COMMÉMORATIONS DU 13 NOVEMBRE – 10 ANS APRÈS : QUELLES FIGURES POUR QUELLE MÉMOIRE ?

Cela ne vous aura sans doute pas échappé : cette semaine, la France sera marquée par des jours de mémoire. En plus de l’hommage historique du 11 novembre, cette année auront lieu pour les 10 ans, les commémorations du 13 Novembre 2015. Un moment qui, dix ans après, exige bien plus qu’un simple recueillement. Le recul venant, il m’est (un peu) plus facile de travailler le sujet.

Réalisée après les attentats par l'artiste californien Obey, la fresque de Marianne sur une façade du 13e arrondissement de Paris a été détournée par des graffeurs anonymes en 2020, faisant pleurer Marianne sur les renoncements de la République à ses valeurs alors que se discutait la loi dite de sécurité globale.Ce détournement résonnait particulièrement fort à l'approche des commémorations du 13 novembre, une période où la Nation se recueille sur les valeurs de liberté et de solidarité attaquées. L'artiste a depuis restauré l'œuvre en intégrant une larme. Oui, bel et bien, Marianne pleure.
Réalisée après les attentats par l’artiste californien Obey, la fresque de Marianne sur une façade du 13e arrondissement de Paris a été détournée par des graffeurs anonymes en 2020, faisant pleurer Marianne sur les renoncements de la République à ses valeurs alors que se discutait la loi dite de sécurité globale. Ce détournement résonnait particulièrement fort à proximité des commémorations du 13 novembre, une période où la Nation se recueille sur les valeurs de liberté et de solidarité attaquées. L’artiste a depuis restauré l’œuvre en intégrant une larme. Oui, bel et bien, Marianne pleure.

 

Le 10e anniversaire des attentats de novembre 2015 donne lieu à un ensemble d’événements officiels, culturels, et citoyens, de l’hommage solennel aux victimes (Stade de France, terrasses, Bataclan, Jardin mémoriel) à la « Course de la Fraternité ». Dix ans plus tard, ces commémorations ne sont pas un simple exercice de souvenir, mais l’occasion d’une réflexion profonde sur les figures et les récits que la Nation choisit de mettre en lumière. C’est dans cette sélection que résident les ambivalences d’une mémoire en construction.


 

La figure ambivalente des forces de l’ordre

Ces commémorations sont traditionnellement l’occasion de saluer le courage et l’engagement des forces de l’ordre, premiers intervenants face à l’horreur. Leurs actions au Bataclan (assaut de la BRI et du RAID) ou au Stade de France, ainsi que leur présence après les fusillades, sont centrales dans le récit de la riposte républicaine et de la fraternité nationale.

Pourtant, cette figure du policier-héros est confrontée à une actualité sociale tendue. Les années écoulées depuis 2015 ont été marquées par des débats virulents et des accusations de violences policières dans d’autres contextes, notamment dans les quartiers populaires. Le calendrier renforce cette tension : la commémoration du 13-Novembre coïncide presque avec celle des émeutes des banlieues de l’automne 2005, un événement où l’image de la police a été fortement ébranlée et où la rancœur envers les représentants de l’État était au cœur du mouvement.

Les premiers intervenants au cours du massacre au Bataclan sont des hommes de la BAC, brigade anti-criminalité, unité qui n’a par ailleurs pas toujours bonne presse auprès d’une partie de la population, véhiculant une image d’unités hors de contrôle et flirtant régulièrement avec l’illégalité. En 2012, le journal Le Monde la qualifiait de « Police d’exception » comme le terme « justice d’exception » qualifie généralement une dérogation au droit, voire aux droits de l’homme.

Tout récemment, des images vidéos ont circulé montrant un comportement manifestement problématique lors des opérations autour du chantier de méga-bassine à Sainte Soline. Elles s’ajoutent à nombre de révélations sur des recours à la force dont la légitimité et la proportionnalité peuvent largement se discuter au cours des divers mouvements sociaux de ces dernières années.

 

Dans ce contexte, commémorer la police, c’est naviguer entre deux récits :

  • Le récit quasi unanime de la bravoure face au terrorisme, qui fait l’objet d’un consensus national.
  • Le récit clivé des relations entre l’État et une partie de sa population, marqué par la violence et le rejet de l’autorité.

Le défi de la mémoire est alors d’honorer le sacrifice et le dévouement sans masquer les fractures sociales.


 

De « victime » à « acteur » : la résilience au centre du récit

Lecture du rapport sur les attentats du 13 novembre 2015  écrit sur la base du dossier d'instruction par Jean-Louis Periès, président de la cour d'assises spéciale, lors de l'audience du 10 septembre 2021. © Radio France - Valentin Pasquier
Lecture du rapport sur les attentats du 13 novembre 2015 écrit sur la base du dossier d’instruction par Jean-Louis Periès, président de la cour d’assises spéciale, lors de l’audience du 10 septembre 2021. © Radio France – Valentin Pasquier

 

Au lendemain des attentats, la figure de la victime était d’abord celle de la personne dans l’attente de réparation et de justice, souvent reléguée à un statut passif. Cependant, le processus commémoratif et surtout le procès V13 ont transformé cette perception.

  • L’affirmation au procès V13 : Pendant près de cinq semaines d’audiences, les rescapés, les familles et les proches ont livré des témoignages poignants et détaillés. Ils ne se sont pas contentés d’être des plaignants : ils ont été les acteurs du procès, les gardiens de la vérité factuelle et émotionnelle. Le procès a été salué comme un « moment de vérité historique » offrant une tribune pour que leur souffrance et leur résilience puissent s’exprimer pleinement.
  • L’action post-traumatique : Aujourd’hui, on les retrouve non plus seulement comme « victimes » mais comme de véritables acteurs de la mémoire et de la reconstruction. Leurs parcours de résilience sont au cœur de la programmation médiatique, des initiatives sportives (Marche et course de la fraternité) et des œuvres culturelles (Spectacle Les Consolantes). L’existence même d’associations de victimes (comme 13Onze15 ou Life for Paris) et la mise en place du Programme 13-Novembre (collecte de milliers de témoignages filmés) témoignent d’une prise d’acteur sur l’histoire.
  • La reconnaissance : Le MMT (Musée-Mémorial du Terrorisme), avec son accent sur l’hommage, la documentation des témoignages et la transmission, ainsi que la création de la Médaille nationale de reconnaissance aux victimes du terrorisme, confirment que la mémoire intime des victimes est désormais érigée en mémoire collective de la Nation. La victime n’est plus seulement celle qui subit, mais celle qui témoigne, lutte et transmet.

 

La face cachée de la résilience : fissures et questions démocratiques

Il serait tentant, même si vrai par ailleurs, de ne retenir de ce 10e anniversaire que les images rassurantes de la résilience des victimes et d’une démocratie en capacité de juger les criminels dans le respect de leurs droits lors du procès V13. C’est l’honneur des sociétés démocratiques de garantir les droits des accusés, même ceux qui ont nié les leurs à leurs victimes.

Toutefois, ces commémorations doivent être aussi l’occasion de se souvenir des failles profondes que ces attaques ont révélées et creusées :

  • La question de l’appartenance : ces attaques ont été perpétrées en grande partie par des individus issus de nos sociétés, partis chercher en Syrie et en Irak un autre idéal que celui de la République française et des sociétés ouvertes que nous espérons défendre ici. Cela pose la question lancinante de la désaffiliation et de l’échec d’une partie du modèle intégrateur.
  • Les fondations démocratiques ébranlées : ces attaques ont amené nos démocraties à vaciller sur leurs fondations. En réaction, l’État a adopté des mesures d’urgence dérogatoires au droit commun (état d’urgence) et modifié durablement sa législation. La vigilance doit rester de mise quant à l’équilibre entre sécurité et libertés publiques.
  • L’institution policière et la « dette du Bataclan » : Pour l’institution policière, cette période a signifié un regain d’affection et de reconnaissance unanime. Mais elle a aussi pu accentuer le sentiment d’être une citadelle assiégée, alimentant chez une partie des effectifs et de la population l’idée d’une « dette du Bataclan » justifiant l’impunité ou un traitement de faveur pour les forces de l’ordre, aggravant les tensions sociales dans d’autres contextes.
  • La montée des extrêmes : Le discours stigmatisant les musulmans et les immigrés a largement bénéficié de ce post-13 Novembre. Les élections qui ont eu lieu pendant ces dix années ont vu par deux fois l’extrême droite se qualifier pour le second tour de la présidentielle et obtenir un nombre inédit de sièges à l’Assemblée nationale. Ces signes rappellent que la résilience du 13-Novembre n’est pas totale si elle s’accompagne d’une fragmentation accrue de la société et d’une menace pour ses valeurs démocratiques.

Le 10e anniversaire doit donc être un moment d’hommage légitime, mais aussi de lucidité sur les faiblesses persistantes de notre société, qui doit continuer à se battre non seulement contre le terrorisme, mais aussi contre ses causes et ses conséquences et notamment ses propres travers.

 

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