elle jette donc le plus de force possible pour contourner et couper de leurs bases les troupes françaises et britanniques.
Après les défaites à Mons et Charleroi, en Belgique, le 23 août, c’est la Grande Retraite. Jusqu’à la victoire sur la Marne (12 septembre) , l’armée française tente d’enrayer la progression allemande et de rétablir une ligne de défense sur chaque rivière ou fleuve possible.

Dans les jours qui suivent Mons et Charleroi, les alliés franco-britanniques sacrifient des hommes et du matériel dans des batailles d’arrêts aux alentours de Cambrai. Ce sont les batailles du Cateau, de Guise, de Saint-Quentin… Et donc le village du Transloy, dans le secteur de Bapaume, à la limite entre les départements du Pas de Calais et de la Somme.

Le régiment de Charles Guingouin, sergent au 338e, est à Noyelles, entre Hénin-Beaumont et Douai le 27. 24 heures plus tard, il a reculé de 45 km, au sud-est de Bapaume, vers le village du Transloy. Une offensive est tentée en début de matinée le long de la Route Nationale 17 (aujourd’hui D917) le 28 août vers le village voisin de Sailly-Saillisel.
Les troupes allemandes sont retranchées en position défensive, 200 mètres en avant. Charles Guingouin est tué. Il a 31 ans.
En moins de deux heures, le régiment perd 1139 hommes sur un peu plus de 2200. Ils n’ont débarqué à Arras venant d’un cantonnement vers Gonesse (actuel Val d’Oise), c’est-à-dire n’ont été engagé que le 25 août au soir. De quoi alimenter des rancœurs.

Deux heures pour marquer une région

De fait, les hommes du 338e régiment d’infanterie peuvent légitimement considérer qu’ils ont été sacrifiés. Et que la faute en revient très fortement aux différents échelons hiérarchiques au dessus d’eux. Du haut commandement et ses erreurs stratégiques dès les premières semaines de la guerre au commandement divisionnaire et régimentaire qui fait mener cette attaque mal préparée du 28 août.
L’organisation de la mobilisation par régions militaires accentue l’aspect local de la catastrophe. Un régiment d’infanterie classique, comme celui de Magnac-Laval, est constitué, à ce moment-là, des militaires de carrière qui le composent habituellement, plus les classes d’active, celles faisant leur service militaire, qui sont déjà sous les drapeaux, les classes 12, 13 et 14, et les réservistes ayant fait leur service militaire dans le régiment et qui y sont mobilisables jusqu’à 35 ans. Les tués de ces deux heures sur un champ de bataille de 4 km de profondeur sont donc quasiment tous de la même région et ont entre 20 et 35 ans.

C’est toute une région qui se couvre, en quelques jours, d’épouses et de mères en deuil. Alimentant du même coup des ressentiments régionaux. De fait, avec presque 20% de pertes en novembre 1918, la 12e région militaire fait partie des plus lourdement touchées. Pas une exception toutefois. Plusieurs régions militaires comptent des taux de pertes similaires. Mais après-guerre, des régions porteront l’idée qu’elles ont été sacrifiées : majoritairement les régions les plus rurales. Moins qualifiées, les populations paysannes ont constitué le gros des régiments d’infanterie, les plus exposées et durement touchées.

De fait, la petite ville de garnison qu’est Magnac-Laval perd 20% de sa population entre les recensements de 1911 et 1921, environ 800 manquants sur presque 4000 habitants. La commune ne retrouve jamais sa population d’avant guerre.

État d’esprit

Difficile de dire si à Magnac-Laval, on a pu envisager par anticipation une telle hécatombe.
Des militaires de carrière comme Charles Guingouin et les hommes de son régiment s’imaginent peut-être en s’embarquant de la gare du Dorat le 6 août 1914 qu’ils ne partent pas pour une campagne courte, fraîche et joyeuse.
Certainement l’envisagent-ils comme leur devoir, mais ces soldats de métier doivent bien aussi imaginer que la façon dont ils se sont préparés ne correspond peut-être plus à la puissance de feu du matériel qu’ils manipulent.
Certainement aussi qu’en débarquant à Arras le 25, venant du cantonnement francilien où ils attendaient leur engagement sur la ligne de front, ils ont une idée de la situation périlleuse qu’ils viennent tenter de colmater. Et que la précipitation dans laquelle ils se trouvent augmente le danger pour eux.

Toujours est-il que le souvenir reste après guerre, à Magnac-Laval comme en beaucoup d’endroits. Georges Guingouin se fait raconter par le directeur de l’école de Bellac où il est élève les circonstances de la bataille qui a coûté la vie de son père. Qu’il voit sa mère fréquenter d’autres familles en deuil.
De quoi certainement l’influencer quand il mène lui-aussi des hommes au combat dans les années 40, dont certains ont été, en plus, enfants, ses élèves. Comme son père une trentaine d’années auparavant, il est trentenaire. Nombre des hommes sous ses ordres ont la vingtaine.

À plusieurs reprises, en 1943-1944, Guingouin refuse des engagements risqués.

Pour autant, il ne réfute pas son titre de colonel.

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