Ceci n’est pas un article.

Pirouette facile pour un article plus sur la forme que sur le fond et dont l’absence de titre donnait des migraines à l’auteur.

Post-scriptum : je viens de m’apercevoir que j’ai titré « Ceci n’est pas un article » alors que j’ai entendu hier que Gatti disait régulièrement « Ceci n’est pas du théâtre ».
Pas fait exprès, nom d’une pipe !

Hier, je suivais à l’École Normale Supérieure de Lyon une journée d’études consacrée à l’œuvre d’Armand Gatti, décédé il y a deux ans. Sans doute ai-je gardé un peu de son goût pour les titres à rallonge. L’œuvre de Gatti est riche de ces titres qui sont presque des œuvres en soi : Possibilité de la symétrie virtuelle se cherchant à travers les mathématiques selon les groupes de la dernière nuit d’Évariste Galois, Le Couteau-toast d’Évariste Galois avec lequel Dedekind fait exister la droite en mathématiques… par lui-même ou encore Quatre Schizophrénies à la recherche d’un pays dont l’existence est contestée.
Le poème consacré à Guingouin, Les Cinq noms de résistance de Georges Guingouin, a pour titre second : Poème rendu impossible par les mots du langage politique qui le hantent mais dont les arbres de la forêt de Berbeyrolle maintiennent le combat par son toujours maquisard Don Qui ?

Comme vous le constatez, j’ai encore du chemin à faire pour masquer mon manque d’imagination.

L’insaisissable individu Gatti

J’ai rencontré Gatti au tout début du projet Un passé très présent. Naïf, je pensais que j’allais poser ma caméra dans le bureau de ce vieux monsieur et lui demander de me raconter Guingouin, le maquis et la lutte contre le fascisme.
Sauf qu’avec Gatti, ça ne se passait pas comme ça.
Je demandais Guingouin, il convoquait Makhno ou Mao Tsé Toung.
Une attitude plus ou moins habituelle chez lui, qui lui a valu plus d’une fois d’être taxé de folie, de gâtisme (le jeu de mot est aisé) ou de mensonge.

Une polémique a agité le début des années 2010 quand les amicales d’anciens déportés de Neuengamme et Mauthausen l’accusent d’avoir usurpé le titre de déporté. Gatti répond à l’époque « Je n’ai jamais été à Neuengamme. » La messe est dite.
Sa nécrologie dans le Monde, en 2017, reprendra la polémique en l’état. En fait, il pourrait s’agir plutôt d’un malentendu entre l’œuvre de Gatti qu’on peut qualifier par simplicité de surréaliste et le fait qu’il a effectivement été mis au travail forcé après son arrestation dans son maquis de Haute-Corrèze dans le cadre de l’organisation Todt, par l’entreprise de construction navale Lindemann, basée à Hambourg, spécialiste de la construction de bases sous-marines.

Mais je reviendrai à l’avenir sur cette polémique. Pour l’instant, je manque sévèrement de billes pour en parler sérieusement.

Pour en revenir à ma rencontre avec Dante Sauveur « Armand » Gatti, j’en suis sorti déboussolé, ne sachant pas sur quel pied danser. Je m’étais promis d’y retourner, de prendre cet hurluberlu par le col : « cesse de parler par énigmes, vieux bonhomme » aurais-je peut-être fini par lâcher, à bout de patience. Mais la vie est ainsi faite qu’un mois après notre première, unique et dernière entrevue, Gatti décédait.
Pour tout dire, j’avoue que mes premières retrouvailles avec le matériau enregistré me laissèrent perplexe. Aujourd’hui, plus de deux ans après cet entretien, plusieurs autres interviews, des mois de réflexions, je commence non pas à comprendre, mais au moins, j’ai des résonances et des interprétations qui me viennent.

La journée d’hier a également apporté à mes réflexions.

« Pas biographie, bibliographie »…
Mais biographie quand-même.

L’axe de travail proposé par Olivier Neveux, Professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre à l’ENS Lyon était le suivant : aborder la biographie de Gatti au regard de son œuvre et non l’inverse. Logique : Gatti refusait obstinément d’être réduit à une biographie factuelle et souhaitait que seule son œuvre suscite l’intérêt. Furent donc cherchés dans son œuvre les camps, les identités multiples de Gatti (Dante – Sauveur – Armand), son italianité, sa recherche d’émancipation à la fois sur le champ politique et social que sur celui des limites du langage et de l’écriture, en particulier théâtrale.

Le travail selon l’axe proposé (la biographie dans la bibliographie et non l’inverse) fut porté par des intervenants de qualité, apportant chacun la haute teneur de leur travail.

N’empêche : qu’on le veuille ou non, derrière l’œuvre, il y a l’homme. L’enfant Gatti a grandi dans un bidonville monégasque, enfant d’une immigration italienne particulièrement stigmatisée et divisée.
Pour les Français, ils sont les Ritals que raconte François Cavanna, fils d’un maçon. Le père de Gatti, lui, est éboueur.
Pour eux-mêmes, ils sont tout sauf italiens : Piémontais, Napolitains… L’Italie qui n’est une et indépendante que depuis 1860 n’a pas gommé les régionalismes. À la misère et aux querelles de clocher s’ajoute la violence des confrontations entre pro-fascistes et anti-fascistes.
L’adolescent Gatti, qui vient de perdre son père, rejoint les maquis, s’y fait prendre (il n’a aucune expérience), est envoyé aux travaux forcés, s’évade et connait l’expérience de la guerre avec les parachutistes qu’il a rejoint. Une séquence lue hier le voit raconter un parachutage sur la Hollande auquel il a participé, à travers les tirs. L’homme devant sauter avant lui dans l’avion échange sa place avant le saut. Il est tué. Des 12 hommes dans l’avion, la moitié manque au point de rendez-vous à terre. L’homme qui a pris sa place est retrouvé mutilé.

Post-scriptum : il semble, d’après des gens informés, qu’Armand Gatti se soit engagé dans les SAS le 2 septembre 1944 et ait été formé en Grande-Bretagne au mois en octobre 1944. Il est ensuite affecté au 2e Régiment de Chasseurs Parachutistes. Cette unité est parachutée aux Pays-Bas en avril 1945, mais, semble t’il, sans Gatti. C’est l’opération Amherst. Sans doute celle évoquée ici.

Je ne saurais résumer son travail d’écriture à ça. Mais tout de même, je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a dans l’œuvre de Gatti la tentative répétée de dépasser les limites des moyens d’expression du langage pour dire l’indicible de ceux qui l’ont vécu à ceux qui ne l’ont pas vécu. Même s’il disait à ses stagiaires « la psychologie, dehors ! ».

Moi, je ne suis ni stagiaire ni psychologue.

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Les ombres au crépuscule 2/2

Le 12 septembre était inaugurée l’exposition Morts pour la France au Mémorial de Montluc.

Comme indiqué précédemment, cette inauguration coïncidait avec le cinquantenaire de la sortie en salle de l’Armée des Ombres de Melville. Une projection avait donc lieu après l’inauguration.

Imaginez retentir cette musique de film dans les murs de la prison mémorial de Montluc.

L’exposition :

Morts pour la France est une exposition consacrée aux fusillés du champ de tir de la Doua. Terrain de manœuvre, d’entraînement au tir et caserne depuis son acquisition par le ministère de la Guerre sous la monarchie de juillet, ce coin de Villeurbanne en bord de Rhône a servi de lieu d’exécution et de charnier. A la libération, la Résistance en fait une nécropole nationale.

Le dossier de presse est disponible ici.

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Les ombres au crépuscule 1/2

Le 12 septembre 1969, il y a 50 ans, l’Armée des Ombres de Melville, est sorti en salle. C’est l’adaptation du roman éponyme de Joseph Kessel de 1943.

Ce soir, c’est dans la cour de la prison de Montluc que je revois ce film.

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J’écris ton nom…

Écoutez la chronique radio en cliquant sur l’image.

Faute de temps pour moi-même écrire, je me permets de relayer ici ces mots d’Aurélien Bellanger hier matin sur France Culture.

La conclusion du 4 septembre, 8h45

Sans doute que la poésie a chanté la geste de la résistance parce que celle-ci opposait à ceux qui sortaient leur revolver quand ils entendaient le mot culture (Goebbels) ceux qui quand on leur proposait de sacrifier au budget de la guerre celui de la culture répondirent : « mais alors pourquoi nous battons nous ? » (Churchill)

Je pose ça là brièvement comme une note pour plus tard.

À réfléchir aussi, ce passage par la commune de Peyrat le Château et son monument au mort. Deux remarques : la liste des tués de 39-45 est impressionnante ; les morts de Peyrat ne sont pas « Morts pour la France » mais « victimes de la guerre ».

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« Le vote socialiste pour faire barrage aux communistes »

Hier, M. Viroulaud, adjoint au maire de la ville de Limoges, m’a accordé une interview dans une salle de travail du musée de la Résistance en sa qualité d’adjoint en charge de la mémoire et des anciens combattants.

M. Viroulaud milite dans la droite limougeaude depuis le milieu des années 1990, ce qui lui a valu de nombreux revers électoraux comme il se plait à le rappeler avec le sourire. Jusqu’à ce qu’un désistement lui permette de devenir conseiller municipal en 2010. Et surtout, jusqu’aux élections municipales 2014, où Limoges, bastion socialiste, bascula à droite avec la victoire de la liste d’Émile-Roger Lombertie.

Symboliquement, 2014 est un choc. Léon Betoulle, de la SFIO, tient la mairie de 1912 à 1941 où il est destitué par Vichy et remplacé par André Faure, représentant de la droite limougeaude avant-guerre. Betoulle, pourtant, avait voté les pleins pouvoirs. En 1944, c’est donc le communiste Henri Chadourne qui assure l’intérim. Le musée de la Résistance porte d’ailleurs son nom. Les élections de 1945 portent alors Georges Guingouin à la mairie. Puis, en 1947, Léon Betoulle reprend la mairie jusqu’à sa mort en 1956 ou lui succèdent, jusqu’à 2014, les socialistes Longequeue et Rodet.

Comme évoqué avec M.Savy, ancien président de région, la vie politique limougeaude s’est longtemps construite sur une opposition entre socialistes et communistes. M.Viroulaud affiche pour sa part sa conviction : les longues années de faiblesse des forces de droite et du centre sont sans doute dues à un report des voies vers un barrage au parti communiste.

Cela ne résume pas, néanmoins, l’entretien que nous avons eu avec M.Viroulaud au sujet de ses fonctions à la mémoire et aux anciens combattants et à la place laissée à la mémoire de la Résistance dans l’espace public limougeaud.

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Au cœur de l’orage

Grâce à des amis, je viens d’avoir l’occasion de passer quelques jours dans le Vercors. Un voyage en pays de mémoire.

Je prendrais le temps de faire quelques lignes à ce sujet quand j’aurai laissé derrière moi quelques tracas administratifs.

Quelques faits intéressants pour commencer.

  1. C’est avec le plan Montagnard que ce massif entre Drôme et Isère, entre Die et Grenoble, prend son unité géographique. Le nord et le sud sont en effet séparés par des gorges extrêmement encaissées où aujourd’hui encore, par endroits, deux véhicules ne se croisent qu’avec prudence. C’est justement ces accès difficiles qui inspirent à des résistants locaux l’idée d’en faire une citadelle maquisarde et un point d’appui pour des opérations aéroportées. Nord et sud sont également très différents avant guerre par l’activité et le développement. Au nord, notamment, la station de Villard de Lans. Au sud, des villages plus modestes et des terres plus sauvages. Le randonneur s’en régale.
  2. La tragédie du Vercors se joue en un peu plus de deux mois. Les réfugiés s’y retrouvent dès le début de la guerre, comme dans tous les territoires ruraux où l’occupant se montre peu . C’est l’apport de réfractaires au STO devenant forestiers pour l’occasion qui développe les premiers camps en 43. Mais c’est surtout le lancement du mot d’ordre de rejoindre les maquis en juin 1944 qui scelle le drame à venir. De 400 maquisards, ils se retrouvent 4000. Après les 750 morts de juillet (plus 200 civils), et la dispersion, ils ne sont plus que 1200 à participer au sein des unités constituées sur le plateau aux combats de la libération dans la vallée du Rhône.
  3. Vassieux en Vercors, au delà du triste visage d’une commune reconstruite en hâte à la fin des combats, présente 3 sites principaux et complémentaires. La Nécropole nationale, où reposent pèle mêle les maquisards et les civiles assassinés, de 12 ans pour la plus jeune victime à 91 pour la plus âgée. Cette nécropole date de la fin de la guerre. Le Mémorial, qui comme son nom l’indique, se veut lieu de mémoire. C’est l’implantation la plus tardive, 50 ans après les faits, sur les hauteurs surplombant la vallée de Vassieux. Le musée départemental de la résistance de Vassieux, dans le bourg, derrière l’église reconstruite où est célébrée la messe du souvenir le 21 juillet, jour de l’attaque allemande par planeurs sur le village. Construit à l’initiative d’un ancien maquisard dans les années 70, c’est un lieu de mémoire devenu lieu d’histoire. Encore riche de collections d’objets (tracts, affiches, armes et pièces d’uniforme), le musée a très subtilement intégré sa première mouture à sa rénovation autour des années 2000. Ainsi ont été conservée dans le musée les premiers panneaux écrits par Joseph la Picirella, l’initiateur du musée. À la fois recul et respect de son point de vue.

Le reste en vrac. Bonne journée à tout le monde.

« Un bandit d’honneur »

J’avais réalisé au cours de l’été 2018 l’interview de Yann Fastier, autour de son album jeunesse intitulé Guingouin, un chef du maquis. Un bel album, au trait inspiré des affiches sérigraphiées de l’avant-guerre.

Deux choses sont très intéressantes à noter : la première, c’est que Guingouin n’était pas l’idée première de l’auteur, qui cherchait avant tout à illustrer un personnage de bandit d’honneur. Un autre album est d’ailleurs sorti plus tardivement sur Zapata, au titre prometteur de Zapata est vivant, slogan de l’Ejercito Zapatista de Liberacion Nacional du Chiapas. De là à faire de Guingouin le Zapata des limousins, la tentation ne ferait peut-être pas l’unanimité. J’en reviens à la prudence sur les comparaisons entre des situations historiques, politiques, économiques et géographiques pas forcément comparables en tous points.

La deuxième, c’est qu’à mesure de ses travaux de préparation, Yann Fastier s’est éloigné du récit d’un héros individuel pour y construire un récit à plusieurs voix. Et c’est toute l’intelligence de la démarche narrative : une légende s’écrit par le récit des autres, à l’aune des impressions produites par les faits sur les narrateurs. J’ai pensé à cette séquence du film Braveheart de Mel Gibson. Un film qui n’a pas que des qualités et qui tord les faits historiques – bon dieu, il y avait un pont à Stirling Bridge, c’était pas une gentille empoignade entre des gentils paysans en kilt au milieu d’une prairie, c’était une bataille rangée où les troupes de Wallace sont parvenus isoler une partie de la troupe anglaise et à la dérouiller à l’entrée d’un pont. Mais pour revenir à ce qui nous occupe, dans cette scène (voir ici si vous ne vous souvenez pas), la légende de William Wallace se diffuse. Et pour le montrer, Gibson filme successivement un colporteur/voyageur/messager quelconque, puis plusieurs conversations où les faits qu’on prête au personnage sont de plus en plus extraordinaires. Tout cela fait écho à l’interview de Laurent Douzou que j’ai publiée dernièrement. La lutte clandestine doit se nourrir d’un certain degré de guerre psychologique, de bluff, pour favoriser l’adhésion de la population à son action et obtenir une certaine complicité. On rejoint là les théories de Mao sur la guerre révolutionnaire et le fait d’être « dans la population comme le poisson dans l’eau. » Récemment, en discutant avec une consœur journaliste, connaisseuse de la vie politique et sociale et cultivée, je me suis aperçu qu’elle prêtait à Guingouin 30 000 hommes et la libération d’autres villes que Limoges, hors de la Haute-Vienne. Cela fait écho également à l’interview que m’avait accordé Christian Pataud, et à cette phrase présente dans la bande annonce.

C’est un aspect à avoir en tête quand on s’intéresse à l’histoire d’un mouvement clandestin comme la Résistance. Tout groupe en lutte produit sa propagande. Sans être cynique, remettre tout en cause et ne plus vouloir croire en rien, il faut garder cette prudence vis-à-vis des faits. Et notamment parce que tous les faits ne sont pas purement objectifs. La Résistance française, par son action propre, n’aurait pu chasser du territoire français les armées du IIIe Reich. Néanmoins, par les actions de renseignement, de sabotage et de lutte armée, les femmes et les hommes des groupes et réseaux de Résistance ont apporté leur contribution à la destruction du régime nazi, à l’instar des armées conventionnelles et non-conventionnelles britanniques, américaines, françaises libres, polonaises, hollandaises, belges, danoises, norvégiennes, russes, biélorusses, ukrainiennes, baltes, etc. Au delà de la contribution tangible et objective à l’effort de guerre, ces femmes et ces hommes ont avant tout sauvé l’honneur. Et ça, c’est bien une notion subjective.