Les points sur les « i ».

Je ne souhaitais pas faire de surf sur l’actualité, et je serais tenté de traiter le cas Zemmour par le mépris tant j’ai de mépris pour l’individu et mieux à faire pour l’instant.

Mais ce triste individu s’est encore une nouvelle fois fait le chantre de la réhabilitation de Vichy et du Maréchal Pétain.

Je crois que le mieux reste encore de laisser la parole aux vrais érudits de ce sujet, non de ceux qui se drapent dans une pseudo-érudition pour valider un discours légalement répréhensible.

Tal Bruttmann et Laurent Joly sont historiens et spécialistes de la Shoah et de l’antisémitisme. Tous deux sont rattachés au Centre de Recherche Historique du CNRS.

À noter d’ailleurs que sur certains réseaux sociaux, You Tube notamment, les antisémites s’attaquent massivement à ces voix qui leur déplaisent.

Je profite de cet article pour signaler le travail de Sleeping Giants, une initiative née aux États-Unis. Des internautes interpellent publiquement des marques diffusant de la publicité sur des audiences liées à des discours de haine. Plusieurs annonceurs se sont retirés de Cnews ou des heures d’antenne de Zemmour.

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As time goes by…

Le hasard m’a fait tomber récemment sur la revue des deux mondes de juin 1966. Bien avant Pénélope Fillon, donc.

Le premier texte m’étonnait par la qualité de son style. Ayant feuilleté d’abord en curieux, je n’ai compris qu’après m’être étonné de ce style qu’il s’agissait de Maurice Genevoix, « immortel » académicien depuis 1946, auteur de « Ceux de 14 », récit de son expérience de la guerre en 1914-1915 et de la bataille des Éparges.

J’y relève, d’une rapide lecture, trois faits marquants.

La première, c’est ce paragraphe où Genevoix évoque le temps qui passe : à mesure que les événements s’éloignent, « ils se détachent sur l’horizon », comme si le temps passant effectuait un tri contrastant le signifiant de l’insignifiant. Mais ce faisant, les événements se « pétrifient ». Leur puissance émotionnelle décroît.

Le deuxième, c’est ce passage où Genevoix évoque les horreurs de l’expérience guerrière et, en filigrane, illustre le clivage entre initiés et non-initiés. Un phénomène récurrents des événements traumatiques collectifs : guerres, déportation, attentats. Les initiés ne peuvent évoquer l’expérience qu’entre initiés. La guerre de 14 fait une forme d’exception. La mobilisation générale, la rotation des régiments à Verdun, autant d’expériences suffisamment massives pour rendre l’expérience traumatique suffisamment commune pour libérer la parole.

Enfin, en juin 1966, soit 26 ans après le 17 juin 1940, l’auteur cite encore « le Général Pétain » au sujet de Verdun. Malgré l’indignité nationale de juillet 1945, l’ancien Maréchal conserve sa légende de vainqueur de Verdun. Sujet sur lequel j’invite à mettre beaucoup de nuances : Pétain n’a pas été le seul commandant de la bataille de Verdun. Les premières décisions enrayant l’offensive allemande seraient le fait du général de Castelnau. Les offensives permettant la reconquête des positions perdues en février 1916 sont menées par Nivelle. Pétain, en revanche, semble avoir eu des qualités d’organisateur, en particulier de la logistique. Mais aussi un indéniable sens de la publicité, bénéfique au moral des soldats, mais aussi à son image. Le discrédit qui frappe Nivelle après les massacres du Chemin des Dames ouvrent le champ à Pétain pour le titre glorieux de « Vainqueur de Verdun ».

À ce sujet, l’historien Jean-Yves le Naour porte un discours assez radical sur le rôle de Pétain à Verdun.

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Les ombres au crépuscule 1/2

Le 12 septembre 1969, il y a 50 ans, l’Armée des Ombres de Melville, est sorti en salle. C’est l’adaptation du roman éponyme de Joseph Kessel de 1943.

Ce soir, c’est dans la cour de la prison de Montluc que je revois ce film.

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J’écris ton nom…

Écoutez la chronique radio en cliquant sur l’image.

Faute de temps pour moi-même écrire, je me permets de relayer ici ces mots d’Aurélien Bellanger hier matin sur France Culture.

La conclusion du 4 septembre, 8h45

Sans doute que la poésie a chanté la geste de la résistance parce que celle-ci opposait à ceux qui sortaient leur revolver quand ils entendaient le mot culture (Goebbels) ceux qui quand on leur proposait de sacrifier au budget de la guerre celui de la culture répondirent : « mais alors pourquoi nous battons nous ? » (Churchill)

Je pose ça là brièvement comme une note pour plus tard.

À réfléchir aussi, ce passage par la commune de Peyrat le Château et son monument au mort. Deux remarques : la liste des tués de 39-45 est impressionnante ; les morts de Peyrat ne sont pas « Morts pour la France » mais « victimes de la guerre ».

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Cartables et crayons (retardateurs)…

Cette rentrée était pour moi l’occasion de rencontrer Mr Viroulaud, adjoint au maire de Limoges, pour parler mémoire et espace public. (Voir après).

Rendez-vous ayant été pris au Musée de la Résistance de Limoges, j’ai saisi l’occasion pour visiter l’exposition temporaire en cours.

Jusqu’au 23 septembre, c’est aux forces spéciales qu’est consacrée la galerie du sous-sol du musée de la rue Neuve Saint Étienne.

SOE, SAS ou OSS, ces commandos français, britanniques et nord-américains ont été parachutés sur les zones de maquis du Massif Central, des Alpes, des Vosges ou de Bretagne pour renforcer les partisans et harceler les arrières de l’occupant. Voir l’article sur la retraite allemande.

À voir donc, équipements et gadgets de ces soldats peu conventionnels, mais aussi, plus intéressant, nombre de profils d’organisateurs et de soutiens de réseaux (notamment les COPA, organisateurs de terrains de parachutages et d’atterrissages clandestins) avec leurs cartes de repérage des terrains ou les grilles indiquant les messages annonçant du traffic sur tel ou tel aérodrome secret ou leurs rapports d’observation ou d’activité.
Au menu également, une connaissance : le compagnon de la Libération Hennebert, passé par les terrains de Corrèze.

Ou encore, l’incontournable Maloubier, qui a donné son nom à un des boulevards de Limoges.

Des profils, pour les équipiers Jedburgh, SOE, OSS ou SAS assez singuliers, puisque ces hommes, à la Libération, ont très vite regagné le secret pour s’engager, ensuite, pour beaucoup d’entre eux, dans les opérations secrètes des guerres coloniales ou de la guerre froide.

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Au cœur de l’orage

Grâce à des amis, je viens d’avoir l’occasion de passer quelques jours dans le Vercors. Un voyage en pays de mémoire.

Je prendrais le temps de faire quelques lignes à ce sujet quand j’aurai laissé derrière moi quelques tracas administratifs.

Quelques faits intéressants pour commencer.

  1. C’est avec le plan Montagnard que ce massif entre Drôme et Isère, entre Die et Grenoble, prend son unité géographique. Le nord et le sud sont en effet séparés par des gorges extrêmement encaissées où aujourd’hui encore, par endroits, deux véhicules ne se croisent qu’avec prudence. C’est justement ces accès difficiles qui inspirent à des résistants locaux l’idée d’en faire une citadelle maquisarde et un point d’appui pour des opérations aéroportées. Nord et sud sont également très différents avant guerre par l’activité et le développement. Au nord, notamment, la station de Villard de Lans. Au sud, des villages plus modestes et des terres plus sauvages. Le randonneur s’en régale.
  2. La tragédie du Vercors se joue en un peu plus de deux mois. Les réfugiés s’y retrouvent dès le début de la guerre, comme dans tous les territoires ruraux où l’occupant se montre peu . C’est l’apport de réfractaires au STO devenant forestiers pour l’occasion qui développe les premiers camps en 43. Mais c’est surtout le lancement du mot d’ordre de rejoindre les maquis en juin 1944 qui scelle le drame à venir. De 400 maquisards, ils se retrouvent 4000. Après les 750 morts de juillet (plus 200 civils), et la dispersion, ils ne sont plus que 1200 à participer au sein des unités constituées sur le plateau aux combats de la libération dans la vallée du Rhône.
  3. Vassieux en Vercors, au delà du triste visage d’une commune reconstruite en hâte à la fin des combats, présente 3 sites principaux et complémentaires. La Nécropole nationale, où reposent pèle mêle les maquisards et les civiles assassinés, de 12 ans pour la plus jeune victime à 91 pour la plus âgée. Cette nécropole date de la fin de la guerre. Le Mémorial, qui comme son nom l’indique, se veut lieu de mémoire. C’est l’implantation la plus tardive, 50 ans après les faits, sur les hauteurs surplombant la vallée de Vassieux. Le musée départemental de la résistance de Vassieux, dans le bourg, derrière l’église reconstruite où est célébrée la messe du souvenir le 21 juillet, jour de l’attaque allemande par planeurs sur le village. Construit à l’initiative d’un ancien maquisard dans les années 70, c’est un lieu de mémoire devenu lieu d’histoire. Encore riche de collections d’objets (tracts, affiches, armes et pièces d’uniforme), le musée a très subtilement intégré sa première mouture à sa rénovation autour des années 2000. Ainsi ont été conservée dans le musée les premiers panneaux écrits par Joseph la Picirella, l’initiateur du musée. À la fois recul et respect de son point de vue.

Le reste en vrac. Bonne journée à tout le monde.

Culture populaire et mémoire : badinons un peu avec OSS 117

« Détrompez vous, Hubert. »

Allez, parce qu’il neige, parce que c’est fête, parce que… j’ai envie.

A priori, je n’intègrerai pas cette scène à mon film, pour des raisons de droits principalement. Mais après tout, le cinéma, en particulier dans ses plus grands succès, est un élément de culture de masse et à ce titre, mérite notre attention pour ce que sa reconnaissance publique nous dit de notre temps.

Personnellement, cette scène me fait mourir de rire, d’autant plus quand on pense à la scène finale qui lui fait écho. Il y a le comique des personnages, caricaturaux, des situations (« technologie américaine » dans la scène d’ouverture, « vous vouliez me montrer un film ? – Euh non, c’est cassé. » dans la scène finale.) Et puis Bellemare et Dujardin jouent cette comédie à merveille.

Les deux films signés Michel Hazanavicius où OSS 117 est campé par Jean Dujardin sont les premières adaptations parodiques de ce personnage. Créé en 1949 dans une France qui se reconstruit, OSS 117 trouve un succès quasi immédiat. Cette série de romans de gare marque le début d’une série de succès du roman populaire d’espionnage de l’après guerre. Vont suivre le britannique James Bond 007 de Ian Fleming, le SAS de De Villiers, le San-Antonio de Frédéric Dard, etc.

Intéressant à noter, si Hubert Bonnisseur de la Bath devient « très français » chez Hazanavicius, il est au départ, sous la plume de Jean Bruce (ancien agent), un agent américain, de vieille souche aristocratique émigrée en Louisiane. A noter que son nom d’OSS 117 (qui est un matricule réellement porté par un agent ayant participé à la libération de Lyon) devient absurde pour un agent travaillant à partir de 1949. L’Office of Strategic Services est dissous en 1945 pour céder la place à la CIG puis la CIA. Si on le pense en terme de marketing, en revanche, c’est parfaitement logique.

Hubert Bonnisseur de la Bath est un héros destiné à un public français. Il est donc de Louisiane, c’est à dire cette part de culture française dans le nouveau monde. Mais tout de même américain. Et agent de l’OSS, il conserve l’estampille des agents qui ont travaillé aux côtés de la Résistance intérieure française. Il aurait pu être agent du SOE, le service britannique, mais le public français est sans doute encore assez anglophobe. C’est seulement dans les parodies de 2006 et 2009 qu’il est devenu agent français du SDECE.

Il devient alors sous les traits de Jean Dujardin, une parodie d’une France (et pas n’importe laquelle, celle du général de Gaulle, etc.) supposée. On est là, bien sur, dans une caricature dont le principal intérêt est le ressort humoristique.

Le 0SS 117 des années 50 et suivantes n’est absolument pas à prendre au second degré. Il marche parce qu’il correspond à un modèle rassurant pour les français d’après-guerre. Pour une génération encore marqué par l’humiliation de 1940, il est un héros qui s’est battu avec succès contre les nazis. Et il est plutôt en phase avec un modèle viril dominant dans la société d’après-guerre. Il est large d’épaules, athlétique et multiplie les conquêtes féminines. Un trait qui se retrouve dans tous les héros de la littérature d’espionnage. A noter également, il est alcoolique. A l’instar de San Antonio ou James Bond, sa consommation d’alcool telle que décrite dans les romans successifs semble incompatible avec le maintien d’une forme physique lui permettant de mener à bien ses missions. Mais picoler, ça fait viril. Il suffit de regarder les consommations des ménages français à cette époque, qui mènera Pierre Mendès-France à mener une politique de lutte contre l’alcoolisme (l’interdiction de l’alcool aux moins de 14 ans remonte seulement à 1956!). Depuis la guerre de 14, la question de la ration de pinard et d’eau-de-vie des soldats est aussi centrale que celle de l’approvisionnement en nourriture. La ration va d’ailleurs aller en augmentant au cours du conflit 14-18. On considère que le pinard tient les hommes en l’air, donne du courage. La consommation virile de l’alcool est donc liée aux travaux de force et aux devoirs militaires. Encore de nos jours, il est possible pour une femme de s’entendre faire des remarques si elle consomme de l’alcool (ce qui, curieusement, n’est pas tellement posé en termes de tabagisme, mais nous nous éloignons du sujet.)
Il faut, pour ces héros de romans d’espionnage, permettre une identification de leur public principal : on peut, en tant qu’homme dans ces années là, picoler et courir les nanas. C’est admis.

La limite à l’identification du personnage : pourquoi américain ? Il y a le prestige acquis par les Etats-Unis au cours de la guerre, bien sur. Pourquoi n’est-il qu’indirectement français ? Sans doute parce que si les français de la Libération ont besoin de se rassurer sur eux-même, un héros français n’aurait pas été assez consensuel. On sort en 45 d’une période qui épisodiquement et localement, s’est apparentée à une guerre civile. Certains essaient de faire oublier leur passivité, voir leur complaisance avec l’occupant. Si Jean Bruce avait proposé un personnage « pur » résistant héroïquement aux nazis, le public n’aurait pas été dupe. S’il avait été plus en nuance de gris, plus compromis, il aurait perdu une grande partie de son public. Pour en faire un succès commercial, il valait mieux évacuer cette question en lui donnant cette nationalité consensuelle. L’antiaméricanisme n’est d’ailleurs répandu à l’époque que dans les masses ouvrières acquises aux idées communistes. Or ce n’est pas la part de la population qui a un budget domestique lui permettant la lecture de romans. Ce n’est pas une cible commerciale prioritaire pour des éditeurs.

Le personnage campé par Dujardin doit justement prendre le contrepied de celui décrit par Jean Bruce. Il devient français « très français », donc réac, misogyne, dragueur lourd, raciste sur les bords quoi qu’il s’en défende. A ce titre, dans le Rio ne répond plus, le personnage de Bill Tremendous est assez intéressant, au delà de sa caricature de Yankee arrogant. Bonnisseur de la Bath pense traiter d’égal à égal avec lui. En réalité, Tremendous passe son temps à se foutre de lui, à l’insulter et accessoirement à le trahir. OSS 117 prend sans cesse le fait qu’on le qualifie de français comme un compliment. Les femmes, dont il pense qu’elles sont ses faire valoir, passent leur temp à lui sauver la mise. Bref.

Mais comme on l’aura compris, Hazanavicius caricature pour de rire une caricature involontaire. OSS 117 est un archétype. Et comme tout archétype, il simplifie pour faciliter la transmission d’un message.

Dans les scènes avec Pierre Bellemare de OSS 117 Rio ne répond plus, on travaille sur un stéréotype. Le chef du SDECE est « nécessairement » un ancien collabo. Bonnisseur de la Bath est « nécessairement » un naïf qui croit que toute la France a résisté. Et « nécessairement », un silence gêné suit la révélation de la collaboration du patron du SDECE. En réalité, je doute qu’un agent du SDECE de l’époque ait pu être dupe du passé des uns et des autres. Comme la plupart des françaises et des français savaient pertinemment ou avaient une idée plus ou moins précise de qui était passé entre les mailles de l’épuration. Mais les circonstances faisaient qu’on a fermé les yeux selon les nécessités, sur un certain nombre d’agissement des uns et des autres. Nous aurions beau jeu, aujourd’hui, de juger ces années-là à l’aune de ce que nous savons de l’époque et de ce qui suit. Pour prendre l’exemple de Maurice Papon, il est certain qu’il est d’abord passé entre les mailles parce que pour la plupart des gens qui l’ont maintenu en place, il n’a fait, dans un premier temps, qu’un travail correspondant à sa place dans le corps préfectoral. Quant à ceux qui auraient eu vent de sa participation à la déportation des juifs, ils étaient soit morts, soit en fuite et de toute façon pas dans une position leur permettant de la ramener.

Il n’empêche. En connaissance de cause, il faut aussi se garder des plaisirs simples, et les OSS 117 d’Hazanavicius en sont assurément.

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