Commémorer.

Ces jours-ci, je souhaitais consacrer quelques lignes à l’acte social de commémorer. Depuis le jour de Toussaint (commémoration par la communauté catholique de ses martyrs), en passant par les commémorations de la chute du mur, de l’armistice de 1918 et jusqu’à aujourd’hui, ça me semblait pertinent.
Pas facile, en fait.
Pas facile, entre autres, quand on était soi-même il y a 4 ans, un parisien parmi des millions.
Pas facile de prendre du recul sur les souvenirs des premières infos qui tombent, des premiers messages et coups de téléphones des proches et aux proches, du métro et des rues vides du samedi 14, quand on a décidé, avec quelques amis, de nous retrouver quand-même.
Et dans les jours qui suivent, alors qu’on se dit qu’on a été épargné par le désastre et que ses proches vont bien, d’apprendre qu’untel y était et s’en est sorti ou que par contre, des proches ont perdu quelqu’un.
Comme me l’a dit un ami : « on est tous à une ou deux poignées de mains d’une victime. »
Ou dans les semaines qui suivent, s’apercevoir qu’un ami qui avait passé la soirée barricadé dans un restaurant des environs de Bastille a pour de bon basculé dans la haine.

Je pense que le meilleur remède à ça, c’est comprendre. Et donner du sens.

À ce titre, je salue le travail de ma consœur Sara Ghibaudo de France Inter pour son enquête. Pour comprendre ce qui nous est arrivé.

Pour ma part, après avoir cherché comment aborder le sujet, j’ai retrouvé dans mes archives l’interview que m’avait accordé le professeur Maurice Corcos, psychiatre de l’ Hôpital Institut mutualiste Montsouris, en septembre de l’année dernière, sur la mémoire et le traumatisme.

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Ceci n’est pas un article.

Pirouette facile pour un article plus sur la forme que sur le fond et dont l’absence de titre donnait des migraines à l’auteur.

Post-scriptum : je viens de m’apercevoir que j’ai titré « Ceci n’est pas un article » alors que j’ai entendu hier que Gatti disait régulièrement « Ceci n’est pas du théâtre ».
Pas fait exprès, nom d’une pipe !

Hier, je suivais à l’École Normale Supérieure de Lyon une journée d’études consacrée à l’œuvre d’Armand Gatti, décédé il y a deux ans. Sans doute ai-je gardé un peu de son goût pour les titres à rallonge. L’œuvre de Gatti est riche de ces titres qui sont presque des œuvres en soi : Possibilité de la symétrie virtuelle se cherchant à travers les mathématiques selon les groupes de la dernière nuit d’Évariste Galois, Le Couteau-toast d’Évariste Galois avec lequel Dedekind fait exister la droite en mathématiques… par lui-même ou encore Quatre Schizophrénies à la recherche d’un pays dont l’existence est contestée.
Le poème consacré à Guingouin, Les Cinq noms de résistance de Georges Guingouin, a pour titre second : Poème rendu impossible par les mots du langage politique qui le hantent mais dont les arbres de la forêt de Berbeyrolle maintiennent le combat par son toujours maquisard Don Qui ?

Comme vous le constatez, j’ai encore du chemin à faire pour masquer mon manque d’imagination.

L’insaisissable individu Gatti

J’ai rencontré Gatti au tout début du projet Un passé très présent. Naïf, je pensais que j’allais poser ma caméra dans le bureau de ce vieux monsieur et lui demander de me raconter Guingouin, le maquis et la lutte contre le fascisme.
Sauf qu’avec Gatti, ça ne se passait pas comme ça.
Je demandais Guingouin, il convoquait Makhno ou Mao Tsé Toung.
Une attitude plus ou moins habituelle chez lui, qui lui a valu plus d’une fois d’être taxé de folie, de gâtisme (le jeu de mot est aisé) ou de mensonge.

Une polémique a agité le début des années 2010 quand les amicales d’anciens déportés de Neuengamme et Mauthausen l’accusent d’avoir usurpé le titre de déporté. Gatti répond à l’époque « Je n’ai jamais été à Neuengamme. » La messe est dite.
Sa nécrologie dans le Monde, en 2017, reprendra la polémique en l’état. En fait, il pourrait s’agir plutôt d’un malentendu entre l’œuvre de Gatti qu’on peut qualifier par simplicité de surréaliste et le fait qu’il a effectivement été mis au travail forcé après son arrestation dans son maquis de Haute-Corrèze dans le cadre de l’organisation Todt, par l’entreprise de construction navale Lindemann, basée à Hambourg, spécialiste de la construction de bases sous-marines.

Mais je reviendrai à l’avenir sur cette polémique. Pour l’instant, je manque sévèrement de billes pour en parler sérieusement.

Pour en revenir à ma rencontre avec Dante Sauveur « Armand » Gatti, j’en suis sorti déboussolé, ne sachant pas sur quel pied danser. Je m’étais promis d’y retourner, de prendre cet hurluberlu par le col : « cesse de parler par énigmes, vieux bonhomme » aurais-je peut-être fini par lâcher, à bout de patience. Mais la vie est ainsi faite qu’un mois après notre première, unique et dernière entrevue, Gatti décédait.
Pour tout dire, j’avoue que mes premières retrouvailles avec le matériau enregistré me laissèrent perplexe. Aujourd’hui, plus de deux ans après cet entretien, plusieurs autres interviews, des mois de réflexions, je commence non pas à comprendre, mais au moins, j’ai des résonances et des interprétations qui me viennent.

La journée d’hier a également apporté à mes réflexions.

« Pas biographie, bibliographie »…
Mais biographie quand-même.

L’axe de travail proposé par Olivier Neveux, Professeur d’histoire et d’esthétique du théâtre à l’ENS Lyon était le suivant : aborder la biographie de Gatti au regard de son œuvre et non l’inverse. Logique : Gatti refusait obstinément d’être réduit à une biographie factuelle et souhaitait que seule son œuvre suscite l’intérêt. Furent donc cherchés dans son œuvre les camps, les identités multiples de Gatti (Dante – Sauveur – Armand), son italianité, sa recherche d’émancipation à la fois sur le champ politique et social que sur celui des limites du langage et de l’écriture, en particulier théâtrale.

Le travail selon l’axe proposé (la biographie dans la bibliographie et non l’inverse) fut porté par des intervenants de qualité, apportant chacun la haute teneur de leur travail.

N’empêche : qu’on le veuille ou non, derrière l’œuvre, il y a l’homme. L’enfant Gatti a grandi dans un bidonville monégasque, enfant d’une immigration italienne particulièrement stigmatisée et divisée.
Pour les Français, ils sont les Ritals que raconte François Cavanna, fils d’un maçon. Le père de Gatti, lui, est éboueur.
Pour eux-mêmes, ils sont tout sauf italiens : Piémontais, Napolitains… L’Italie qui n’est une et indépendante que depuis 1860 n’a pas gommé les régionalismes. À la misère et aux querelles de clocher s’ajoute la violence des confrontations entre pro-fascistes et anti-fascistes.
L’adolescent Gatti, qui vient de perdre son père, rejoint les maquis, s’y fait prendre (il n’a aucune expérience), est envoyé aux travaux forcés, s’évade et connait l’expérience de la guerre avec les parachutistes qu’il a rejoint. Une séquence lue hier le voit raconter un parachutage sur la Hollande auquel il a participé, à travers les tirs. L’homme devant sauter avant lui dans l’avion échange sa place avant le saut. Il est tué. Des 12 hommes dans l’avion, la moitié manque au point de rendez-vous à terre. L’homme qui a pris sa place est retrouvé mutilé.

Post-scriptum : il semble, d’après des gens informés, qu’Armand Gatti se soit engagé dans les SAS le 2 septembre 1944 et ait été formé en Grande-Bretagne au mois en octobre 1944. Il est ensuite affecté au 2e Régiment de Chasseurs Parachutistes. Cette unité est parachutée aux Pays-Bas en avril 1945, mais, semble t’il, sans Gatti. C’est l’opération Amherst. Sans doute celle évoquée ici.

Je ne saurais résumer son travail d’écriture à ça. Mais tout de même, je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a dans l’œuvre de Gatti la tentative répétée de dépasser les limites des moyens d’expression du langage pour dire l’indicible de ceux qui l’ont vécu à ceux qui ne l’ont pas vécu. Même s’il disait à ses stagiaires « la psychologie, dehors ! ».

Moi, je ne suis ni stagiaire ni psychologue.

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L’orphelin

Né en 1913, Georges Guingouin n’a presque pas connu son père, tué en 1914.
En cela, il partage le sort de nombreux européens de sa génération : 1,4 millions de soldats français sont tués pendant la première guerre mondiale.

Mais les circonstances du deuil du père méritent qu’on s’y penche, tant elles marquent le futur chef de maquis.

Charles Guingouin est sous-officier de carrière au régiment d’infanterie de Magnac Laval, en Haute-Vienne, le 138e. À la mobilisation, chaque régiment d’active se double d’un régiment de réserve portant son numéro augmenté de deux cents. Charles Guingouin est affecté au 338e RI.

Georges et sa mère vivent en quelques sortes une vie de caserne. C’est à dire entourés de familles qui vivent la même absence d’un proche engagé dans les mêmes combats. De fait, les régiments de 1914 sont regroupés selon une logique régionale. Chaque région militaire, une vingtaine en France métropolitaine et Corse, constitue un Corps d’Armée d’environ 40 000 hommes. Limoges centralise la 12e région militaire, donc le XIIe corps. Les effectifs viennent essentiellement de Haute-Vienne, Creuse, Corrèze, Dordogne et Charente.

Le positionnement des troupes française en août 1914.
L’offensive Moltke-Schlieffen.

Ces Dordognaux, Charentais et Limousins, s’ils ne sont pas prévus en 1ère ligne dans les premiers jours de la guerre, se trouvent rapidement plongés au cœur de l’offensive allemande. C’est le plan Moltke-Schlieffen. C’est aussi la période la plus meurtrière de la guerre, chaque état-major faisant mener des offensives à outrance pour tenter d’emporter rapidement la décision. 313 000 soldats français sont morts, prisonniers ou disparus au début du mois de septembre.
Pour l’Allemagne, engagée sur deux fronts, (déjà !), obtenir une décision rapide à l’ouest avant d’avoir à affronter le gros des troupes russes est vital. Elle jette donc le plus de force possible pour contourner et couper de leurs bases les troupes françaises et britanniques.
Après les défaites à Mons et Charleroi, en Belgique, le 23 août, c’est la Grande Retraite. Jusqu’à la victoire sur la Marne (12 septembre) , l’armée française tente d’enrayer la progression allemande et de rétablir une ligne de défense sur chaque rivière ou fleuve possible.

Dans les jours qui suivent Mons et Charleroi, les alliés franco-britanniques sacrifient des hommes et du matériel dans des batailles d’arrêts aux alentours de Cambrai. Ce sont les batailles du Cateau, de Guise, de Saint-Quentin… Et donc le village du Transloy, dans le secteur de Bapaume, à la limite entre les départements du Pas de Calais et de la Somme.

Le régiment de Charles Guingouin, sergent au 338e, est à Noyelles, entre Hénin-Beaumont et Douai le 27. 24 heures plus tard, il a reculé de 45 km, au sud-est de Bapaume, vers le village du Transloy. Une offensive est tentée en début de matinée le long de la Route Nationale 17 (aujourd’hui D917) le 28 août vers le village voisin de Sailly-Saillisel.
Les troupes allemandes sont retranchées en position défensive, 200 mètres en avant. Charles Guingouin est tué. Il a 31 ans.
En moins de deux heures, le régiment perd 1139 hommes sur un peu plus de 2200. Ils n’ont débarqué à Arras venant d’un cantonnement vers Gonesse (actuel Val d’Oise), c’est-à-dire n’ont été engagé que le 25 août au soir. De quoi alimenter des rancœurs.

Deux heures pour marquer une région

De fait, les hommes du 338e régiment d’infanterie peuvent légitimement considérer qu’ils ont été sacrifiés. Et que la faute en revient très fortement aux différents échelons hiérarchiques au dessus d’eux. Du haut commandement et ses erreurs stratégiques dès les premières semaines de la guerre au commandement divisionnaire et régimentaire qui fait mener cette attaque mal préparée du 28 août.
L’organisation de la mobilisation par régions militaires accentue l’aspect local de la catastrophe. Un régiment d’infanterie classique, comme celui de Magnac-Laval, est constitué, à ce moment-là, des militaires de carrière qui le composent habituellement, plus les classes d’active, celles faisant leur service militaire, qui sont déjà sous les drapeaux, les classes 12, 13 et 14, et les réservistes ayant fait leur service militaire dans le régiment et qui y sont mobilisables jusqu’à 35 ans. Les tués de ces deux heures sur un champ de bataille de 4 km de profondeur sont donc quasiment tous de la même région et ont entre 20 et 35 ans.

C’est toute une région qui se couvre, en quelques jours, d’épouses et de mères en deuil. Alimentant du même coup des ressentiments régionaux. De fait, avec presque 20% de pertes en novembre 1918, la 12e région militaire fait partie des plus lourdement touchées. Pas une exception toutefois. Plusieurs régions militaires comptent des taux de pertes similaires. Mais après-guerre, des régions porteront l’idée qu’elles ont été sacrifiées : majoritairement les régions les plus rurales. Moins qualifiées, les populations paysannes ont constitué le gros des régiments d’infanterie, les plus exposées et durement touchées.

De fait, la petite ville de garnison qu’est Magnac-Laval perd 20% de sa population entre les recensements de 1911 et 1921, environ 800 manquants sur presque 4000 habitants. La commune ne retrouve jamais sa population d’avant guerre.

État d’esprit

Difficile de dire si à Magnac-Laval, on a pu envisager par anticipation une telle hécatombe.
Des militaires de carrière comme Charles Guingouin et les hommes de son régiment s’imaginent peut-être en s’embarquant de la gare du Dorat le 6 août 1914 qu’ils ne partent pas pour une campagne courte, fraîche et joyeuse.
Certainement l’envisagent-ils comme leur devoir, mais ces soldats de métier doivent bien aussi imaginer que la façon dont ils se sont préparés ne correspond peut-être plus à la puissance de feu du matériel qu’ils manipulent.
Certainement aussi qu’en débarquant à Arras le 25, venant du cantonnement francilien où ils attendaient leur engagement sur la ligne de front, ils ont une idée de la situation périlleuse qu’ils viennent tenter de colmater. Et que la précipitation dans laquelle ils se trouvent augmente le danger pour eux.

Toujours est-il que le souvenir reste après guerre, à Magnac-Laval comme en beaucoup d’endroits. Georges Guingouin se fait raconter par le directeur de l’école de Bellac où il est élève les circonstances de la bataille qui a coûté la vie de son père. Qu’il voit sa mère fréquenter d’autres familles en deuil.
De quoi certainement l’influencer quand il mène lui-aussi des hommes au combat dans les années 40, dont certains ont été, en plus, enfants, ses élèves. Comme son père une trentaine d’années auparavant, il est trentenaire. Nombre des hommes sous ses ordres ont la vingtaine.

À plusieurs reprises, en 1943-1944, Guingouin refuse des engagements risqués.

Pour autant, il ne réfute pas son titre de colonel.

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Les points sur les « i ».

Je ne souhaitais pas faire de surf sur l’actualité, et je serais tenté de traiter le cas Zemmour par le mépris tant j’ai de mépris pour l’individu et mieux à faire pour l’instant.

Mais ce triste individu s’est encore une nouvelle fois fait le chantre de la réhabilitation de Vichy et du Maréchal Pétain.

Je crois que le mieux reste encore de laisser la parole aux vrais érudits de ce sujet, non de ceux qui se drapent dans une pseudo-érudition pour valider un discours légalement répréhensible.

Tal Bruttmann et Laurent Joly sont historiens et spécialistes de la Shoah et de l’antisémitisme. Tous deux sont rattachés au Centre de Recherche Historique du CNRS.

À noter d’ailleurs que sur certains réseaux sociaux, You Tube notamment, les antisémites s’attaquent massivement à ces voix qui leur déplaisent.

Je profite de cet article pour signaler le travail de Sleeping Giants, une initiative née aux États-Unis. Des internautes interpellent publiquement des marques diffusant de la publicité sur des audiences liées à des discours de haine. Plusieurs annonceurs se sont retirés de Cnews ou des heures d’antenne de Zemmour.

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As time goes by…

Le hasard m’a fait tomber récemment sur la revue des deux mondes de juin 1966. Bien avant Pénélope Fillon, donc.

Le premier texte m’étonnait par la qualité de son style. Ayant feuilleté d’abord en curieux, je n’ai compris qu’après m’être étonné de ce style qu’il s’agissait de Maurice Genevoix, « immortel » académicien depuis 1946, auteur de « Ceux de 14 », récit de son expérience de la guerre en 1914-1915 et de la bataille des Éparges.

J’y relève, d’une rapide lecture, trois faits marquants.

La première, c’est ce paragraphe où Genevoix évoque le temps qui passe : à mesure que les événements s’éloignent, « ils se détachent sur l’horizon », comme si le temps passant effectuait un tri contrastant le signifiant de l’insignifiant. Mais ce faisant, les événements se « pétrifient ». Leur puissance émotionnelle décroît.

Le deuxième, c’est ce passage où Genevoix évoque les horreurs de l’expérience guerrière et, en filigrane, illustre le clivage entre initiés et non-initiés. Un phénomène récurrents des événements traumatiques collectifs : guerres, déportation, attentats. Les initiés ne peuvent évoquer l’expérience qu’entre initiés. La guerre de 14 fait une forme d’exception. La mobilisation générale, la rotation des régiments à Verdun, autant d’expériences suffisamment massives pour rendre l’expérience traumatique suffisamment commune pour libérer la parole.

Enfin, en juin 1966, soit 26 ans après le 17 juin 1940, l’auteur cite encore « le Général Pétain » au sujet de Verdun. Malgré l’indignité nationale de juillet 1945, l’ancien Maréchal conserve sa légende de vainqueur de Verdun. Sujet sur lequel j’invite à mettre beaucoup de nuances : Pétain n’a pas été le seul commandant de la bataille de Verdun. Les premières décisions enrayant l’offensive allemande seraient le fait du général de Castelnau. Les offensives permettant la reconquête des positions perdues en février 1916 sont menées par Nivelle. Pétain, en revanche, semble avoir eu des qualités d’organisateur, en particulier de la logistique. Mais aussi un indéniable sens de la publicité, bénéfique au moral des soldats, mais aussi à son image. Le discrédit qui frappe Nivelle après les massacres du Chemin des Dames ouvrent le champ à Pétain pour le titre glorieux de « Vainqueur de Verdun ».

À ce sujet, l’historien Jean-Yves le Naour porte un discours assez radical sur le rôle de Pétain à Verdun.

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Ceux qui disent non, ceux qui disent oui.

Deux documentaires ont retenu mon attention sur une thématique similaire.

Le premier à été diffusé cette année sur Arte à l’occasion du 80e anniversaire du déclenchement de la deuxième guerre mondiale : Pologne 1939 : La métamorphose des soldats en criminels de guerre.

Le film de Jean-Christophe Caron et Alexander Hogh suit, à travers leurs écrits (courriers et carnets de guerre) le parcours de plusieurs soldats allemands de profils différents dans la campagne de Pologne. S’y dessinent plusieurs attitudes différentes face aux crimes de guerre et aux crimes contre l’humanité perpétrés par les armées allemandes contre la population de Pologne, notamment la population de confession juive. Des attitudes qui vont de l’apitoiement sur le sort des civils et militaires polonais maltraités à la collaboration la plus active aux crimes de masse.
Ce film, qui se met à hauteur d’homme, a le mérite de rappeler d’une part que ces crimes n’ont pas été le seul fait de la SS. La wehrmacht y a bel et bien pris part. Autre mérite du film : mettre en lumière les mécanismes qui effacent tout sentiment de culpabilité chez les criminels. Du simple sentiment d’impunité d’actes plus ou moins tolérés par la hiérarchie à des mécanismes plus complexes basés sur la construction d’un ennemi mortel à détruire dans la population polonaise et dans la population juive en particulier, permettant au criminel d’inverser le sens de son acte.

Le deuxième film date de 2017, réalisation de Serge de Sampigny.

Au travers d’une série d’entretiens avec d’anciens SS, l’auteur décortique comment ces jeunes hommes et femmes se sont embrigadés dans la logique nazie qui les faisaient membres d’un corps d’élite.

Un documentaire parfois dur à voir et à entendre, tant il donne parfois à entendre la parole de criminels sans scrupules et sans regrets. Mais un film également riche d’observations sur ces mêmes mécanismes décrits dans Pologne 1939. Et là encore, une diversité d’attitudes à noter : certains sont des repentis (un pasteur, un syndicaliste), d’autres sont inflexibles et continuent de défendre leurs actes soit par le négationnisme, soit par l’inversion, une nouvelle fois, du sens du crime, dénonçant une « justice des vainqueurs ».

L’un des moments les plus intéressants du film vient du témoignage d’un fils de SS : Niklas Frank, fils de Hans Frank, gouverneur de Pologne occupée. Peut-être un des témoignages les plus éclairants : « un souvenir de médiocrité ». Alcool et sexe sans mesure, luxe et luxure. Une ambiance décrite aussi parmi les gardiens d’Auschwitz : la délégation des crimes à des agents dominés, notamment des criminels de droit commun, et un mode de vie frivole à l’excès, en faisant mine de ne pas voir, ne pas savoir et ne pas assumer ce qu’il advient. Cette lâcheté, comme l’aveu du but réelle de l’action des nazis : établir un régime qui les fasse aristocrates, ou du moins bourgeois, non pour mener un peuple vers une destinée, mais pour jouir de la richesse produite. Auraient-ils eu des ambitions plus « nobles » que leur construction sociale raciste n’en serait pas moins inexcusable sur le fond et sur la forme.

À noter aussi, ce combat pour la mémoire tentant de semer la confusion dans le souvenir : négation de la Shoah, bien sûr, mais aussi, classique dans la défense du nazisme, la mise en comparaison des crimes nazies et des bombardements sur les villes allemandes ou la justification des atrocités commises contre des civils par l’action des partisans. Comparaisons qui ne tiennent qu’en omettant les populations bombardées d’Espagne, de Pologne, de France, d’Angleterre, de Russie, etc et en omettant le rôle d’agresseur et l’expansionnisme du régime nazi. La guerre n’est pas un jeu où on peut crier pouce quand le vent tourne. Néanmoins, le fait que certains SS n’aient jamais renié leur engagement et qu’ils fassent aujourd’hui encore des émules est bien la preuve que même quand les armes sont à terre, le combat continue, celui du sens.

Pour conclure, rappelons cette citation en préface de Si c’est un homme de Primo Levi :

Beaucoup d’entre nous, individus ou peuples, sont à la merci de cette idée, consciente ou inconsciente, que « l’étranger, c’est l’ennemi ». Le plus souvent, cette conviction sommeille dans les esprits, comme une infection latente ; elle ne se manifeste que par des actes isolés, sans lien entre eux, elle ne fonde pas un système. Mais lorsque cela se produit, lorsque le dogme informulé est promu au rang de prémisse majeur d’un syllogisme, alors, au bout de la chaîne logique, il y a le Lager ; c’est à dire le produit d’une conception du monde poussée à ses plus extrêmes conséquences avec une cohérence rigoureuse ; tant que la conception a cours, les conséquences nous menacent. Puisse l’histoire des camps d’extermination retentir pour tous comme un sinistre signal d’alarme.

Et non, je ne dirai rien sur des éditorialistes récidivistes d’incitation à la haine raciale. Mais je n’en pense pas moins.

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In memoriam… praesentem

Les latinistes me pardonneront si j’ai mal jugé de l’usage d’un accusatif ici.

Alors que l’heure est au deuil et à la commémoration pour un ancien président de la République, France Info a publié un article en ligne évoquant une anecdote s’étant déroulée dans le cadre de commémorations officielles liées à la deuxième guerre mondiale.

Commémoration et passation de pouvoir.

Le 25 aout 1994, Paris célèbre les 50 ans de sa libération. Y assistent trois hommes : Jacques Chirac, Maire de Paris, François Mitterrand, Président de la République, Edouard Balladur, Premier Ministre. L’ami de trente ans du premier est désormais rival dans la course à la succession du deuxième, lui-même ancien rival du premier qui fût son premier ministre.

Gravement malade, (il lui reste à peine plus de deux ans à vivre) Mitterrand prétexte une pause dans le protocole des commémorations pour planter là le Premier Ministre et s’isoler avec le Maire de Paris. Ce faisant, il adoube l’un comme son successeur et humilie l’autre. Ce cérémonial pèse t’il dans les mois qui suivent ?
De fait, c’est Jacques Chirac qui remporte les élections présidentielles de 1995.

Au delà de l’aspect anecdotique de cette petite histoire, il est intéressant de noter la place prise par les affaires politiques du moment dans une cérémonie dont la vocation première est le souvenir.

La France tourne autour du Vélodrome.

On retiendra notamment de Jacques Chirac qu’il fût le premier Président à évoquer, lors des commémorations de la rafle du Vel d’Hiv, le rôle de la France dans la déportation des juifs de France. Il rompt ce jour-là, le 16 juillet 1995, avec la doctrine gaulliste : Vichy, ce n’était pas la France. Sans doute était-il temps, cinquante trois ans après, que la France le reconnaisse. Mais sans doute que l’âge de Jacques Chirac n’est pas pour rien dans cette prise d’acte mémorielle. Car Jacques Chirac, c’est le premier président de la Ve république a n’avoir pas été acteur de la deuxième guerre mondiale. Né en 1932, il n’a que 12 ans à la Libération. Avant lui, après De Gaulle, Pompidou, Poher (intérim) et Mitterrand ont eu un rôle pendant la guerre. Même si celui de Pompidou fût de ne pas se faire remarquer. Même le plus jeune de ses prédécesseurs, Valéry Giscard-D’Estaing, né en 1926, s’engage dans l’Armée De Lattre à la Libération de Paris, à laquelle il a participé. Tous les successeurs de Jacques Chirac sont nés après guerre, ce qui n’a empêché aucun d’entre eux de faire aussi acte de mémoire. Sarkozy puis Macron aux Glières, Hollande en faisant entrer quatre figures de la Résistance au Panthéon ou encore Macron revenant au Vel d’Hiv’, vingt-deux ans après le discours de Chirac, et allant plus loin, alors que la France connaît un regain inquiétant d’antisémitisme : c’est bien la France qui a organisé la rafle. Hollande avant lui : »le crime fut commis en France par la France ».

Une façon d’être au monde

Au Vélodrome d’Hiver, c’est la France qui regarde sa propre culpabilité. Et les contingences politiques jouent, naturellement. Sarkozy, tout à une ligne politique contre ce qu’il appelle « la repentance », ne fait pas de discours au Vel d’Hiv’, tout en se déclarant dans la continuité de Jacques Chirac. Il commande d’ailleurs un rapport à l’historien André Kaspi sur « la modernisation des commémorations publiques ».
Un rapport qui prône une réduction du nombre de dates commémorées, une décentralisation des commémorations et de nouvelles formes de transmissions.

Le rapport de novembre 2008 propose par ailleurs la conservation de dates d’importance, à l’exemple de ce qui s’est fait le 6 juin 2004 en Normandie pour les 60 ans du débarquement.

Pour les commémorations de cet évènement d’ampleur internationale, naturellement, c’est le monde qui se penche sur lui-même, avec la France dans le rôle de la puissance invitante.
Dès 1945, des cérémonies se tiennent en présence d’élus locaux et de quelques officiels, notamment l’ambassadeur des Etats-Unis. Le vingtième anniversaire se déroule dans une France gaullienne, dont un des axes politiques majeurs est l’indépendance vis-à-vis des États-Unis. De Gaulle y envoie un ministre affirmer que c’est la Résistance française qui a permis la réussite du débarquement. Les années 60 et 70 sont, de plus, pour la plupart des pays concernés par les commémorations, des années de guerre dans les anciennes colonies.

C’est en 1984 que ces commémorations reviennent sur le devant de la scène internationale. Dans le contexte de nouvelles tensions de la guerre froide, les pays de l’Ouest tiennent à remettre en avant l’ouverture du second front dans les mémoires. « America is back », le slogan de campagne de Ronald Reagan se traduit aussi sur les plages du débarquement. Le Républicain est le premier président des États-Unis à venir à titre officiel en Normandie, après un passage en 1978 de Jimmy Carter à titre privé. Les commémorations quinquennales deviennent un évènement diplomatique axées non plus sur la victoire des Alliés mais sur le retour de la paix, avec l’invitation de l’Allemagne en 2004. Le 70e anniversaire, en 2014, est l’occasion pour la France d’échanges dans une situation diplomatique tendue : sont présents Vladimir Poutine, président russe et Petro Porochenko, président ukrainien, en pleine crise du Donbass. En 2019, c’est dans le contexte de relations difficiles entre l’administration Trump et nombre de chancelleries du monde et de la valse-hésitation autour du Brexit que se commémorent les 75 ans d’Overlord.

Je n’ai pas forcément de conclusion définitive à ces observations. Je m’en tirerais avec Thomas Mann, qui disait que la mort d’un homme est d’avantage l’affaire des survivants que la sienne. Élégante pirouette pour vous laisser en pleine réflexion.

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