Histoire & mémoire : une sélection à voir.

Une des dernières productions de Nota Bene était l’occasion de réflexions qui sont centrales dans mon travail : qu’est-ce qui distingue Histoire et Mémoire ?

Un travail pour lequel il a fait appel au duo Christophe Naudin – Willam Blanc, auteurs d’un certain nombre de travaux sur le rapport à l’Histoire de pans de la culture populaire. La bataille de Poitiers et ses usages identitaires et islamophobes, les légendes arthuriennes de Chrétien de Troyes à Alexandre Astier, les super héros de comics, leur contexte de création, leurs emprunts culturels et, forcément, leurs messages. Et bien sur, les Historiens de Garde, centré sur les usages de l’Histoire racontée par les Bern, Ferrand, Zemmour et autres Lorànt Deutsch.

Et bien sur, ce n’est pas le même sujet, mais je connais une chaine qui n’a pas son million d’abonnés mais qui n’aurait rien contre.

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À Cassino, rien ne va plus.

L’actualité sociale ayant remis hier sur le tapis le Maréchal Juin a remis au goût du jour un pan de mémoire relativement oublié de la Deuxième Guerre Mondiale : la bataille de Monte Cassino, francisée en bataille du Mont Cassin.
Je vais garder la prononciation italienne que je trouve plus douce à l’oreille.

Et donc, Cassino, qu’es aquò ?

La campagne d’Italie.

Comme je l’expliquais hier (voir Juin ? De quelle année ?) le front italien reste un front secondaire. Le contrôle de la Sicile suffit à assurer la navigabilité de la Méditerranée.
Le régime fasciste italien est à l’agonie. Le débarquement des Alliés en Sicile met Mussolini en minorité. Victor-Emmanuel III reprend les rênes, Badoglio prenant la place d’un Mussolini destitué et arrêté lors du Grand Conseil Fasciste de juillet 1943.
Début septembre, Victor-Emmanuel III signe l’armistice de Cassibile. L’Armée Italienne, environ 1 million d’hommes, où qu’elle se trouve (Italie, Provence, Corse, Balkans), est prise au dépourvu. Certaines unités, comme en Corse, rejoignent les Alliés ou du moins, résistent aux Allemands. 4500 soldats italiens fait prisonniers sur l’ile grecque de Céphalonie sont exécutés. D’autres, vont rejoindre les troupes allemandes. La majorité est désarmée et mise en captivité par les forces allemandes. L’opération Achse, équivalent pour l’Italie de l’opération Anton pour la zone sud en France, amène les forces allemandes à créer une ligne de front face aux Alliés.

Du 8 au 10 septembre, les troupes italiennes tentent de résister à l’invasion allemande. En vain.

À noter que les opérations Anton et Achse, envisagées dès 1940, avaient originellement pour nom Attila pour la France et Alaric pour l’Italie. Les historiens antiquisants modernes emploient désormais le terme de « migrations des peuples », mais dans le référentiel historiographique de l’époque, on est bien dans le concept de l’invasion barbare : Alaric, seigneur wisigoth, met à sac Athènes et Rome au début du Ve siècle.

NB : à l’entrée en guerre de 1914, alors que pour les francophones, l’Allemand devient le « Boche », pour les britanniques, c’est à l’image des Huns qu’est renvoyé l’ennemi occupant la Belgique et une partie de la France. Sobriquet qui sera repris par la propagande aux États-Unis en 1917.

Hun, donc asiatiques, et pas germaniques.

Quand on est de culture anglo-saxonne (Angles et Saxons ont migré avec d’autres tribus germaniques dans les iles britanniques au temps des grandes migrations de la fin de l’Empire Romain d’Occident) ;
qu’une partie de la population américaine est d’origine allemande (le hamburger vient bien du port sur la mer du Nord, à l’embouchure de l’Elbe) ;
et que le roi d’Angleterre se nomme de son nom complet Georges Frederick Ernest Albert de Saxe Cobourg Gotha, a dû se rebaptiser au début de la guerre Windsor, du nom d’un domaine de la famille royale d’Angleterre et est cousin de Nikolaï Alexandrovitch Romanov, alias Nicolas II Tsar de toutes les Russies, mais aussi de Friedrich Wilhelm Viktor Albrecht von Hohenzollern, alias Guillaume II, Empereur d’Allemagne (« La guerre est un massacre de gens qui ne se connaissent pas au profit de gens qui se connaissent mais… ne se massacrent pas. » dira Paul Valéry) ;
dans ces conditions, on évite de brasser des racines qui risqueraient d’être communes.

Le Hun, au moins, il ne fait pas européen.

L’invasion de la zone sud de la France baptisée « Attila » : serait-ce un retour de manivelle ?

Drôle d’histoire que celle du revirement italien : Badoglio joue pendant la fin du mois d’août et le début septembre un jeu diplomatique assez curieux. Signé le 3 septembre, l’armistice reste secret pendant 5 jours. Badoglio profite de ces jours pour sonder son état-major. Le 8 septembre, les Alliés doivent débarquer à Salerne, au sud de Naples alors que des troupes anglo-américaines remontent déjà par la Calabre. Une opération aéroportée est même prévue sur Rome auquel les troupes italiennes doivent apporter leur soutien, afin de retourner d’un coup (de botte ?) tout le territoire italien.
Faute d’avoir pu s’assurer de ce soutien, Eisenhower rappelle ses paras. Mais brise le secret qui couvre l’armistice. Le 12 septembre, un commando aéroporté allemand enlève Mussolini de sa résidence surveillée.

L’Italie capitulant, les Alliés à Salerne, c’est à dire à moins de 1000 kilomètres de la frontière sud du IIIe Reich, il y a une brèche à colmater pour l’état major allemand, sans sacrifier les troupes qu’il faudra immanquablement opposer aux offensives alliées sur les fronts de l’est et de l’ouest. La botte italienne, c’est un terrain favorable à défendre : montagneuse et large par endroits de moins de 200 kilomètres. De plus, l’Italie et l’Autriche annexée ont certes une frontière commune, mais son passage le plus accessible, le col du Brenner, est à plus de 1300m. Ça se défend mieux qu’une plaine.

Toutefois, outre l’aspect symbolique de la prise de Rome par l’un ou l’autre camp, l’Italie présente quand-même quelques intérêts stratégiques : le nord de l’Italie, surtout, qui concentre le gros de l’industrie italienne. Surtout, depuis un aérodrome dans le nord de l’Italie, comme à Bologne, Turin, Milan ou Trévise, c’est l’intégralité du territoire allemand qui est à portée de vol pour un B17 à pleine charge. Depuis la fin 1942, le Ministry of Economic Warfare a édité un « Bomber’s Baedeker », qu’on pourrait traduire par « le Guide Michelin des bombardiers ». Les directives Casablanca puis Pointblank définissent les grandes lignes d’un vaste programme de bombardement du territoire allemand qui commence en juin 1943 avec près de 1000 bombardiers anglais et américains et va augmenter jusqu’à plus de 2700 bombardiers au printemps suivant. Toute cette offensive partant d’Angleterre. Inutile de laisser s’installer une nouvelle menace au sud quand on peut s’en prémunir avec des forces relativement modestes.

27,5 kilomètres par mois

275 kilomètres séparent Salerne et Rome. Les Alliés ne prennent la capitale italienne que le 4 juin 1944. Juste avant Overlord. 10 mois après l’opération Avalanche. Cela prendrait moins de 3 heures en voiture aujourd’hui, à travers la vallée du Liri. Le maréchal Kesselring, chargé de la défense de l’Italie, met à profit l’hiver 43-44, la barrière naturelle de la chaine des Apennins et l’organisation Todt pour fortifier plusieurs lignes de défenses au pied des Abruzzes. Les vallées sont minées, barrées de barbelés et de fortifications.

Le Monte Cassino, c’est le verrou de la ligne principale, la ligne Gustave. Il domine l’entrée de la vallée du Lisi.
L’attaque de cette ligne commence en janvier 1944. Un assaut frontal de la Ve armée américaine doit s’accompagner d’un débarquement derrière celle-ci, l’opération Shingle à Anzio, qui doit foncer à Rome et couper la ligne Gustav de tout soutien. Sauf que…

Sauf qu’entre temps, la conférence de Téhéran a eu lieu, fin novembre 1943. Staline veut qu’un vrai deuxième front soit ouvert pour soulager le front de l’est. À l’arrivée de l’hiver 43-44, il a sacrifié plus d’un million d’hommes et 6000 chars pour repousser les allemands vers l’ouest, mais l’armée allemande réussit une retraite en bon ordre et rétablit un front sur le Dniepr. L’Allemagne Nazie occupe encore plus de la moitié des territoires de l’Ukraine, de la Biélorussie et la totalité des pays baltes.
La seule quinzaine de divisions allemandes occupées en Italie ne le satisfont pas.

Côté occidental aussi, de toutes façons, il s’agit, dans la perspective de la défaite de l’Allemagne, d’occuper le terrain en Europe. Le débarquement de Normandie et son pendant en Provence prévus pour l’année 1944 sont prioritaires.

Le chat sur le rivage devient baleine échouée.

L’opération Shingle à Anzio doit donc se monter avec ce qu’il reste de navires disponibles pour débarquer dans le Latium. À peine de quoi débarquer deux divisions pour faire face à six divisions allemandes. Si dans les premiers jours, des éléments de reconnaissance américains parviennent à entrer sans résistance dans Rome, ils se replient, faute de renforts.

Le Major General Lucas, qui commande l’opération, croit revivre dans ce plan défendu par Churchill le même fiasco annoncé que celui du plan défendu par le même Churchill en 1915 à Gallipoli. Il préfère respecter ses ordres : consolider d’abord sa tête de pont que d’isoler ses maigres forces dans Rome sans certitude que la ligne Gustav soit percée. Britanniques et Américains se retrouvent donc à défendre une étroite tête de pont vite circonscrite et attaquée par les forces allemandes. Les Alliés ne percent qu’en mai, quand la ligne Gustav et la route de Rome sont ouvertes.

Dans son journal, Lucas, qui est rapidement relevé du commandement, écrit : « Bien que nous puissions obtenir ce que nous voulons, l’opération semblerait si désespérée qu’elle ne devrait pas, à mon avis, être tentée. » ainsi que, plus loin : « l’opération ressemblait fortement à la bataille de Gallipoli et apparemment le même amateur (Churchill, donc ndla) était toujours sur le banc de l’entraîneur »

Churchill commente : « J’avais espéré que nous ayons lancé un chat sauvage sur le rivage, mais tout ce que nous avons finalement eu était une baleine échouée. »

Un lieutenant britannique, Eric Fletcher Waters, disparaît au cours de l’opération. Lui-même avait perdu son père au combat en 1916. Il laisse une veuve et deux petits garçons. Roger, le cadet, a 6 mois.
Le bassiste des Pink Floyd rend hommage au disparu dans les œuvres du groupe.

« Celle de la Marne et de Verdun. »

Pendant ce temps, au sud de la ligne Gustave, au pied du Monte Cassino, l’offensive frontale de janvier n’est pas plus fructueuse. Les Allemands ont disposé des troupes d’élites, panzergrenadier et parachutistes, aux abords du monastère qui occupe le sommet. Les fantassins américains parviennent difficilement à 300m de l’objectif. Les Marocains du Corps Expéditionnaire Français réussissent des exploits dans les montagnes environnantes, sans parvenir à emporter une rupture de la ligne. Surtout, les forces portées sur l’objectif principal, le Monte Cassino, ne sont pas disponibles pour permettre d’exploiter les premières percées. En février, les Allemands reprennent le terrain conquis.

Le monastère est bombardé. Les Allemands s’accrochent dans les ruines. Monte Cassino prend des allures de Verdun. Quatre offensives sont lancées entre janvier et mai pour parvenir à faire sauter le verrou.

En mai, Alphonse Juin, qui dirige le CEFI, fait valoir ses vues à l’État-Major. Il se fait fort, avec ses montagnards marocains et ses trains de mules de franchir le Garigliano et de progresser dans les montagnes qui bordent par l’ouest la vallée du Liri, considérées comme forteresse naturelle, impraticables pour des armées. Ce faisant, il parvient à déborder et contourner la ligne Gustave. Dans la dynamique, le IIe corps polonais emporte enfin, au prix de 962 tués et disparus, le sommet du Monte Cassino.

Marshall, le chef d’état major des armées américaines adresse à Clark, qui commande les armées alliées en Italie : « Présentez mes félicitations au général Juin et à ses commandants de divisions du C.A français pour le grand succès qu’ils ont remporté. Dites leur qu’ils ont fait revivre l’armée française que je connaissais, celle de la Marne et de Verdun. »

De fait, cette victoire au Monte Cassino redonne à l’Armée Française « officielle » une victoire d’envergure. En quelques jours, les Alliés parviennent à reprendre Rome. Mais manquent une nouvelle fois l’occasion de couper la retraite aux armées allemandes. Une nouvelle ligne de défense est établie au nord de Rome. La guerre, à l’heure où s’apprête à commencer la Libération de la métropole, est encore longue.

Parmi les vétérans de Monte Cassino, on compte notamment :

  • Alain Mimoun : caporal du génie à la 3e Division d’Infanterie Algérienne. Blessé au pied le 28 janvier 1944, il évite de peu l’amputation. Par la suite, il participe au débarquement de Provence. Il remporte le marathon olympique de 1956 après avoir été 3 fois le Poulidor d’Emil Zátopek.
  • Jean Pierre Melville : Artilleur, participe à l’offensive victorieuse de mai contre Cassino. Né Grumbach, fils d’une famille juive socialiste, il passe, à l’invasion de la zone sud, en novembre 1942, en Espag@ne, sous le nom de Cartier. Après la prison en Espagne, Gibraltar, puis un engagement dans les FFL en Angleterre où il indique s’appeler Melville, comme l’auteur de Moby Dick et travailler dans l’industrie du cinéma.
  • Ahmed Ben Bella : sous-officier dans la 2e Division d’Infanterie Marocaine. Participe à la campagne d’Italie, débarque en Provence, suit De Lattre jusqu’à la capitulation allemande. Promu adjudant, 4 citations, dont 2 à l’ordre de l’Armée. Médaille militaire. Dès 1945, apprenant les massacres de Sétif, il entre en résistance armée contre l’occupation coloniale de l’Algérie. Il devient l’un des cadres du FLN et, en 1963, premier Président de la République d’Algérie.
  • Mohamed Boudiaf : Militant du FLN, ministre de l’Algérie indépendante puis Président de la République, assassiné en fonction en 1992. Il aurait également participé à la bataille de Cassino.

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Commémorer.

Ces jours-ci, je souhaitais consacrer quelques lignes à l’acte social de commémorer. Depuis le jour de Toussaint (commémoration par la communauté catholique de ses martyrs), en passant par les commémorations de la chute du mur, de l’armistice de 1918 et jusqu’à aujourd’hui, ça me semblait pertinent.
Pas facile, en fait.
Pas facile, entre autres, quand on était soi-même il y a 4 ans, un parisien parmi des millions.
Pas facile de prendre du recul sur les souvenirs des premières infos qui tombent, des premiers messages et coups de téléphones des proches et aux proches, du métro et des rues vides du samedi 14, quand on a décidé, avec quelques amis, de nous retrouver quand-même.
Et dans les jours qui suivent, alors qu’on se dit qu’on a été épargné par le désastre et que ses proches vont bien, d’apprendre qu’untel y était et s’en est sorti ou que par contre, des proches ont perdu quelqu’un.
Comme me l’a dit un ami : « on est tous à une ou deux poignées de mains d’une victime. »
Ou dans les semaines qui suivent, s’apercevoir qu’un ami qui avait passé la soirée barricadé dans un restaurant des environs de Bastille a pour de bon basculé dans la haine.

Je pense que le meilleur remède à ça, c’est comprendre. Et donner du sens.

À ce titre, je salue le travail de ma consœur Sara Ghibaudo de France Inter pour son enquête. Pour comprendre ce qui nous est arrivé.

Pour ma part, après avoir cherché comment aborder le sujet, j’ai retrouvé dans mes archives l’interview que m’avait accordé le professeur Maurice Corcos, psychiatre de l’ Hôpital Institut mutualiste Montsouris, en septembre de l’année dernière, sur la mémoire et le traumatisme.

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L’orphelin

Né en 1913, Georges Guingouin n’a presque pas connu son père, tué en 1914.
En cela, il partage le sort de nombreux européens de sa génération : 1,4 millions de soldats français sont tués pendant la première guerre mondiale.

Mais les circonstances du deuil du père méritent qu’on s’y penche, tant elles marquent le futur chef de maquis.

Charles Guingouin est sous-officier de carrière au régiment d’infanterie de Magnac Laval, en Haute-Vienne, le 138e. À la mobilisation, chaque régiment d’active se double d’un régiment de réserve portant son numéro augmenté de deux cents. Charles Guingouin est affecté au 338e RI.

Georges et sa mère vivent en quelques sortes une vie de caserne. C’est à dire entourés de familles qui vivent la même absence d’un proche engagé dans les mêmes combats. De fait, les régiments de 1914 sont regroupés selon une logique régionale. Chaque région militaire, une vingtaine en France métropolitaine et Corse, constitue un Corps d’Armée d’environ 40 000 hommes. Limoges centralise la 12e région militaire, donc le XIIe corps. Les effectifs viennent essentiellement de Haute-Vienne, Creuse, Corrèze, Dordogne et Charente.

Le positionnement des troupes française en août 1914.
L’offensive Moltke-Schlieffen.

Ces Dordognaux, Charentais et Limousins, s’ils ne sont pas prévus en 1ère ligne dans les premiers jours de la guerre, se trouvent rapidement plongés au cœur de l’offensive allemande. C’est le plan Moltke-Schlieffen. C’est aussi la période la plus meurtrière de la guerre, chaque état-major faisant mener des offensives à outrance pour tenter d’emporter rapidement la décision. 313 000 soldats français sont morts, prisonniers ou disparus au début du mois de septembre.
Pour l’Allemagne, engagée sur deux fronts, (déjà !), obtenir une décision rapide à l’ouest avant d’avoir à affronter le gros des troupes russes est vital. Elle jette donc le plus de force possible pour contourner et couper de leurs bases les troupes françaises et britanniques.
Après les défaites à Mons et Charleroi, en Belgique, le 23 août, c’est la Grande Retraite. Jusqu’à la victoire sur la Marne (12 septembre) , l’armée française tente d’enrayer la progression allemande et de rétablir une ligne de défense sur chaque rivière ou fleuve possible.

Dans les jours qui suivent Mons et Charleroi, les alliés franco-britanniques sacrifient des hommes et du matériel dans des batailles d’arrêts aux alentours de Cambrai. Ce sont les batailles du Cateau, de Guise, de Saint-Quentin… Et donc le village du Transloy, dans le secteur de Bapaume, à la limite entre les départements du Pas de Calais et de la Somme.

Le régiment de Charles Guingouin, sergent au 338e, est à Noyelles, entre Hénin-Beaumont et Douai le 27. 24 heures plus tard, il a reculé de 45 km, au sud-est de Bapaume, vers le village du Transloy. Une offensive est tentée en début de matinée le long de la Route Nationale 17 (aujourd’hui D917) le 28 août vers le village voisin de Sailly-Saillisel.
Les troupes allemandes sont retranchées en position défensive, 200 mètres en avant. Charles Guingouin est tué. Il a 31 ans.
En moins de deux heures, le régiment perd 1139 hommes sur un peu plus de 2200. Ils n’ont débarqué à Arras venant d’un cantonnement vers Gonesse (actuel Val d’Oise), c’est-à-dire n’ont été engagé que le 25 août au soir. De quoi alimenter des rancœurs.

Deux heures pour marquer une région

De fait, les hommes du 338e régiment d’infanterie peuvent légitimement considérer qu’ils ont été sacrifiés. Et que la faute en revient très fortement aux différents échelons hiérarchiques au dessus d’eux. Du haut commandement et ses erreurs stratégiques dès les premières semaines de la guerre au commandement divisionnaire et régimentaire qui fait mener cette attaque mal préparée du 28 août.
L’organisation de la mobilisation par régions militaires accentue l’aspect local de la catastrophe. Un régiment d’infanterie classique, comme celui de Magnac-Laval, est constitué, à ce moment-là, des militaires de carrière qui le composent habituellement, plus les classes d’active, celles faisant leur service militaire, qui sont déjà sous les drapeaux, les classes 12, 13 et 14, et les réservistes ayant fait leur service militaire dans le régiment et qui y sont mobilisables jusqu’à 35 ans. Les tués de ces deux heures sur un champ de bataille de 4 km de profondeur sont donc quasiment tous de la même région et ont entre 20 et 35 ans.

C’est toute une région qui se couvre, en quelques jours, d’épouses et de mères en deuil. Alimentant du même coup des ressentiments régionaux. De fait, avec presque 20% de pertes en novembre 1918, la 12e région militaire fait partie des plus lourdement touchées. Pas une exception toutefois. Plusieurs régions militaires comptent des taux de pertes similaires. Mais après-guerre, des régions porteront l’idée qu’elles ont été sacrifiées : majoritairement les régions les plus rurales. Moins qualifiées, les populations paysannes ont constitué le gros des régiments d’infanterie, les plus exposées et durement touchées.

De fait, la petite ville de garnison qu’est Magnac-Laval perd 20% de sa population entre les recensements de 1911 et 1921, environ 800 manquants sur presque 4000 habitants. La commune ne retrouve jamais sa population d’avant guerre.

État d’esprit

Difficile de dire si à Magnac-Laval, on a pu envisager par anticipation une telle hécatombe.
Des militaires de carrière comme Charles Guingouin et les hommes de son régiment s’imaginent peut-être en s’embarquant de la gare du Dorat le 6 août 1914 qu’ils ne partent pas pour une campagne courte, fraîche et joyeuse.
Certainement l’envisagent-ils comme leur devoir, mais ces soldats de métier doivent bien aussi imaginer que la façon dont ils se sont préparés ne correspond peut-être plus à la puissance de feu du matériel qu’ils manipulent.
Certainement aussi qu’en débarquant à Arras le 25, venant du cantonnement francilien où ils attendaient leur engagement sur la ligne de front, ils ont une idée de la situation périlleuse qu’ils viennent tenter de colmater. Et que la précipitation dans laquelle ils se trouvent augmente le danger pour eux.

Toujours est-il que le souvenir reste après guerre, à Magnac-Laval comme en beaucoup d’endroits. Georges Guingouin se fait raconter par le directeur de l’école de Bellac où il est élève les circonstances de la bataille qui a coûté la vie de son père. Qu’il voit sa mère fréquenter d’autres familles en deuil.
De quoi certainement l’influencer quand il mène lui-aussi des hommes au combat dans les années 40, dont certains ont été, en plus, enfants, ses élèves. Comme son père une trentaine d’années auparavant, il est trentenaire. Nombre des hommes sous ses ordres ont la vingtaine.

À plusieurs reprises, en 1943-1944, Guingouin refuse des engagements risqués.

Pour autant, il ne réfute pas son titre de colonel.

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Les points sur les « i ».

Je ne souhaitais pas faire de surf sur l’actualité, et je serais tenté de traiter le cas Zemmour par le mépris tant j’ai de mépris pour l’individu et mieux à faire pour l’instant.

Mais ce triste individu s’est encore une nouvelle fois fait le chantre de la réhabilitation de Vichy et du Maréchal Pétain.

Je crois que le mieux reste encore de laisser la parole aux vrais érudits de ce sujet, non de ceux qui se drapent dans une pseudo-érudition pour valider un discours légalement répréhensible.

Tal Bruttmann et Laurent Joly sont historiens et spécialistes de la Shoah et de l’antisémitisme. Tous deux sont rattachés au Centre de Recherche Historique du CNRS.

À noter d’ailleurs que sur certains réseaux sociaux, You Tube notamment, les antisémites s’attaquent massivement à ces voix qui leur déplaisent.

Je profite de cet article pour signaler le travail de Sleeping Giants, une initiative née aux États-Unis. Des internautes interpellent publiquement des marques diffusant de la publicité sur des audiences liées à des discours de haine. Plusieurs annonceurs se sont retirés de Cnews ou des heures d’antenne de Zemmour.

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As time goes by…

Le hasard m’a fait tomber récemment sur la revue des deux mondes de juin 1966. Bien avant Pénélope Fillon, donc.

Le premier texte m’étonnait par la qualité de son style. Ayant feuilleté d’abord en curieux, je n’ai compris qu’après m’être étonné de ce style qu’il s’agissait de Maurice Genevoix, « immortel » académicien depuis 1946, auteur de « Ceux de 14 », récit de son expérience de la guerre en 1914-1915 et de la bataille des Éparges.

J’y relève, d’une rapide lecture, trois faits marquants.

La première, c’est ce paragraphe où Genevoix évoque le temps qui passe : à mesure que les événements s’éloignent, « ils se détachent sur l’horizon », comme si le temps passant effectuait un tri contrastant le signifiant de l’insignifiant. Mais ce faisant, les événements se « pétrifient ». Leur puissance émotionnelle décroît.

Le deuxième, c’est ce passage où Genevoix évoque les horreurs de l’expérience guerrière et, en filigrane, illustre le clivage entre initiés et non-initiés. Un phénomène récurrents des événements traumatiques collectifs : guerres, déportation, attentats. Les initiés ne peuvent évoquer l’expérience qu’entre initiés. La guerre de 14 fait une forme d’exception. La mobilisation générale, la rotation des régiments à Verdun, autant d’expériences suffisamment massives pour rendre l’expérience traumatique suffisamment commune pour libérer la parole.

Enfin, en juin 1966, soit 26 ans après le 17 juin 1940, l’auteur cite encore « le Général Pétain » au sujet de Verdun. Malgré l’indignité nationale de juillet 1945, l’ancien Maréchal conserve sa légende de vainqueur de Verdun. Sujet sur lequel j’invite à mettre beaucoup de nuances : Pétain n’a pas été le seul commandant de la bataille de Verdun. Les premières décisions enrayant l’offensive allemande seraient le fait du général de Castelnau. Les offensives permettant la reconquête des positions perdues en février 1916 sont menées par Nivelle. Pétain, en revanche, semble avoir eu des qualités d’organisateur, en particulier de la logistique. Mais aussi un indéniable sens de la publicité, bénéfique au moral des soldats, mais aussi à son image. Le discrédit qui frappe Nivelle après les massacres du Chemin des Dames ouvrent le champ à Pétain pour le titre glorieux de « Vainqueur de Verdun ».

À ce sujet, l’historien Jean-Yves le Naour porte un discours assez radical sur le rôle de Pétain à Verdun.

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In memoriam… praesentem

Les latinistes me pardonneront si j’ai mal jugé de l’usage d’un accusatif ici.

Alors que l’heure est au deuil et à la commémoration pour un ancien président de la République, France Info a publié un article en ligne évoquant une anecdote s’étant déroulée dans le cadre de commémorations officielles liées à la deuxième guerre mondiale.

Commémoration et passation de pouvoir.

Le 25 aout 1994, Paris célèbre les 50 ans de sa libération. Y assistent trois hommes : Jacques Chirac, Maire de Paris, François Mitterrand, Président de la République, Edouard Balladur, Premier Ministre. L’ami de trente ans du premier est désormais rival dans la course à la succession du deuxième, lui-même ancien rival du premier qui fût son premier ministre.

Gravement malade, (il lui reste à peine plus de deux ans à vivre) Mitterrand prétexte une pause dans le protocole des commémorations pour planter là le Premier Ministre et s’isoler avec le Maire de Paris. Ce faisant, il adoube l’un comme son successeur et humilie l’autre. Ce cérémonial pèse t’il dans les mois qui suivent ?
De fait, c’est Jacques Chirac qui remporte les élections présidentielles de 1995.

Au delà de l’aspect anecdotique de cette petite histoire, il est intéressant de noter la place prise par les affaires politiques du moment dans une cérémonie dont la vocation première est le souvenir.

La France tourne autour du Vélodrome.

On retiendra notamment de Jacques Chirac qu’il fût le premier Président à évoquer, lors des commémorations de la rafle du Vel d’Hiv, le rôle de la France dans la déportation des juifs de France. Il rompt ce jour-là, le 16 juillet 1995, avec la doctrine gaulliste : Vichy, ce n’était pas la France. Sans doute était-il temps, cinquante trois ans après, que la France le reconnaisse. Mais sans doute que l’âge de Jacques Chirac n’est pas pour rien dans cette prise d’acte mémorielle. Car Jacques Chirac, c’est le premier président de la Ve république a n’avoir pas été acteur de la deuxième guerre mondiale. Né en 1932, il n’a que 12 ans à la Libération. Avant lui, après De Gaulle, Pompidou, Poher (intérim) et Mitterrand ont eu un rôle pendant la guerre. Même si celui de Pompidou fût de ne pas se faire remarquer. Même le plus jeune de ses prédécesseurs, Valéry Giscard-D’Estaing, né en 1926, s’engage dans l’Armée De Lattre à la Libération de Paris, à laquelle il a participé. Tous les successeurs de Jacques Chirac sont nés après guerre, ce qui n’a empêché aucun d’entre eux de faire aussi acte de mémoire. Sarkozy puis Macron aux Glières, Hollande en faisant entrer quatre figures de la Résistance au Panthéon ou encore Macron revenant au Vel d’Hiv’, vingt-deux ans après le discours de Chirac, et allant plus loin, alors que la France connaît un regain inquiétant d’antisémitisme : c’est bien la France qui a organisé la rafle. Hollande avant lui : »le crime fut commis en France par la France ».

Une façon d’être au monde

Au Vélodrome d’Hiver, c’est la France qui regarde sa propre culpabilité. Et les contingences politiques jouent, naturellement. Sarkozy, tout à une ligne politique contre ce qu’il appelle « la repentance », ne fait pas de discours au Vel d’Hiv’, tout en se déclarant dans la continuité de Jacques Chirac. Il commande d’ailleurs un rapport à l’historien André Kaspi sur « la modernisation des commémorations publiques ».
Un rapport qui prône une réduction du nombre de dates commémorées, une décentralisation des commémorations et de nouvelles formes de transmissions.

Le rapport de novembre 2008 propose par ailleurs la conservation de dates d’importance, à l’exemple de ce qui s’est fait le 6 juin 2004 en Normandie pour les 60 ans du débarquement.

Pour les commémorations de cet évènement d’ampleur internationale, naturellement, c’est le monde qui se penche sur lui-même, avec la France dans le rôle de la puissance invitante.
Dès 1945, des cérémonies se tiennent en présence d’élus locaux et de quelques officiels, notamment l’ambassadeur des Etats-Unis. Le vingtième anniversaire se déroule dans une France gaullienne, dont un des axes politiques majeurs est l’indépendance vis-à-vis des États-Unis. De Gaulle y envoie un ministre affirmer que c’est la Résistance française qui a permis la réussite du débarquement. Les années 60 et 70 sont, de plus, pour la plupart des pays concernés par les commémorations, des années de guerre dans les anciennes colonies.

C’est en 1984 que ces commémorations reviennent sur le devant de la scène internationale. Dans le contexte de nouvelles tensions de la guerre froide, les pays de l’Ouest tiennent à remettre en avant l’ouverture du second front dans les mémoires. « America is back », le slogan de campagne de Ronald Reagan se traduit aussi sur les plages du débarquement. Le Républicain est le premier président des États-Unis à venir à titre officiel en Normandie, après un passage en 1978 de Jimmy Carter à titre privé. Les commémorations quinquennales deviennent un évènement diplomatique axées non plus sur la victoire des Alliés mais sur le retour de la paix, avec l’invitation de l’Allemagne en 2004. Le 70e anniversaire, en 2014, est l’occasion pour la France d’échanges dans une situation diplomatique tendue : sont présents Vladimir Poutine, président russe et Petro Porochenko, président ukrainien, en pleine crise du Donbass. En 2019, c’est dans le contexte de relations difficiles entre l’administration Trump et nombre de chancelleries du monde et de la valse-hésitation autour du Brexit que se commémorent les 75 ans d’Overlord.

Je n’ai pas forcément de conclusion définitive à ces observations. Je m’en tirerais avec Thomas Mann, qui disait que la mort d’un homme est d’avantage l’affaire des survivants que la sienne. Élégante pirouette pour vous laisser en pleine réflexion.

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