L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme.

Le marteau et l’enclume 3/3

Que Victor Hugo me pardonne de lui emprunter ici quelques pieds. J’espère que les miens resteront légers dans la poursuite et la fin de ce feuilleton estival (qui va même finir au solstice d’hiver si je n’y fais pas attention.)

À mesure que le territoire métropolitain est libéré commence une des phases les plus passionnantes de la période. Pour les armées des autres nations belligérantes, le combat continue vers l’est. Mais pour les forces françaises et les populations libérées, en revanche, le changement est profond.

Les libérateurs à l’usure de la libération.

Pour les armées américaine, britannique ou canadienne, dont le territoire est libre et le vivier de jeunes recrues est disponible, si je peux me permettre ces termes crus, c’est une simple question de politique d’enrôlement, classique dans les nations en guerre. Chaque pays mène son recrutement pour mettre sa jeunesse en armes. Pour les pays d’Europe occupés, le problème est différent.

Indépendance(s)

Les Forces Françaises Libres sont constituées d’hommes et de femmes ayant réussi à rejoindre les territoires libérés par des moyens divers, soit en Angleterre, soit dans les colonies. Les recrues arrivées en Angleterre doivent montrer patte blanche et passer par les interrogatoires pointilleux du contre-espionnage britannique. Joseph Kessel en livre un récit parlant dans Ami, entends-tu ?.
Avant la fusion avec l’Armée d’Afrique, en 1943, les Forces Françaises Libres ne se composent que d’environ 40 000 citoyens français, 30 000 ressortissants des colonies et un peu moins de 4000 volontaires étrangers.
L’armée française qui participe à la campagne de Tunisie (hiver-printemps 1942-43), ce sont environ 72 000 hommes. 50 000 d’entre eux sont maghrébins.
La reprise du Maghreb par les Alliés au cours de l’année 1943 a permis de récupérer l’Armée d’Afrique. 112 000 hommes forment le corps expéditionnaire français en Italie. 60% d’entre eux sont maghrébins

Le gros des forces qui créent l’armée française de libération est issue de l’armée d’Afrique commandée par le général Henri Giraud. Son ralliement et la mise en retrait de Giraud a nécessité un travail politique important pour faire basculer cette armée de Vichy à la France Libre et faire renoncer Roosevelt, qui préférait Giraud, réputé moins politique, à De Gaulle, que certains imaginent déjà dans la peau du dictateur. Ce n’est que le 1er août 1943 qu’on ne parle plus officiellement de Forces Françaises Libres. L’usage, notamment mémoriel, reste. Mais dans la dénomination officielle, les FFL n’existent plus. Elles ne sont plus une force dissidente, mais selon l’expression de De Gaulle : « la vraie France ».

25 août 1944 : « (…)La France qui se bat, la seule France, la vraie France(…) »

La dette de la France aux populations de ses colonies est plus évidente en 1945 qu’elle n’a pu l’être en 1918. À la fin de la 1ère guerre mondiale, les soldats « indigènes » des colonies représentent moins de 10% des tués : un peu plus de 80 000 sur 1 400 000. Naturellement, la question de leur engagement au combat par la République Française qui ne leur accorde pas la citoyenneté se pose. Mais devant l’ampleur de l’hécatombe, la société de métropole est peu encline à s’en émouvoir.
La campagne de France de 1940 reste dans des proportions similaires. L’apport des troupes coloniales reste un supplément dans les effectifs. 5400 soldats « indigènes » y perdent la vie, sur environ 60 000 soldats tués sous l’uniforme français, métropolitains, pieds noirs ou « indigènes ».

En revanche, les proportions sont très différentes dans l’armée française qui participe aux combats aux côtés des alliés à partir de la campagne de Tunisie. Légitimement, les populations colonisés peuvent nourrir l’idée qu’elles ont libéré la métropole. Le rapport politique entre la France et son empire coloniale s’en trouve bouleversé.

Les soldats des colonies ont aussi participé à la campagne de 1940. 70 000 d’entre eux ont été faits prisonniers. 3000 autres tirailleurs dits « sénégalais » ont fait l’objet d’exécutions sommaires par la Wehrmacht. Les prisonniers, contrairement à leurs camarades « blancs », ont été gardés sur le sol de France. Le IIIe Reich n’en voulait pas sur son sol et ne voulait pas non plus s’en occuper. Ce sont des gardes français qui ont surveillé les 22 Frontstalags.
5000 de ces soldats réussissent à s’en évader pour rejoindre la Résistance. Au cours de l’automne et l’hiver 1944, ces Frontstalags sont libérés. Les soldats coloniaux réclament alors leurs arriérés de solde et prime de démobilisation. L’armée française, elle, essaie de faire en sorte de les rapatrier rapidement. De même qu’elle retire du front les régiments coloniaux à mesure que les régiments FFI peuvent prendre le relais. L’allié américain pratiquant la ségrégation et le gouvernement provisoire préférant structurer et envoyer vers les frontières la jeunesse en arme issue des maquis, les soldats d’AOF et d’AEF ne sont plus souhaitables en France. Ce sont 15 à 20 000 soldats qui sont retirés à la 1ère Armée De Lattre.

Eux en revanche, n’escomptent pas avoir combattu gratuitement. 1635 d’entre eux embarquent à Morlaix le 5 novembre. 315 refusent, en France, cet embarquement. En escale à Casablanca, ils sont encore environ 400 à refuser d’aller plus loin. Environ 1200 arrivent pour une nouvelle étape à Dakar, au camp de Thiaroye. De là, un contingent doit être envoyé à Bamako le 28 novembre, sans que la question des soldes ait été réglée. Les soldats refusent d’aller plus loin. Le commandement décide d’une démonstration de force : le 1er décembre, tirailleurs et gendarmes se présentent accompagnés d’un char léger et de half-tracks. 35 à 70 des soldats du camp de Thiaroye sont tués.

Sans compter le prestige de la métropole perdu en 1940, la dette morale est grande. Le frein mis à l’avancement des soldats des colonies (majoritaires dans la troupe, minoritaires dans les États-Majors) et, plus généralement, les inégalités entre Français et indigènes dans les colonies deviennent insupportables. La plaie ne cicatrisera jamais.

L’armée des ombres devient régulière.

Un film de l’Imperial War Museum : la compagnie « Scamaroni » en prise d’armes.

Passer de l’ombre à la lumière, pour les FFI, c’est aussi passer d’une vie de guerilleros, même membres d’un maquis structuré et discipliné à l’institution militaire telle qu’elle existait avant guerre.

Pour ceux qui ont pris très tôt le risque de passer à la clandestinité, c’est la déconvenue. L’institution n’apprécie guerre ces combattants qu’elle n’a, pour la plupart, pas formé elle-même : les classes 40 à 44 n’ont pas fait leur service militaire. Pour la plupart des « gradés » FFI, l’incorporation se traduit par une dégradation. Pour beaucoup, l’enthousiasme d’avoir libéré son clocher fait place à une guerre d’hiver, dans la boue et le froid, soit à l’est du territoire, soit sur les poches de l’Atlantique.

Vidéo INA : Les actualités françaises parlent des poches de l’Atlantique. (Cliquer sur la photo.
Sur le front de l’Atlantique avec les FFI Journal France Libre Actualités

Alors que pour certaines et certains qui se sont battus contre le nazisme, la lutte devait mener à la révolution, c’est bien un retour des institutions qui se joue dans les territoires libérés. Localement, les préfets nommés par le gouvernement provisoire prennent avec plus ou moins de conflictualité leurs fonctions en place des Comités de Libération. L’épuration doit se faire avec des outils juridiques pas toujours existants, des fonctionnaires de la police et de la justice qui sont les mêmes que dans la période précédente. De quoi relativiser le « Résistancialisme » dont commencent à parler les déjà nostalgiques de la France de Vichy.

Mais l’épuration et la remise en route des institutions seront l’objet d’articles prochains.

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À Cassino, rien ne va plus.

L’actualité sociale ayant remis hier sur le tapis le Maréchal Juin a remis au goût du jour un pan de mémoire relativement oublié de la Deuxième Guerre Mondiale : la bataille de Monte Cassino, francisée en bataille du Mont Cassin.
Je vais garder la prononciation italienne que je trouve plus douce à l’oreille.

Et donc, Cassino, qu’es aquò ?

La campagne d’Italie.

Comme je l’expliquais hier (voir Juin ? De quelle année ?) le front italien reste un front secondaire. Le contrôle de la Sicile suffit à assurer la navigabilité de la Méditerranée.
Le régime fasciste italien est à l’agonie. Le débarquement des Alliés en Sicile met Mussolini en minorité. Victor-Emmanuel III reprend les rênes, Badoglio prenant la place d’un Mussolini destitué et arrêté lors du Grand Conseil Fasciste de juillet 1943.
Début septembre, Victor-Emmanuel III signe l’armistice de Cassibile. L’Armée Italienne, environ 1 million d’hommes, où qu’elle se trouve (Italie, Provence, Corse, Balkans), est prise au dépourvu. Certaines unités, comme en Corse, rejoignent les Alliés ou du moins, résistent aux Allemands. 4500 soldats italiens fait prisonniers sur l’ile grecque de Céphalonie sont exécutés. D’autres, vont rejoindre les troupes allemandes. La majorité est désarmée et mise en captivité par les forces allemandes. L’opération Achse, équivalent pour l’Italie de l’opération Anton pour la zone sud en France, amène les forces allemandes à créer une ligne de front face aux Alliés.

Du 8 au 10 septembre, les troupes italiennes tentent de résister à l’invasion allemande. En vain.

À noter que les opérations Anton et Achse, envisagées dès 1940, avaient originellement pour nom Attila pour la France et Alaric pour l’Italie. Les historiens antiquisants modernes emploient désormais le terme de « migrations des peuples », mais dans le référentiel historiographique de l’époque, on est bien dans le concept de l’invasion barbare : Alaric, seigneur wisigoth, met à sac Athènes et Rome au début du Ve siècle.

NB : à l’entrée en guerre de 1914, alors que pour les francophones, l’Allemand devient le « Boche », pour les britanniques, c’est à l’image des Huns qu’est renvoyé l’ennemi occupant la Belgique et une partie de la France. Sobriquet qui sera repris par la propagande aux États-Unis en 1917.

Hun, donc asiatiques, et pas germaniques.

Quand on est de culture anglo-saxonne (Angles et Saxons ont migré avec d’autres tribus germaniques dans les iles britanniques au temps des grandes migrations de la fin de l’Empire Romain d’Occident) ;
qu’une partie de la population américaine est d’origine allemande (le hamburger vient bien du port sur la mer du Nord, à l’embouchure de l’Elbe) ;
et que le roi d’Angleterre se nomme de son nom complet Georges Frederick Ernest Albert de Saxe Cobourg Gotha, a dû se rebaptiser au début de la guerre Windsor, du nom d’un domaine de la famille royale d’Angleterre et est cousin de Nikolaï Alexandrovitch Romanov, alias Nicolas II Tsar de toutes les Russies, mais aussi de Friedrich Wilhelm Viktor Albrecht von Hohenzollern, alias Guillaume II, Empereur d’Allemagne (« La guerre est un massacre de gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui se connaissent mais… ne se massacrent pas. » dira Paul Valéry) ;
dans ces conditions, on évite de brasser des racines qui risqueraient d’être communes.

Le Hun, au moins, il ne fait pas européen.

L’invasion de la zone sud de la France baptisée « Attila » : serait-ce un retour de manivelle ?

Drôle d’histoire que celle du revirement italien : Badoglio joue pendant la fin du mois d’août et le début septembre un jeu diplomatique assez curieux. Signé le 3 septembre, l’armistice reste secret pendant 5 jours. Badoglio profite de ces jours pour sonder son état-major. Le 8 septembre, les Alliés doivent débarquer à Salerne, au sud de Naples alors que des troupes anglo-américaines remontent déjà par la Calabre. Une opération aéroportée est même prévue sur Rome auquel les troupes italiennes doivent apporter leur soutien, afin de retourner d’un coup (de botte ?) tout le territoire italien.
Faute d’avoir pu s’assurer de ce soutien, Eisenhower rappelle ses paras. Mais brise le secret qui couvre l’armistice. Le 12 septembre, un commando aéroporté allemand enlève Mussolini de sa résidence surveillée.

L’Italie capitulant, les Alliés à Salerne, c’est à dire à moins de 1000 kilomètres de la frontière sud du IIIe Reich, il y a une brèche à colmater pour l’état major allemand, sans sacrifier les troupes qu’il faudra immanquablement opposer aux offensives alliées sur les fronts de l’est et de l’ouest. La botte italienne, c’est un terrain favorable à défendre : montagneuse et large par endroits de moins de 200 kilomètres. De plus, l’Italie et l’Autriche annexée ont certes une frontière commune, mais son passage le plus accessible, le col du Brenner, est à plus de 1300m. Ça se défend mieux qu’une plaine.

Toutefois, outre l’aspect symbolique de la prise de Rome par l’un ou l’autre camp, l’Italie présente quand-même quelques intérêts stratégiques : le nord de l’Italie, surtout, qui concentre le gros de l’industrie italienne. Surtout, depuis un aérodrome dans le nord de l’Italie, comme à Bologne, Turin, Milan ou Trévise, c’est l’intégralité du territoire allemand qui est à portée de vol pour un B17 à pleine charge. Depuis la fin 1942, le Ministry of Economic Warfare a édité un « Bomber’s Baedeker », qu’on pourrait traduire par « le Guide Michelin des bombardiers ». Les directives Casablanca puis Pointblank définissent les grandes lignes d’un vaste programme de bombardement du territoire allemand qui commence en juin 1943 avec près de 1000 bombardiers anglais et américains et va augmenter jusqu’à plus de 2700 bombardiers au printemps suivant. Toute cette offensive partant d’Angleterre. Inutile de laisser s’installer une nouvelle menace au sud quand on peut s’en prémunir avec des forces relativement modestes.

27,5 kilomètres par mois

275 kilomètres séparent Salerne et Rome. Les Alliés ne prennent la capitale italienne que le 4 juin 1944. Juste avant Overlord. 10 mois après l’opération Avalanche. Cela prendrait moins de 3 heures en voiture aujourd’hui, à travers la vallée du Liri. Le maréchal Kesselring, chargé de la défense de l’Italie, met à profit l’hiver 43-44, la barrière naturelle de la chaine des Apennins et l’organisation Todt pour fortifier plusieurs lignes de défenses au pied des Abruzzes. Les vallées sont minées, barrées de barbelés et de fortifications.

Le Monte Cassino, c’est le verrou de la ligne principale, la ligne Gustave. Il domine l’entrée de la vallée du Lisi.
L’attaque de cette ligne commence en janvier 1944. Un assaut frontal de la Ve armée américaine doit s’accompagner d’un débarquement derrière celle-ci, l’opération Shingle à Anzio, qui doit foncer à Rome et couper la ligne Gustav de tout soutien. Sauf que…

Sauf qu’entre temps, la conférence de Téhéran a eu lieu, fin novembre 1943. Staline veut qu’un vrai deuxième front soit ouvert pour soulager le front de l’est. À l’arrivée de l’hiver 43-44, il a sacrifié plus d’un million d’hommes et 6000 chars pour repousser les allemands vers l’ouest, mais l’armée allemande réussit une retraite en bon ordre et rétablit un front sur le Dniepr. L’Allemagne Nazie occupe encore plus de la moitié des territoires de l’Ukraine, de la Biélorussie et la totalité des pays baltes.
La seule quinzaine de divisions allemandes occupées en Italie ne le satisfont pas.

Côté occidental aussi, de toutes façons, il s’agit, dans la perspective de la défaite de l’Allemagne, d’occuper le terrain en Europe. Le débarquement de Normandie et son pendant en Provence prévus pour l’année 1944 sont prioritaires.

Le chat sur le rivage devient baleine échouée.

L’opération Shingle à Anzio doit donc se monter avec ce qu’il reste de navires disponibles pour débarquer dans le Latium. À peine de quoi débarquer deux divisions pour faire face à six divisions allemandes. Si dans les premiers jours, des éléments de reconnaissance américains parviennent à entrer sans résistance dans Rome, ils se replient, faute de renforts.

Le Major General Lucas, qui commande l’opération, croit revivre dans ce plan défendu par Churchill le même fiasco annoncé que celui du plan défendu par le même Churchill en 1915 à Gallipoli. Il préfère respecter ses ordres : consolider d’abord sa tête de pont que d’isoler ses maigres forces dans Rome sans certitude que la ligne Gustav soit percée. Britanniques et Américains se retrouvent donc à défendre une étroite tête de pont vite circonscrite et attaquée par les forces allemandes. Les Alliés ne percent qu’en mai, quand la ligne Gustav et la route de Rome sont ouvertes.

Dans son journal, Lucas, qui est rapidement relevé du commandement, écrit : « Bien que nous puissions obtenir ce que nous voulons, l’opération semblerait si désespérée qu’elle ne devrait pas, à mon avis, être tentée. » ainsi que, plus loin : « l’opération ressemblait fortement à la bataille de Gallipoli et apparemment le même amateur (Churchill, donc ndla) était toujours sur le banc de l’entraîneur »

Churchill commente : « J’avais espéré que nous ayons lancé un chat sauvage sur le rivage, mais tout ce que nous avons finalement eu était une baleine échouée. »

Un lieutenant britannique, Eric Fletcher Waters, disparaît au cours de l’opération. Lui-même avait perdu son père au combat en 1916. Il laisse une veuve et deux petits garçons. Roger, le cadet, a 6 mois.
Le bassiste des Pink Floyd rend hommage au disparu dans les œuvres du groupe.

« Celle de la Marne et de Verdun. »

Pendant ce temps, au sud de la ligne Gustave, au pied du Monte Cassino, l’offensive frontale de janvier n’est pas plus fructueuse. Les Allemands ont disposé des troupes d’élites, panzergrenadier et parachutistes, aux abords du monastère qui occupe le sommet. Les fantassins américains parviennent difficilement à 300m de l’objectif. Les Marocains du Corps Expéditionnaire Français réussissent des exploits dans les montagnes environnantes, sans parvenir à emporter une rupture de la ligne. Surtout, les forces portées sur l’objectif principal, le Monte Cassino, ne sont pas disponibles pour permettre d’exploiter les premières percées. En février, les Allemands reprennent le terrain conquis.

Le monastère est bombardé. Les Allemands s’accrochent dans les ruines. Monte Cassino prend des allures de Verdun. Quatre offensives sont lancées entre janvier et mai pour parvenir à faire sauter le verrou.

En mai, Alphonse Juin, qui dirige le CEFI, fait valoir ses vues à l’État-Major. Il se fait fort, avec ses montagnards marocains et ses trains de mules de franchir le Garigliano et de progresser dans les montagnes qui bordent par l’ouest la vallée du Liri, considérées comme forteresse naturelle, impraticables pour des armées. Ce faisant, il parvient à déborder et contourner la ligne Gustave. Dans la dynamique, le IIe corps polonais emporte enfin, au prix de 962 tués et disparus, le sommet du Monte Cassino.

Marshall, le chef d’état major des armées américaines adresse à Clark, qui commande les armées alliées en Italie : « Présentez mes félicitations au général Juin et à ses commandants de divisions du C.A français pour le grand succès qu’ils ont remporté. Dites leur qu’ils ont fait revivre l’armée française que je connaissais, celle de la Marne et de Verdun. »

De fait, cette victoire au Monte Cassino redonne à l’Armée Française « officielle » une victoire d’envergure. En quelques jours, les Alliés parviennent à reprendre Rome. Mais manquent une nouvelle fois l’occasion de couper la retraite aux armées allemandes. Une nouvelle ligne de défense est établie au nord de Rome. La guerre, à l’heure où s’apprête à commencer la Libération de la métropole, est encore longue.

Parmi les vétérans de Monte Cassino, on compte notamment :

  • Alain Mimoun : caporal du génie à la 3e Division d’Infanterie Algérienne. Blessé au pied le 28 janvier 1944, il évite de peu l’amputation. Par la suite, il participe au débarquement de Provence. Il remporte le marathon olympique de 1956 après avoir été 3 fois le Poulidor d’Emil Zátopek.
  • Jean Pierre Melville : Artilleur, participe à l’offensive victorieuse de mai contre Cassino. Né Grumbach, fils d’une famille juive socialiste, il passe, à l’invasion de la zone sud, en novembre 1942, en Espag@ne, sous le nom de Cartier. Après la prison en Espagne, Gibraltar, puis un engagement dans les FFL en Angleterre où il indique s’appeler Melville, comme l’auteur de Moby Dick et travailler dans l’industrie du cinéma.
  • Ahmed Ben Bella : sous-officier dans la 2e Division d’Infanterie Marocaine. Participe à la campagne d’Italie, débarque en Provence, suit De Lattre jusqu’à la capitulation allemande. Promu adjudant, 4 citations, dont 2 à l’ordre de l’Armée. Médaille militaire. Dès 1945, apprenant les massacres de Sétif, il entre en résistance armée contre l’occupation coloniale de l’Algérie. Il devient l’un des cadres du FLN et, en 1963, premier Président de la République d’Algérie.
  • Mohamed Boudiaf : Militant du FLN, ministre de l’Algérie indépendante puis Président de la République, assassiné en fonction en 1992. Il aurait également participé à la bataille de Cassino.

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Juin ? de quelle année ?

Cela n’aura échappé à personne : lors de l’acte 53 des Gilets Jaunes qui se déroulait samedi, la place d’Italie à Paris a été le lieu d’échauffourées. Manquant d’éléments d’informations, je ne commenterai pas ces évènements, ce n’est pas le lieu, ni mon sujet. Je songe juste qu’un homme a probablement perdu un œil après avoir été touché au visage par une grenade lacrymogène, ce qui fera toujours relativiser la simple personne d’un maréchal que je vais aborder.

Comme dans un bégaiement de l’Histoire, ces échauffourées sur une place parisienne ont occasionné le réchauffement d’une polémique ancienne. Alors que l’an passé, presque à la même date, les heurts avaient provoqué de la casse autour de l’Arc de Triomphe et dans le monument lui-même, ce samedi, c’est un des monuments de la place d’Italie qui a été dégradé. À noter qu’à l’Arc de Triomphe, lors de la manifestation du 1er décembre 2018, des personnes présentes avaient fait barrage autour de la flamme du soldat inconnu. Dans ce cas, les personnes qui ont arraché des bouts du monument pour en faire des projectiles n’ont pas traité celui-ci autrement que du mobilier urbain. Le Maréchal Juin n’avait visiblement rien de sacré à leurs yeux.

Sept étoiles, deux tailles d’uniformes

Le monument en question, moi-même qui ai habité le quartier, je n’en avais qu’une vague mémoire. Celle d’une silhouette en képi tournée vers l’Avenue d’Italie, dans le parc central de la place, difficile d’accès à cause des 4 ou 5 voies de circulation qui le séparent du reste de la place. Le monument aux morts du XIIIe arrondissement, des guerres de 14-18, 39-45, Indochine, Algérie et Théâtres d’Opérations Extérieurs, situé sur une partie piétonne en haut du boulevard Blanqui est beaucoup plus accessible et connu des riverains.
La place d’Italie étant un des carrefours entre Denfert-Rochereau, Montparnasse et Bercy d’une part, l’A6 et la gare d’Austerlitz d’autre part, le flot de voitures y est, en journée, très dense. Le monument a été inauguré en 1983, année de réélection pour Jacques Chirac pour un deuxième mandat à la mairie de Paris.

Comparativement à la porte d’Orléans voisine, la place d’Italie est moins marquée par la mémoire de la Libération. Construite sur un bastion détruit de l’enceinte de Thiers, la place du 25 août 1944 est jouxtée par le Square du Serment de Koufra. Leclerc y trône du haut du monument aux morts de la 2e DB. Force est de constater que le monument au maréchal Juin et au Corps Expéditionnaire Français en Italie est plus modeste. Plus récent aussi. De 14 années. Dès 1946, la ville de Paris donne à la place voisine de la porte d’Orléans la date de sa Libération. En 1969, Pompidou inaugure le monument. En 1997, il est restauré. La statue de Leclerc, abattue à l’explosif en 1977, prend de la hauteur. Le nom des 1800 tués de la division de Normandie en Allemagne sont gravés sur les flancs du piédestal.

4 maréchaux, 2 ambiances.

Ces deux monuments traduisent bien une vérité : Juin n’est pas Leclerc. Et l’Italie n’est pas la Normandie. Hommage rendu au Chevalier de Lapalisse, mort lui aussi en Italie (à Pavie en 1525), revenons à nos maréchaux.

Juin est un des 4 maréchaux de France de la Libération.
Leclerc, De Lattre et Koenig sont tous trois compagnons de la Libération, pas Juin. Leclerc, l’homme du Serment de Koufra, de la Deuxième DB, de la Libération de Paris et de Strasbourg, Koenig, chef de la 13e Demi-Brigade de la Légion Étrangère, le chef Français Libres de Bir Hakeim ou De Lattre de Tassigny, emprisonné pour avoir opposé une résistance à l’invasion de la zone libre, évadé, rallié à la France Libre, commandant l’armée française en Allemagne et signataire de la capitulation allemande aux côtés des Montgommery, Joukov et Eisenhower : la légende de ces trois là n’est pas de la même étoffe.

Alphonse Juin, c’est purement et simplement un militaire de carrière. Issu d’un milieu modeste dans la communauté pied-noir d’Algérie -père gendarme, mère couturière – c’est un cas de méritocratie de la IIIe République. En 1912, il sort major de Saint-Cyr, dans la même promotion que De Gaulle, perd l’usage du bras droit en Champagne, revient au front après 8 mois de convalescence, toujours à la tête des tirailleurs marocains. Guerre du Rif. En 1940, il est capturé à Lille à la fin du mois de mai. Il n’est libéré qu’en juin 1941 après négociations : Vichy fait valoir sa connaissance de l’Afrique, territoire que le gouvernement Pétain entend sécuriser. Fin 1941, il participe à une délégation à Berlin à la rencontre de Goering.

Ce n’est que 6 jours après le débarquement américain en Afrique du Nord que Juin donne l’ordre à ses troupes d’affronter les forces allemandes, malgré plusieurs tractations américaines en ce sens. Une fois rallié, néanmoins, Juin exerce, contre les forces de l’Axe, en Tunisie, son talent reconnu pour le commandement des armées. La victoire des Alliés après des mois de bourbier au pied de Monte Cassino est assez tributaire de ses choix stratégiques. Mais il n’a pas de pédigrée de Résistance. Son dossier en collaboration sera même instruit mais classé à la Libération.

Leclerc et de Lattre sont élevés au rang de Maréchal, titre honorifique, à titre posthume, la même année que Juin, les 3 à quelques mois d’intervalle. Le gouvernement Pinay a succédé à Faure, censuré par le parlement après avoir proposé l’austérité – baisse du budget de l’État et hausse d’impôts – dans une ambiance de morosité économique. Les États-Unis de Truman, empêtrés en Corée, connaissent une croissance ralentie. Eisenhower est élu en novembre.
Peut-être est-il temps, pour la France, de se désigner à nouveau de grands soldats, l’année qui suit la mort de Pétain, alors que la France est justement en guerre dans ses colonies, en Indochine et, déjà, en Afrique du Nord. Peut-être faut-il voir dans la distinction de Juin une concession faite aux militaires, en reconnaissant entre deux compagnons celui qui n’a fait qu’obéir.

En 1967, Juin a droit à des funérailles nationales. De Gaulle ne s’attarde pas auprès du cercueil.

Qui se souvient des guerres d’Italie ?

Au cours de l’année 1943, qui voit la fusion des FFL et de l’Armée d’Afrique en une Armée de la Libération, Juin exerce son commandement, principalement en Italie, quand le Corps Expéditionnaire Français en Italie est constitué pour aller renforcer les troupes alliées qui ont débarqué en Sicile puis dans le sud de la péninsule à partir de l’été 1943.

Les guerres d’Italie sont certes une vieille tradition française depuis la fin du XVe siècle donnant à la culture française quelques noms de rues, de plats ou d’on ne sait plus trop quoi : Marignan, Marengo, Solférino, Magenta…

Mais en 1943, l’invasion de l’Italie, décidée à la conférence de Québec, a été âprement disputée. Pour Churchill, il faudrait frapper le « ventre mou » de l’Europe : les Balkans. Une vieille marotte pour le 1er ministre anglais : en 1915, l’expédition – désastreuse – contre le détroit des Dardanelles, c’était déjà son idée. Quoi qu’il en soit, attaquer le sud de l’Europe, c’est attaquer le maillon faible de l’axe. Depuis 1940, l’Italie fasciste est militairement un boulet pour le IIIe Reich. La tentative d’invasion du sud de la France dans les Alpes a buté sur des chasseurs alpins en sous-nombre, mais bien retranchés. En 1940-41, la tentative d’invasion des Balkans tourne à nouveau à la calamité. La modeste armée grecque tient tête et oblige Hitler à distraire des troupes en pleins préparatifs de l’attaque contre l’URSS. Puis les difficultés italiennes en Afrique oblige à nouveau Hitler à y envoyer un corps expéditionnaire et un officier prometteur : Rommel et l’Afrika Korps.

Le régime fasciste de Mussolini, depuis 1922, a atteint son point de rupture. Il ne survit pas à l’année 1943.

Quoiqu’il en soit, sécuriser la Méditerranée reste un objectif certes important pour les Alliés, afin de garder une liaison maritime avec l’Union Soviétique et, pour le Royaume-Uni, garder une part importante de son autonomie grâce au canal de Suez et au pétrole irakien, mais cet objectif, avec la maitrise désormais totale de la rive sud du bassin méditerranéen, devient secondaire à l’heure de préparer l’ouverture du second front sur les côtes de France. Pour le commandement américain, hors de question de délaisser le débarquement de Normandie pour aller s’embourber en Italie. Les armées qui mènent les combats donnent une légère impression de bric et de broc. S’y côtoient Américains, Britanniques, Canadiens, Français, Polonais, Magrébins, Sud-Africains, Juifs de Palestine, Résistants Italiens, Grecs, Brésiliens…

« Ceux tombés à Monte Cassino »

« On peut mourir au front
Et faire toutes les guerres
Et beau défendre un si joli drapeau
Il en faut toujours plus
Pourtant y a un hommage à faire
A ceux tombés à Monte Cassino »

Zebda, Le bruit et l’odeur.

La mémoire portée par le personnage d’Alphonse Juin, officier pied-noir, c’est aussi cette mémoire ambigüe du rôle des Africains dans la libération de la France. Car les troupes disponibles de la France, en 1943, ce sont celles des territoires « libérés ». Autrement dit, les colonies d’Afrique. Et les premiers soldats sous les drapeaux sont essentiellement tunisiens, algériens, marocains. Cette armée d’Afrique envoyée en Italie, donc dans un pays ennemi, n’est pas, contrairement à la 2e DB qui doit s’entrainer en Grande-Bretagne pour la bataille de Normandie, « blanchie ». J’y reviens plus longuement dans un article à venir, qui devrait compléter la série Le Marteau et l’Enclume, à laquelle je crains que vous ne compreniez plus rien.

Les vétérans de la campagne d’Italie, quand, en 1952, Alphonse Juin est fait Maréchal de France, sont, pour certains, encore sous les drapeaux français, en Indochine notamment. Bientôt, beaucoup se partageront entre Harkas, Armée Française et Katibas.

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Commémorer.

Ces jours-ci, je souhaitais consacrer quelques lignes à l’acte social de commémorer. Depuis le jour de Toussaint (commémoration par la communauté catholique de ses martyrs), en passant par les commémorations de la chute du mur, de l’armistice de 1918 et jusqu’à aujourd’hui, ça me semblait pertinent.
Pas facile, en fait.
Pas facile, entre autres, quand on était soi-même il y a 4 ans, un parisien parmi des millions.
Pas facile de prendre du recul sur les souvenirs des premières infos qui tombent, des premiers messages et coups de téléphones des proches et aux proches, du métro et des rues vides du samedi 14, quand on a décidé, avec quelques amis, de nous retrouver quand-même.
Et dans les jours qui suivent, alors qu’on se dit qu’on a été épargné par le désastre et que ses proches vont bien, d’apprendre qu’untel y était et s’en est sorti ou que par contre, des proches ont perdu quelqu’un.
Comme me l’a dit un ami : « on est tous à une ou deux poignées de mains d’une victime. »
Ou dans les semaines qui suivent, s’apercevoir qu’un ami qui avait passé la soirée barricadé dans un restaurant des environs de Bastille a pour de bon basculé dans la haine.

Je pense que le meilleur remède à ça, c’est comprendre. Et donner du sens.

À ce titre, je salue le travail de ma consœur Sara Ghibaudo de France Inter pour son enquête. Pour comprendre ce qui nous est arrivé.

Pour ma part, après avoir cherché comment aborder le sujet, j’ai retrouvé dans mes archives l’interview que m’avait accordé le professeur Maurice Corcos, psychiatre de l’ Hôpital Institut mutualiste Montsouris, en septembre de l’année dernière, sur la mémoire et le traumatisme.

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Ceci n’est pas un article.

Pirouette facile pour un article plus sur la forme que sur le fond et dont l’absence de titre donnait des migraines à l’auteur.

Post-scriptum : je viens de m’apercevoir que j’ai titré « Ceci n’est pas un article » alors que j’ai entendu hier que Gatti disait régulièrement « Ceci n’est pas du théâtre ».
Pas fait exprès, nom d’une pipe !

Hier, je suivais à l’École Normale Supérieure de Lyon une journée d’études consacrée à l’œuvre d’Armand Gatti, décédé il y a deux ans. Sans doute ai-je gardé un peu de son goût pour les titres à rallonge. L’œuvre de Gatti est riche de ces titres qui sont presque des œuvres en soi : Possibilité de la symétrie virtuelle se cherchant à travers les mathématiques selon les groupes de la dernière nuit d’Évariste Galois, Le Couteau-toast d’Évariste Galois avec lequel Dedekind fait exister la droite en mathématiques… par lui-même ou encore Quatre Schizophrénies à la recherche d’un pays dont l’existence est contestée.
Le poème consacré à Guingouin, Les Cinq noms de résistance de Georges Guingouin, a pour titre second : Poème rendu impossible par les mots du langage politique qui le hantent mais dont les arbres de la forêt de Berbeyrolle maintiennent le combat par son toujours maquisard Don Qui ?

Comme vous le constatez, j’ai encore du chemin à faire pour masquer mon manque d’imagination.

L’insaisissable individu Gatti

J’ai rencontré Gatti au tout début du projet Un passé très présent. Naïf, je pensais que j’allais poser ma caméra dans le bureau de ce vieux monsieur et lui demander de me raconter Guingouin, le maquis et la lutte contre le fascisme.
Sauf qu’avec Gatti, ça ne se passait pas comme ça.
Je demandais Guingouin, il convoquait Makhno ou Mao Tsé Toung.
Une attitude plus ou moins habituelle chez lui, qui lui a valu plus d’une fois d’être taxé de folie, de gâtisme (le jeu de mot est aisé) ou de mensonge.

Une polémique a agité le début des années 2010 quand les amicales d’anciens déportés de Neuengamme et Mauthausen l’accusent d’avoir usurpé le titre de déporté. Gatti répond à l’époque « Je n’ai jamais été à Neuengamme. » La messe est dite.
Sa nécrologie dans le Monde, en 2017, reprendra la polémique en l’état. En fait, il pourrait s’agir plutôt d’un malentendu entre l’œuvre de Gatti qu’on peut qualifier par simplicité de surréaliste et le fait qu’il a effectivement été mis au travail forcé après son arrestation dans son maquis de Haute-Corrèze dans le cadre de l’organisation Todt, par l’entreprise de construction navale Lindemann, basée à Hambourg, spécialiste de la construction de bases sous-marines.

Mais je reviendrai à l’avenir sur cette polémique. Pour l’instant, je manque sévèrement de billes pour en parler sérieusement.

Pour en revenir à ma rencontre avec Dante Sauveur « Armand » Gatti, j’en suis sorti déboussolé, ne sachant pas sur quel pied danser. Je m’étais promis d’y retourner, de prendre cet hurluberlu par le col : « cesse de parler par énigmes, vieux bonhomme » aurais-je peut-être fini par lâcher, à bout de patience. Mais la vie est ainsi faite qu’un mois après notre première, unique et dernière entrevue, Gatti décédait.
Pour tout dire, j’avoue que mes premières retrouvailles avec le matériau enregistré me laissèrent perplexe. Aujourd’hui, plus de deux ans après cet entretien, plusieurs autres interviews, des mois de réflexions, je commence non pas à comprendre, mais au moins, j’ai des résonances et des interprétations qui me viennent.

La journée d’hier a également apporté à mes réflexions.

« Pas biographie, bibliographie »…
Mais biographie quand-même.

L’axe de travail proposé par Olivier Neveux, Professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre à l’ENS Lyon était le suivant : aborder la biographie de Gatti au regard de son œuvre et non l’inverse. Logique : Gatti refusait obstinément d’être réduit à une biographie factuelle et souhaitait que seule son œuvre suscite l’intérêt. Furent donc cherchés dans son œuvre les camps, les identités multiples de Gatti (Dante – Sauveur – Armand), son italianité, sa recherche d’émancipation à la fois sur le champ politique et social que sur celui des limites du langage et de l’écriture, en particulier théâtrale.

Le travail selon l’axe proposé (la biographie dans la bibliographie et non l’inverse) fut porté par des intervenants de qualité, apportant chacun la haute teneur de leur travail.

N’empêche : qu’on le veuille ou non, derrière l’œuvre, il y a l’homme. L’enfant Gatti a grandi dans un bidonville monégasque, enfant d’une immigration italienne particulièrement stigmatisée et divisée.
Pour les Français, ils sont les Ritals que raconte François Cavanna, fils d’un maçon. Le père de Gatti, lui, est éboueur.
Pour eux-mêmes, ils sont tout sauf italiens : Piémontais, Napolitains… L’Italie qui n’est une et indépendante que depuis 1860 n’a pas gommé les régionalismes. À la misère et aux querelles de clocher s’ajoute la violence des confrontations entre pro-fascistes et anti-fascistes.
L’adolescent Gatti, qui vient de perdre son père, rejoint les maquis, s’y fait prendre (il n’a aucune expérience), est envoyé aux travaux forcés, s’évade et connait l’expérience de la guerre avec les parachutistes qu’il a rejoint. Une séquence lue hier le voit raconter un parachutage sur la Hollande auquel il a participé, à travers les tirs. L’homme devant sauter avant lui dans l’avion échange sa place avant le saut. Il est tué. Des 12 hommes dans l’avion, la moitié manque au point de rendez-vous à terre. L’homme qui a pris sa place est retrouvé mutilé.

Post-scriptum : il semble, d’après des gens informés, qu’Armand Gatti se soit engagé dans les SAS le 2 septembre 1944 et ait été formé en Grande-Bretagne au mois en octobre 1944. Il est ensuite affecté au 2e Régiment de Chasseurs Parachutistes. Cette unité est parachutée aux Pays-Bas en avril 1945, mais, semble t’il, sans Gatti. C’est l’opération Amherst. Sans doute celle évoquée ici.

Je ne saurais résumer son travail d’écriture à ça. Mais tout de même, je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a dans l’œuvre de Gatti la tentative répétée de dépasser les limites des moyens d’expression du langage pour dire l’indicible de ceux qui l’ont vécu à ceux qui ne l’ont pas vécu. Même s’il disait à ses stagiaires « la psychologie, dehors ! ».

Moi, je ne suis ni stagiaire ni psychologue.

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L’orphelin

Né en 1913, Georges Guingouin n’a presque pas connu son père, tué en 1914.
En cela, il partage le sort de nombreux européens de sa génération : 1,4 millions de soldats français sont tués pendant la première guerre mondiale.

Mais les circonstances du deuil du père méritent qu’on s’y penche, tant elles marquent le futur chef de maquis.

Charles Guingouin est sous-officier de carrière au régiment d’infanterie de Magnac Laval, en Haute-Vienne, le 138e. À la mobilisation, chaque régiment d’active se double d’un régiment de réserve portant son numéro augmenté de deux cents. Charles Guingouin est affecté au 338e RI.

Georges et sa mère vivent en quelques sortes une vie de caserne. C’est à dire entourés de familles qui vivent la même absence d’un proche engagé dans les mêmes combats. De fait, les régiments de 1914 sont regroupés selon une logique régionale. Chaque région militaire, une vingtaine en France métropolitaine et Corse, constitue un Corps d’Armée d’environ 40 000 hommes. Limoges centralise la 12e région militaire, donc le XIIe corps. Les effectifs viennent essentiellement de Haute-Vienne, Creuse, Corrèze, Dordogne et Charente.

Le positionnement des troupes française en août 1914.
L’offensive Moltke-Schlieffen.

Ces Dordognaux, Charentais et Limousins, s’ils ne sont pas prévus en 1ère ligne dans les premiers jours de la guerre, se trouvent rapidement plongés au cœur de l’offensive allemande. C’est le plan Moltke-Schlieffen. C’est aussi la période la plus meurtrière de la guerre, chaque état-major faisant mener des offensives à outrance pour tenter d’emporter rapidement la décision. 313 000 soldats français sont morts, prisonniers ou disparus au début du mois de septembre.
Pour l’Allemagne, engagée sur deux fronts, (déjà !), obtenir une décision rapide à l’ouest avant d’avoir à affronter le gros des troupes russes est vital. Elle jette donc le plus de force possible pour contourner et couper de leurs bases les troupes françaises et britanniques.
Après les défaites à Mons et Charleroi, en Belgique, le 23 août, c’est la Grande Retraite. Jusqu’à la victoire sur la Marne (12 septembre) , l’armée française tente d’enrayer la progression allemande et de rétablir une ligne de défense sur chaque rivière ou fleuve possible.

Dans les jours qui suivent Mons et Charleroi, les alliés franco-britanniques sacrifient des hommes et du matériel dans des batailles d’arrêts aux alentours de Cambrai. Ce sont les batailles du Cateau, de Guise, de Saint-Quentin… Et donc le village du Transloy, dans le secteur de Bapaume, à la limite entre les départements du Pas de Calais et de la Somme.

Le régiment de Charles Guingouin, sergent au 338e, est à Noyelles, entre Hénin-Beaumont et Douai le 27. 24 heures plus tard, il a reculé de 45 km, au sud-est de Bapaume, vers le village du Transloy. Une offensive est tentée en début de matinée le long de la Route Nationale 17 (aujourd’hui D917) le 28 août vers le village voisin de Sailly-Saillisel.
Les troupes allemandes sont retranchées en position défensive, 200 mètres en avant. Charles Guingouin est tué. Il a 31 ans.
En moins de deux heures, le régiment perd 1139 hommes sur un peu plus de 2200. Ils n’ont débarqué à Arras venant d’un cantonnement vers Gonesse (actuel Val d’Oise), c’est-à-dire n’ont été engagé que le 25 août au soir. De quoi alimenter des rancœurs.

Deux heures pour marquer une région

De fait, les hommes du 338e régiment d’infanterie peuvent légitimement considérer qu’ils ont été sacrifiés. Et que la faute en revient très fortement aux différents échelons hiérarchiques au dessus d’eux. Du haut commandement et ses erreurs stratégiques dès les premières semaines de la guerre au commandement divisionnaire et régimentaire qui fait mener cette attaque mal préparée du 28 août.
L’organisation de la mobilisation par régions militaires accentue l’aspect local de la catastrophe. Un régiment d’infanterie classique, comme celui de Magnac-Laval, est constitué, à ce moment-là, des militaires de carrière qui le composent habituellement, plus les classes d’active, celles faisant leur service militaire, qui sont déjà sous les drapeaux, les classes 12, 13 et 14, et les réservistes ayant fait leur service militaire dans le régiment et qui y sont mobilisables jusqu’à 35 ans. Les tués de ces deux heures sur un champ de bataille de 4 km de profondeur sont donc quasiment tous de la même région et ont entre 20 et 35 ans.

C’est toute une région qui se couvre, en quelques jours, d’épouses et de mères en deuil. Alimentant du même coup des ressentiments régionaux. De fait, avec presque 20% de pertes en novembre 1918, la 12e région militaire fait partie des plus lourdement touchées. Pas une exception toutefois. Plusieurs régions militaires comptent des taux de pertes similaires. Mais après-guerre, des régions porteront l’idée qu’elles ont été sacrifiées : majoritairement les régions les plus rurales. Moins qualifiées, les populations paysannes ont constitué le gros des régiments d’infanterie, les plus exposées et durement touchées.

De fait, la petite ville de garnison qu’est Magnac-Laval perd 20% de sa population entre les recensements de 1911 et 1921, environ 800 manquants sur presque 4000 habitants. La commune ne retrouve jamais sa population d’avant guerre.

État d’esprit

Difficile de dire si à Magnac-Laval, on a pu envisager par anticipation une telle hécatombe.
Des militaires de carrière comme Charles Guingouin et les hommes de son régiment s’imaginent peut-être en s’embarquant de la gare du Dorat le 6 août 1914 qu’ils ne partent pas pour une campagne courte, fraîche et joyeuse.
Certainement l’envisagent-ils comme leur devoir, mais ces soldats de métier doivent bien aussi imaginer que la façon dont ils se sont préparés ne correspond peut-être plus à la puissance de feu du matériel qu’ils manipulent.
Certainement aussi qu’en débarquant à Arras le 25, venant du cantonnement francilien où ils attendaient leur engagement sur la ligne de front, ils ont une idée de la situation périlleuse qu’ils viennent tenter de colmater. Et que la précipitation dans laquelle ils se trouvent augmente le danger pour eux.

Toujours est-il que le souvenir reste après guerre, à Magnac-Laval comme en beaucoup d’endroits. Georges Guingouin se fait raconter par le directeur de l’école de Bellac où il est élève les circonstances de la bataille qui a coûté la vie de son père. Qu’il voit sa mère fréquenter d’autres familles en deuil.
De quoi certainement l’influencer quand il mène lui-aussi des hommes au combat dans les années 40, dont certains ont été, en plus, enfants, ses élèves. Comme son père une trentaine d’années auparavant, il est trentenaire. Nombre des hommes sous ses ordres ont la vingtaine.

À plusieurs reprises, en 1943-1944, Guingouin refuse des engagements risqués.

Pour autant, il ne réfute pas son titre de colonel.

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Ceux qui disent non, ceux qui disent oui.

Deux documentaires ont retenu mon attention sur une thématique similaire.

Le premier à été diffusé cette année sur Arte à l’occasion du 80e anniversaire du déclenchement de la deuxième guerre mondiale : Pologne 1939 : La métamorphose des soldats en criminels de guerre.

Le film de Jean-Christophe Caron et Alexander Hogh suit, à travers leurs écrits (courriers et carnets de guerre) le parcours de plusieurs soldats allemands de profils différents dans la campagne de Pologne. S’y dessinent plusieurs attitudes différentes face aux crimes de guerre et aux crimes contre l’humanité perpétrés par les armées allemandes contre la population de Pologne, notamment la population de confession juive. Des attitudes qui vont de l’apitoiement sur le sort des civils et militaires polonais maltraités à la collaboration la plus active aux crimes de masse.
Ce film, qui se met à hauteur d’homme, a le mérite de rappeler d’une part que ces crimes n’ont pas été le seul fait de la SS. La wehrmacht y a bel et bien pris part. Autre mérite du film : mettre en lumière les mécanismes qui effacent tout sentiment de culpabilité chez les criminels. Du simple sentiment d’impunité d’actes plus ou moins tolérés par la hiérarchie à des mécanismes plus complexes basés sur la construction d’un ennemi mortel à détruire dans la population polonaise et dans la population juive en particulier, permettant au criminel d’inverser le sens de son acte.

Le deuxième film date de 2017, réalisation de Serge de Sampigny.

Au travers d’une série d’entretiens avec d’anciens SS, l’auteur décortique comment ces jeunes hommes et femmes se sont embrigadés dans la logique nazie qui les faisaient membres d’un corps d’élite.

Un documentaire parfois dur à voir et à entendre, tant il donne parfois à entendre la parole de criminels sans scrupules et sans regrets. Mais un film également riche d’observations sur ces mêmes mécanismes décrits dans Pologne 1939. Et là encore, une diversité d’attitudes à noter : certains sont des repentis (un pasteur, un syndicaliste), d’autres sont inflexibles et continuent de défendre leurs actes soit par le négationnisme, soit par l’inversion, une nouvelle fois, du sens du crime, dénonçant une « justice des vainqueurs ».

L’un des moments les plus intéressants du film vient du témoignage d’un fils de SS : Niklas Frank, fils de Hans Frank, gouverneur de Pologne occupée. Peut-être un des témoignages les plus éclairants : « un souvenir de médiocrité ». Alcool et sexe sans mesure, luxe et luxure. Une ambiance décrite aussi parmi les gardiens d’Auschwitz : la délégation des crimes à des agents dominés, notamment des criminels de droit commun, et un mode de vie frivole à l’excès, en faisant mine de ne pas voir, ne pas savoir et ne pas assumer ce qu’il advient. Cette lâcheté, comme l’aveu du but réelle de l’action des nazis : établir un régime qui les fasse aristocrates, ou du moins bourgeois, non pour mener un peuple vers une destinée, mais pour jouir de la richesse produite. Auraient-ils eu des ambitions plus « nobles » que leur construction sociale raciste n’en serait pas moins inexcusable sur le fond et sur la forme.

À noter aussi, ce combat pour la mémoire tentant de semer la confusion dans le souvenir : négation de la Shoah, bien sûr, mais aussi, classique dans la défense du nazisme, la mise en comparaison des crimes nazies et des bombardements sur les villes allemandes ou la justification des atrocités commises contre des civils par l’action des partisans. Comparaisons qui ne tiennent qu’en omettant les populations bombardées d’Espagne, de Pologne, de France, d’Angleterre, de Russie, etc et en omettant le rôle d’agresseur et l’expansionnisme du régime nazi. La guerre n’est pas un jeu où on peut crier pouce quand le vent tourne. Néanmoins, le fait que certains SS n’aient jamais renié leur engagement et qu’ils fassent aujourd’hui encore des émules est bien la preuve que même quand les armes sont à terre, le combat continue, celui du sens.

Pour conclure, rappelons cette citation en préface de Si c’est un homme de Primo Levi :

Beaucoup d’entre nous, individus ou peuples, sont à la merci de cette idée, consciente ou inconsciente, que « l’étranger, c’est l’ennemi ». Le plus souvent, cette conviction sommeille dans les esprits, comme une infection latente ; elle ne se manifeste que par des actes isolés, sans lien entre eux, elle ne fonde pas un système. Mais lorsque cela se produit, lorsque le dogme informulé est promu au rang de prémisse majeur d’un syllogisme, alors, au bout de la chaîne logique, il y a le Lager ; c’est à dire le produit d’une conception du monde poussée à ses plus extrêmes conséquences avec une cohérence rigoureuse ; tant que la conception a cours, les conséquences nous menacent. Puisse l’histoire des camps d’extermination retentir pour tous comme un sinistre signal d’alarme.

Et non, je ne dirai rien sur des éditorialistes récidivistes d’incitation à la haine raciale. Mais je n’en pense pas moins.

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