United24 et la mémoire de la Seconde Guerre mondiale : L’arme économique, hier comme aujourd’hui

Photomontage comparant le flux Instagram United24 et une affiche War Bonds de 1942
Le nerf de la guerre, d’hier à aujourd’hui. Mise en perspective entre le flux d’actualité numérique de United24 appelant au soutien international et une affiche américaine de 1942 incitant à l’achat de bons de guerre (« War Bonds ») pour financer la victoire contre l’Axe.

Crédits : Capture d’écran United24 Media ; Affiche du U.S. Government Printing Office (1942), via Digital Public Library of America (DPLA). Montage : Un Passé Très Présent.

L’histoire comme arme de communication

Dans le flux incessant d’images qui nous parviennent du conflit en Ukraine, certaines publications se distinguent par leur capacité à réactiver notre conscience historique. C’est le cas d’une récente communication de United24, qui m’a paru particulièrement pertinente à analyser pour Un Passé Très Présent.

Au-delà de l’appel au don, ce post illustre parfaitement la stratégie mémorielle de la plateforme. Elle ne se contente pas de documenter la guerre en cours ; elle l’inscrit dans une continuité historique, utilisant le levier du passé pour légitimer les efforts économiques du présent. Comment United24 utilise-t-elle l’histoire du blocus et des sanctions d’hier pour éclairer la stratégie de Kiev aujourd’hui ? C’est ce que nous allons décrypter.

United24, porte-voix numérique de Kiev

Pour comprendre la portée de ce message, il faut d’abord identifier l’émetteur. Lancée en mai 2022 par le président Volodymyr Zelensky, United24 est bien plus qu’une simple cagnotte en ligne. C’est l’outil central de la diplomatie publique ukrainienne, conçu pour capter directement l’aide des citoyens et entreprises du monde entier.

La plateforme agit comme un ministère de l’Information 2.0. Ses messages sont calibrés pour l’audience occidentale, transformant l’émotion en action. En tissant ce lien avec la Seconde Guerre mondiale, United24 cherche à placer le conflit ukrainien dans la même grille de lecture morale et existentielle que la lutte des Alliés contre le nazisme.

Le miroir économique : Des faits historiques à l’actualité

La publication en question opère une mise en relation audacieuse entre deux époques par le prisme de l’économie de guerre. Le propos s’articule autour d’une comparaison factuelle entre les mécanismes de 1939-1945 et la situation actuelle en Ukraine.

Le post rappelle que la victoire des Alliés ne fut pas uniquement militaire, mais aussi industrielle et logistique. Il met en parallèle :

  • Le « Prêt-Bail » (Lend-Lease) américain d’hier et l’aide financière internationale d’aujourd’hui, canalisée notamment par United24.
  • Le blocus économique de l’Axe et les trains de sanctions actuels contre la Russie.

L’usage de la mémoire est ici « utilitariste » : il s’agit de légitimer les sacrifices économiques demandés aux Européens (coût de l’énergie, inflation) en rappelant que le prix de la liberté a déjà dû être payé par le passé.

Un angle original : La dimension économique de la guerre totale

L’originalité de cette communication réside dans le choix de l’angle économique. Habituellement, la mémoire de la Seconde Guerre mondiale est convoquée par le biais de l’héroïsme militaire ou de la souffrance civile (un sujet que j’ai déjà abordé dans mon analyse sur les usages actuels de la mémoire de la Shoah).

Ici, le curseur est déplacé vers la « logistique de la victoire ». En insistant sur les notions de blocus et de sanctions, la publication rappelle une réalité historique froide : les guerres totales se gagnent par l’attrition.

Hier, le blocus naval britannique et les sanctions contre le Japon ont forcé les puissances de l’Axe à l’asphyxie. Aujourd’hui, c’est l’isolement technologique et financier de la Russie qui est présenté comme le pendant moderne de cette stratégie.

Ce rappel historique sert à valider la stratégie actuelle : les sanctions ne sont pas présentées comme une option politique, mais comme une nécessité historique éprouvée pour vaincre un totalitarisme agressif. Cet axe de communication semble particulièrement pertinent à l’heure où l’Union Européenne est parvenue à un accord sur un prêt de 90 milliards d’euros à l’Ukraine, où le soutien de l’administration Trump est plus qu’incertain et où la propagande pro-Kremlin joue au contraire sur une incertitude sur l’efficacité des sanctions.

La notion de logistique est d’ailleurs traitée aussi sur le site.

La Seconde Guerre mondiale comme fil rouge diplomatique

Cette publication ne doit pas être lue isolément. Elle s’inscrit dans une stratégie discursive parfaitement rodée depuis le début de l’invasion russe. Le président Volodymyr Zelensky a systématiquement adapté ses références historiques à ses interlocuteurs pour déclencher une « mémoire empathique ».

On se souvient notamment de ses interventions marquantes :

  • Lors de son discours filmé du 8 mai 2022, quelques mois après le déclenchement de l’invasion russe.
  • Devant le Parlement britannique, il convoquait l’esprit de Churchill et citait la ville de Coventry, martyrisée par la Luftwaffe, pour faire écho aux destructions ukrainiennes.
  • Devant l’Assemblée Nationale française, il faisait vibrer la corde sensible en évoquant Oradour-sur-Glane et Verdun, liant les ruines d’hier à celles de Marioupol.
Volodymyr Zelensky commémore la fin de la deuxième guerre mondiale le 8 mai 2022 (le 8 comme les pays de l’ancien bloc de l’ouest et non le 9 comme le fait la Russie), en sollicitant la mémoire de ses partenaires européens et américains.

À chaque fois, l’objectif est identique : dire « Nous vivons ce que vous avez vécu ». La communication de United24 prolonge cette rhétorique sur le terrain économique, rappelant que l’effort de guerre est aussi financier et que l’histoire nous regarde.

Laisser un commentaire

en_GBEnglish (UK)

Discover more from UN PASSÉ TRÈS PRÉSENT

Subscribe now to keep reading and get access to the full archive.

Continue reading