C’est une image que j’aime ressortir dans les heures difficiles.
Déjà, en novembre 2015, j’avais eu envie de la faire figurer sur les réseaux sociaux.
Pendant les périodes de confinement auxquelles nous a contraints la pandémie de Covid-19, elle me trottait de nouveau en tête. J’attendais d’avoir quelque chose d’un tant soit peu intéressant à en dire.

Après la capitulation de la France à la mi-juin, et l’échec de la Luftwaffe à briser les reins de la RAF à la fin de l’été 1940, la stratégie allemande évolue vers le bombardement massif de Londres pour faire céder la population britannique. Le Blitz commence le 7 septembre 1940 par les premiers bombardements nocturnes. Le palais de Holland House, dans le quartier londonien chic de Kensington, est touché par des bombes incendiaires dans la nuit du 27 septembre 1940. Seule l’aile est échappe à l’incendie.

Une bibliothèque historique à Kensington

Ce manoir du XVIIe siècle est un petit symbole de la gentry britannique. Le roi George VI et la reine Elisabeth (la future « Queen Mum ») y ont assisté à un bal des débutantes durant l’année 1939.
Le palais tient son nom de son deuxième propriétaire, gendre du premier, Henry Rich, 1er comte de Holland (au Lincolnshire, dans l’est de l’Angleterre, et non aux Pays-Bas).
Un noble puissant qui obtient plusieurs titres au cours des années 1620 – Lord Kensington et Earl of Holland.
Ce qui ne l’empêchera pas d’être décapité en 1649 pour avoir choisi le Roi contre le Parlement (et Cromwell) dans la Guerre Civile Anglaise, à l’instar du roi Charles Ier. En termes de décapitations de nobles et de monarques, c’est comme à Fontenoy : « Messieurs les Anglais, tirez les premiers. »

Et donc ce palais de Holland House, qui, à l’instar du comte du même nom, finira par perdre le sommet, contenait une bibliothèque. Dont une des pièces rares était le Codex Boxer, la toute première description et représentation connue par des Européens des pays et populations d’Asie du Sud-Est. En l’occurrence, les Espagnols lors de la colonisation des Philippines, à la fin du XVIe siècle.
L’ouvrage est consultable ici sur le site de l’Université de l’Indiana qui en a hérité.
Holland House est un miracle, car la bibliothèque et son précieux contenu ont été sauvés.

Le résumé photographique d’une politique
Venons-en à cette photo. Elle est aujourd’hui dans le domaine public. C’est une production de la propagande britannique.
Elle est prise plusieurs semaines après le raid du 27 septembre, vers la fin du mois d’octobre, et publiée début novembre 1940 dans la presse britannique.
Le fait qu’elle ait été mise en scène est hautement probable.
Mais elle est aussi parfaitement en cohérence avec une stratégie de communication du gouvernement britannique (à laquelle je souscris) autour d’une alternative claire : la civilisation contre la barbarie.
« Quand j’entends le mot culture…
…Je sors mon revolver. » Cette phrase est souvent attribuée à Joseph Goebbels, ministre « de l’Éducation du Peuple et de la Propagande » du IIIe Reich. En réalité, l’eut-il prononcée, il n’en a pas la paternité.
Cette phrase est écrite presque mot pour mot en 1934 dans une pièce de théâtre hagiographique consacrée au militant nationaliste Albert Leo Schlageter par le dramaturge très bien en cour dans le régime nazi, Hanns Johst. L’attribution de cette citation à Goebbels n’est cependant pas complètement incongrue, eu égard à ses fonctions de censeur et de propagandiste.
Il n’est pas interdit de prendre cette réplique d’un plumaillon nazi pour une déclaration de politique générale.
Naturellement, je ne vous refais pas le programme d’Histoire de fin de collège, le recours à un art officiel encadré de canons stricts est commun à tous les régimes autoritaires. Les nazis n’ont pas le monopole.
En URSS, le Réalisme Socialiste Soviétique s’attaque de la même manière à l’art bourgeois.
« Mais alors, pourquoi nous battons-nous ? »
Pour les Britanniques, dès lors, la mobilisation du champ lexical est évidente et ne demande pas une grande gymnastique intellectuelle. Comme les travaux de Johann Chapoutot le montrent, le nazisme est une révolution culturelle.
Pour détourner l’expression : c’est la lutte finale.
Le gouvernement Churchill l’a bien compris : la guerre qui a commencé en septembre 1939, c’est la fin du modèle westphalien des relations internationales.
À la fin de la guerre de Trente Ans, au milieu du XVIIe siècle, la plupart des grandes nations européennes se reconnaissent mutuellement leur souveraineté. Il ne s’agit plus de soumettre l’autre et de prendre ses terres. Ce n’est pas vraiment que les peuples du monde décident de se faire la guerre de manière civilisée ou de ne plus se faire la guerre du tout, il ne faut pas exagérer.
Mais une sorte de modus vivendi tente de se mettre en place. Une paix relative s’instaure entre les États européens de la fin des guerres de religion à la fin du siècle des Lumières. Ce qui apporte peu à peu les conditions à des changements sociaux : la noblesse faisant moins la guerre, son rôle devient franchement discutable et discuté. La redéfinition des frontières repose aussi la question des identités nationales.
L’essor de ces identités et des derniers États-nations européens (Belgique 1830, Italie 1860, Allemagne 1870, Pologne 1919) a rendu de plus en plus difficile à tenir ce modus vivendi, particulièrement après la conflagration de la Première Guerre mondiale — « des géants furieux se levaient sur l’Europe », disait Guillaume Apollinaire.
La rhétorique nazie exploite la fin de ce modus vivendi mal rafistolé à Versailles pour construire le récit d’une hypocrisie masquant en fait la soumission du peuple germanique.
Il est envisageable en 1940 que c’est toute une culture européenne qui est dans le viseur du national-socialisme. Et les coups de force hitlériens sur l’Autriche, la Rhénanie, la Tchécoslovaquie et la Pologne finissent bien d’avoir raison de près de 300 ans de westphalisme, déjà bien mis à mal, il est vrai, depuis la période révolutionnaire française et le Premier Empire.
C’est cette ligne qui est tracée par George VI le 3 septembre 1939 quand il prend la parole à la BBC : « We have been forced into a conflict, for we are called, with our allies, to meet the challenge of a principle which, if it were to prevail, would be fatal to any civilized order in the world. »
Relever le défi d’un principe (la politique expansionniste nazie) qui, s’il venait à prévaloir, serait fatal à tout ordre civilisé dans le monde.
Churchill, qui lui-même peignait quand il ne gouvernait pas, attache à l’art une importance fondamentale dans la cohésion de l’État. Ce qui l’amène à refuser catégoriquement l’évacuation, par ailleurs risquée, vers le Canada des collections de la National Gallery.
Alors que le Corps Expéditionnaire Britannique tente de s’échapper de la poche de Dunkerque à la fin mai et début juin 1940, le gouvernement et l’administration envisagent un certain nombre d’options en cas d’invasion de l’île. Notamment l’évacuation de la famille royale et d’un certain nombre d’administrations essentielles vers le Canada. Au directeur de la National Gallery, donc, qui demande s’il doit préparer l’évacuation de ses précieuses collections, la réponse claque : “Bury them in caves and cellars. None must go. We are going to beat them.” Enterrez-les dans les caves et les celliers. Aucune ne doit partir. Nous allons vaincre.
Par ailleurs, l’avant-guerre l’a vu prendre position pour le maintien des budgets culturels.
Ce qui nous amène à la citation dont j’ai utilisé une partie en intertitre.
On prête cette réponse à Churchill, qu’il aurait faite à quelqu’un lui demandant de couper le budget de la culture pour le transférer à l’effort de guerre : « Mais alors, pourquoi nous battons-nous ? »
Cette citation a été depuis reprise à de multiples endroits, en de multiples occasions, par de multiples personnes. Sauf qu’il est fort probable qu’elle rejoigne la cohorte des citations qu’on attribue à tort à ce politicien par ailleurs pas avare de bons mots — on lui prête aussi celle-là : « La plus lourde croix que j’ai jamais portée fut la croix de Lorraine. »
Il est probable qu’elle soit en revanche une légende colportée dans l’Angleterre des années 1940. Sa première trace écrite se trouverait dans le journal new-yorkais The Village Voice, journal apparu… en 1955.
La fabrique d’une icône de résilience
Il y a donc tout dans cette photo, même mise en scène, pour qu’elle soit une icône.
Le toit effondré et les poutres calcinées de la bibliothèque, c’est le crime nazi contre la culture, donc la civilisation. Elle fait écho aux images d’autodafés qui ont circulé dans l’Europe d’avant-guerre.

Mais les étagères et les livres sont intacts. Je parlais de miracle ? Pour un État basé sur une monarchie de droit divin, y voir un signe du ciel ne fait pas de mal, alors que, justement, les cieux de Londres sont devenus particulièrement hostiles.
Flegmatiques, trois messieurs en complets vestons consultent les livres.
Un parapluie et un chapeau melon en plus auraient été caricaturaux, mais ils ont le style des hommes de la classe moyenne britannique et européenne de l’époque. Ni prolétaires comme dans le réalisme soviétique, ni aristocrates non plus.
Ils ne sont pas renvoyés sur cette image aux nécessités de la survie, celles qui avilissent, contrairement aux Français qui seront bientôt pris en photo faisant la queue à l’épicerie. Au contraire, dans leur pays en danger, dans les durs temps de la guerre, ils s’adonnent à un loisir noble : la lecture.
Pour reprendre une citation d’un autre temps et d’un autre lieu, cette photographie est un message de propagande absolument remarquable : le English Way of Life est non-négociable.
Dans un contexte de guerre totale, initié dès la Première Guerre mondiale, illustré par l’extension du domaine de la guerre aux populations civiles que vit la population britannique pendant le Blitz, c’est bien ici la résistance civile qui est mise en avant.
Résonance intime
J’ai longuement décortiqué cette photo. Pour ne pas la prendre au pied de la lettre. Comme j’essaie de le faire depuis le début avec la mémoire de la Résistance, pour ne pas me voiler la face, comme le disait Histony dans une vidéo que je relayais dans un article sur ce blog.
Ceci étant posé, je trouve toujours autant de force à cette image. Ce n’est pas forcément parce que vous avez des notions de tournage ou de montage que vous n’aimez plus aller au cinéma.
Pour le message qu’elle me semble véhiculer : même dans la pire adversité, même quand le danger menace de nous renvoyer à notre animalité primaire, il faut rester civilisé.
Dans Si c’est un homme, Primo Levi interroge un autre déporté sur le soin qu’il met à se laver au matin d’une journée où ils seront de toute façon maculés de boue et de charbon à peine leur corvée commencée. L’autre lui répond que c’est justement parce que les SS et les Kapos s’échinent à faire de leurs détenus des bêtes qu’il faut à tout prix rester digne.
Il me semble que les temps troublés que nous traversons, quelles que soient les époques, sont propices à prendre un peu de temps pour regarder cette photo.
Pour relativiser.
Et rester digne.
À propos de la culture, je repense souvent à cette citation de Georges Guingouin.
Elle est relevée par Francis Juchereau, dans les Actes du Colloque Communisme et Résistance de Georges Guingouin coordonnés par Marcel Parent aux éditions Le temps des cerises.
« Ceux parmi les militants qui, avant-guerre, s’étaient procuré des brochures que le Parti éditait sur les questions culturelles, je les ai retrouvés dans la Résistance, et je les ai retrouvés de bonne heure. »