Koufra 1941 : Analyse d’une victoire tactique et d’une construction mémorielle
Ce 31 janvier 2026 marque le 85e anniversaire du déclenchement de l’offensive sur l’oasis de Koufra. Si cet événement occupe une place centrale dans la mystique de la France Libre, il convient d’en analyser les faits : la genèse de la « Colonne Leclerc » au sein d’un Empire en bascule, les réalités géographiques de ce verrou saharien et le processus de transformation d’un succès d’estime en un mythe fondateur.

Le 31 janvier 1941, les premières unités du Long Range Desert Group (LRDG) britannique, opérant en coordination avec les forces françaises, engagent le combat contre la Sahariana di Cufra. Ce contact marque le début d’une campagne de trente jours qui aboutira à la prise du fort d’El Tag par les hommes du colonel Leclerc.
Repères géographiques : L’isolement comme donnée stratégique
Pour comprendre l’exploit logistique de Koufra 1941, il faut situer l’objectif. L’oasis se trouve au cœur du désert Libyque, dans le sud-est de la Libye (Cyrénaïque), entourée par des zones parmi les plus arides du Sahara.
En 1941, Koufra se situe à environ 1 000 kilomètres au sud de Benghazi et 1 000 kilomètres au nord de Faya-Largeau, au Tchad. Cet isolement en faisait un « verrou » souverain : pour l’Italie fasciste, c’était une escale aérienne vitale vers son empire d’Afrique Orientale ; pour la France Libre, c’était la porte d’entrée vers la Méditerranée. Aujourd’hui, Koufra demeure une enclave stratégique, plaque tournante des flux entre l’Afrique subsaharienne et le bassin méditerranéen.
Le socle politique : Le ralliement du Cameroun et de l’AEF
La bataille de Koufra 1941 est l’aboutissement d’une dynamique politique amorcée à l’été 1940. Sans l’assise territoriale de l’Afrique Équatoriale Française (AEF) et du Cameroun, la France Libre serait restée une instance sans capacité de projection militaire.
- 26 août 1940 : Félix Éboué, gouverneur du Tchad, est le premier à proclamer le ralliement de son territoire à la France Libre.
- 27 août 1940 : Leclerc débarque à Douala et obtient en quelques heures le ralliement du Cameroun.
- Fin août 1940 : Le mouvement s’étend au Congo et à l’Oubangui-Chari, sécurisant une profondeur stratégique au nord du Tchad.
C’est à partir de ce bloc territorial que Leclerc organise sa colonne à Fort-Lamy dès décembre 1940, s’appuyant sur l’administration d’Éboué.
Le ralliement de l’empire jouera par la suite un rôle crucial pour la reconnaissance de la France Libre par les Alliés, mais c’est une autre histoire.
La « Colonne Leclerc » : Une force hybride et légère
La colonne Leclerc est un détachement léger adapté à la mobilité extrême. Elle se compose d’environ 400 hommes :
- Une cinquantaine d’Européens.
- Une majorité de tirailleurs sénégalais (originaires du Tchad et du Cameroun).
- Équipement : 60 véhicules, deux automitrailleuses et un unique canon de montagne de 75 mm Schneider.
Le déroulement des opérations : La victoire par le bluff
La campagne n’est pas une bataille de lignes de front, mais une succession d’escarmouches. Après un échec initial du LRDG le 31 janvier, Leclerc poursuit seul. Le tournant tactique a lieu le 18 février, lorsque ses camions bousculent les unités motorisées italiennes à l’extérieur de l’oasis.
Le siège du fort d’El Tag, doté de murs de quatre mètres de haut, repose sur l’usure morale. Le lieutenant Ceccaldi déplace son unique canon de 75 mm plusieurs fois par jour pour simuler une batterie complète, tandis que des patrouilles de tirailleurs harcèlent les Italiens chaque nuit. Le 1er mars 1941, les Italiens capitulent. Leclerc capture 11 officiers et 291 soldats.
Analyse de la construction légendaire
Le succès de Koufra 1941 ne repose pas uniquement sur ses résultats militaires, mais sur une mise en récit qui transforme un raid saharien en épopée. Trois éléments structurent cette légende :
- L’imaginaire de l’Empire : Dans l’esprit de la métropole, ces territoires lointains et désertiques revêtent une dimension mythique. La géographie physique de la Libye et plus largement du continent africain, radicalement étrangère aux paysages de la métropole française, sert de décor à une action héroïque perçue comme hors du temps. Et plus globalement, quand on n’a pas d’image mentale précise des faits, on a plus de place pour l’imaginaire.
- La pureté par le dénuement : L’image d’une France Libre se reconstruisant « à partir de rien » est centrale. Leclerc ralliant le Cameroun avec une délégation restreinte, à bord de pirogues et armé de simples pistolets, incarne ce désintéressement. Ce dénuement matériel renforce l’idée d’une « pureté morale » et d’un acte de foi initial. D’autant que ce dénuement tend à gommer (en image tout du moins) les hiérarchies des structures politiques et militaires et à promouvoir des hommes sur le champ de bataille. On y retrouve d’ailleurs les ressorts de l’idéal méritocratique de la promesse républicaine (à l’image des soldats de l’An II et de leurs généraux issus du rang) de la dichotomie légalité-légitimité qu’on retrouve dans les gestes des bandits d’honneur.
- La validation par la continuité : Le Serment ne serait qu’une anecdote s’il n’avait été suivi d’actes. La conquête ultérieure du Fezzan, la fédération de la 2e DB autour de Leclerc et la libération effective de Strasbourg valident rétrospectivement la promesse de 1941.
Enfin, le choix de Strasbourg est hautement symbolique. Depuis cette oasis libyenne, Leclerc désigne la capitale alsacienne, cœur des déchirements franco-allemands depuis 1870, signifiant que la reconquête de l’Empire n’a d’autre but que l’intégrité retrouvée de la nation.
De la victoire au Serment : La construction du récit
Le « Serment de Koufra », prononcé le 2 mars 1941, fige l’engagement de poursuivre la lutte jusqu’à Strasbourg.
« Jurez de ne déposer les armes que lorsque nos couleurs, nos belles couleurs, flotteront sur la cathédrale de Strasbourg. »
Les premières mentions publiques restent cependant progressives. Le 10 mars 1941, le journal Le Courrier de l’Air titre sur la « Première victoire française en Libye ». La consécration n’intervient réellement que le 23 novembre 1944, lorsque Leclerc publie son Ordre du jour n°73 : « Le serment de Koufra est tenu ».


Les héros, les légendes et leur construction, c’est aussi une autre histoire.
À signaler : l’épisode sur Koufra dans l’excellent podcast consacré à Leclerc par Philippe Collin.
Parallèles historiques : une zone de conflit permanente
85 ans après Koufra 1941, l’oasis demeure un point névralgique. Lors des guerres civiles libyennes récentes (2012-2024), Koufra a de nouveau été le théâtre de combats violents entre les tribus Toubou et Zwai et entre factions. L’enjeu reste le contrôle des flux migratoires et commerciaux. La géographie saharienne dicte toujours sa loi : le contrôle des points d’eau et des bases isolées demeure le seul moyen d’exercer une souveraineté dans ces immensités. Simplement les pick-ups ont remplacé les camions Bedford.
Résumé : Chronologie des événements clés
| Date | Événement | Portée |
|---|---|---|
| 26 août 1940 | Ralliement du Tchad | Félix Éboué offre le premier socle territorial à la France Libre. |
| 27 août 1940 | Ralliement du Cameroun | Leclerc assure les ressources et l’accès maritime (Douala). |
| 31 janv. 1941 | Début des opérations | Premier engagement avec le LRDG à Koufra. |
| 1er mars 1941 | Reddition d’El Tag | Victoire tactique française par le bluff et l’artillerie mobile. |
| 2 mars 1941 | Le Serment | Engagement de ne déposer les armes qu’à Strasbourg. |
| 23 nov. 1944 | Libération de Strasbourg | Le serment est officiellement accompli par la 2e DB. |