L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme.

Le marteau et l’enclume 3/3

Que Victor Hugo me pardonne de lui emprunter ici quelques pieds. J’espère que les miens resteront légers dans la poursuite et la fin de ce feuilleton estival (qui va même finir au solstice d’hiver si je n’y fais pas attention.)

À mesure que le territoire métropolitain est libéré commence une des phases les plus passionnantes de la période. Pour les armées des autres nations belligérantes, le combat continue vers l’est. Mais pour les forces françaises et les populations libérées, en revanche, le changement est profond.

Les libérateurs à l’usure de la libération.

Pour les armées américaine, britannique ou canadienne, dont le territoire est libre et le vivier de jeunes recrues est disponible, si je peux me permettre ces termes crus, c’est une simple question de politique d’enrôlement, classique dans les nations en guerre. Chaque pays mène son recrutement pour mettre sa jeunesse en armes. Pour les pays d’Europe occupés, le problème est différent.

Indépendance(s)

Les Forces Françaises Libres sont constituées d’hommes et de femmes ayant réussi à rejoindre les territoires libérés par des moyens divers, soit en Angleterre, soit dans les colonies. Les recrues arrivées en Angleterre doivent montrer patte blanche et passer par les interrogatoires pointilleux du contre-espionnage britannique. Joseph Kessel en livre un récit parlant dans Ami, entends-tu ?.
Avant la fusion avec l’Armée d’Afrique, en 1943, les Forces Françaises Libres ne se composent que d’environ 40 000 citoyens français, 30 000 ressortissants des colonies et un peu moins de 4000 volontaires étrangers.
L’armée française qui participe à la campagne de Tunisie (hiver-printemps 1942-43), ce sont environ 72 000 hommes. 50 000 d’entre eux sont maghrébins.
La reprise du Maghreb par les Alliés au cours de l’année 1943 a permis de récupérer l’Armée d’Afrique. 112 000 hommes forment le corps expéditionnaire français en Italie. 60% d’entre eux sont maghrébins

Le gros des forces qui créent l’armée française de libération est issue de l’armée d’Afrique commandée par le général Henri Giraud. Son ralliement et la mise en retrait de Giraud a nécessité un travail politique important pour faire basculer cette armée de Vichy à la France Libre et faire renoncer Roosevelt, qui préférait Giraud, réputé moins politique, à De Gaulle, que certains imaginent déjà dans la peau du dictateur. Ce n’est que le 1er août 1943 qu’on ne parle plus officiellement de Forces Françaises Libres. L’usage, notamment mémoriel, reste. Mais dans la dénomination officielle, les FFL n’existent plus. Elles ne sont plus une force dissidente, mais selon l’expression de De Gaulle : « la vraie France ».

25 août 1944 : « (…)La France qui se bat, la seule France, la vraie France(…) »

La dette de la France aux populations de ses colonies est plus évidente en 1945 qu’elle n’a pu l’être en 1918. À la fin de la 1ère guerre mondiale, les soldats « indigènes » des colonies représentent moins de 10% des tués : un peu plus de 80 000 sur 1 400 000. Naturellement, la question de leur engagement au combat par la République Française qui ne leur accorde pas la citoyenneté se pose. Mais devant l’ampleur de l’hécatombe, la société de métropole est peu encline à s’en émouvoir.
La campagne de France de 1940 reste dans des proportions similaires. L’apport des troupes coloniales reste un supplément dans les effectifs. 5400 soldats « indigènes » y perdent la vie, sur environ 60 000 soldats tués sous l’uniforme français, métropolitains, pieds noirs ou « indigènes ».

En revanche, les proportions sont très différentes dans l’armée française qui participe aux combats aux côtés des alliés à partir de la campagne de Tunisie. Légitimement, les populations colonisés peuvent nourrir l’idée qu’elles ont libéré la métropole. Le rapport politique entre la France et son empire coloniale s’en trouve bouleversé.

Les soldats des colonies ont aussi participé à la campagne de 1940. 70 000 d’entre eux ont été faits prisonniers. 3000 autres tirailleurs dits « sénégalais » ont fait l’objet d’exécutions sommaires par la Wehrmacht. Les prisonniers, contrairement à leurs camarades « blancs », ont été gardés sur le sol de France. Le IIIe Reich n’en voulait pas sur son sol et ne voulait pas non plus s’en occuper. Ce sont des gardes français qui ont surveillé les 22 Frontstalags.
5000 de ces soldats réussissent à s’en évader pour rejoindre la Résistance. Au cours de l’automne et l’hiver 1944, ces Frontstalags sont libérés. Les soldats coloniaux réclament alors leurs arriérés de solde et prime de démobilisation. L’armée française, elle, essaie de faire en sorte de les rapatrier rapidement. De même qu’elle retire du front les régiments coloniaux à mesure que les régiments FFI peuvent prendre le relais. L’allié américain pratiquant la ségrégation et le gouvernement provisoire préférant structurer et envoyer vers les frontières la jeunesse en arme issue des maquis, les soldats d’AOF et d’AEF ne sont plus souhaitables en France. Ce sont 15 à 20 000 soldats qui sont retirés à la 1ère Armée De Lattre.

Eux en revanche, n’escomptent pas avoir combattu gratuitement. 1635 d’entre eux embarquent à Morlaix le 5 novembre. 315 refusent, en France, cet embarquement. En escale à Casablanca, ils sont encore environ 400 à refuser d’aller plus loin. Environ 1200 arrivent pour une nouvelle étape à Dakar, au camp de Thiaroye. De là, un contingent doit être envoyé à Bamako le 28 novembre, sans que la question des soldes ait été réglée. Les soldats refusent d’aller plus loin. Le commandement décide d’une démonstration de force : le 1er décembre, tirailleurs et gendarmes se présentent accompagnés d’un char léger et de half-tracks. 35 à 70 des soldats du camp de Thiaroye sont tués.

Sans compter le prestige de la métropole perdu en 1940, la dette morale est grande. Le frein mis à l’avancement des soldats des colonies (majoritaires dans la troupe, minoritaires dans les États-Majors) et, plus généralement, les inégalités entre Français et indigènes dans les colonies deviennent insupportables. La plaie ne cicatrisera jamais.

L’armée des ombres devient régulière.

Un film de l’Imperial War Museum : la compagnie « Scamaroni » en prise d’armes.

Passer de l’ombre à la lumière, pour les FFI, c’est aussi passer d’une vie de guerilleros, même membres d’un maquis structuré et discipliné à l’institution militaire telle qu’elle existait avant guerre.

Pour ceux qui ont pris très tôt le risque de passer à la clandestinité, c’est la déconvenue. L’institution n’apprécie guerre ces combattants qu’elle n’a, pour la plupart, pas formé elle-même : les classes 40 à 44 n’ont pas fait leur service militaire. Pour la plupart des « gradés » FFI, l’incorporation se traduit par une dégradation. Pour beaucoup, l’enthousiasme d’avoir libéré son clocher fait place à une guerre d’hiver, dans la boue et le froid, soit à l’est du territoire, soit sur les poches de l’Atlantique.

Vidéo INA : Les actualités françaises parlent des poches de l’Atlantique. (Cliquer sur la photo.
Sur le front de l’Atlantique avec les FFI Journal France Libre Actualités

Alors que pour certaines et certains qui se sont battus contre le nazisme, la lutte devait mener à la révolution, c’est bien un retour des institutions qui se joue dans les territoires libérés. Localement, les préfets nommés par le gouvernement provisoire prennent avec plus ou moins de conflictualité leurs fonctions en place des Comités de Libération. L’épuration doit se faire avec des outils juridiques pas toujours existants, des fonctionnaires de la police et de la justice qui sont les mêmes que dans la période précédente. De quoi relativiser le « Résistancialisme » dont commencent à parler les déjà nostalgiques de la France de Vichy.

Mais l’épuration et la remise en route des institutions seront l’objet d’articles prochains.

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Juin ? de quelle année ?

Cela n’aura échappé à personne : lors de l’acte 53 des Gilets Jaunes qui se déroulait samedi, la place d’Italie à Paris a été le lieu d’échauffourées. Manquant d’éléments d’informations, je ne commenterai pas ces évènements, ce n’est pas le lieu, ni mon sujet. Je songe juste qu’un homme a probablement perdu un œil après avoir été touché au visage par une grenade lacrymogène, ce qui fera toujours relativiser la simple personne d’un maréchal que je vais aborder.

Comme dans un bégaiement de l’Histoire, ces échauffourées sur une place parisienne ont occasionné le réchauffement d’une polémique ancienne. Alors que l’an passé, presque à la même date, les heurts avaient provoqué de la casse autour de l’Arc de Triomphe et dans le monument lui-même, ce samedi, c’est un des monuments de la place d’Italie qui a été dégradé. À noter qu’à l’Arc de Triomphe, lors de la manifestation du 1er décembre 2018, des personnes présentes avaient fait barrage autour de la flamme du soldat inconnu. Dans ce cas, les personnes qui ont arraché des bouts du monument pour en faire des projectiles n’ont pas traité celui-ci autrement que du mobilier urbain. Le Maréchal Juin n’avait visiblement rien de sacré à leurs yeux.

Sept étoiles, deux tailles d’uniformes

Le monument en question, moi-même qui ai habité le quartier, je n’en avais qu’une vague mémoire. Celle d’une silhouette en képi tournée vers l’Avenue d’Italie, dans le parc central de la place, difficile d’accès à cause des 4 ou 5 voies de circulation qui le séparent du reste de la place. Le monument aux morts du XIIIe arrondissement, des guerres de 14-18, 39-45, Indochine, Algérie et Théâtres d’Opérations Extérieurs, situé sur une partie piétonne en haut du boulevard Blanqui est beaucoup plus accessible et connu des riverains.
La place d’Italie étant un des carrefours entre Denfert-Rochereau, Montparnasse et Bercy d’une part, l’A6 et la gare d’Austerlitz d’autre part, le flot de voitures y est, en journée, très dense. Le monument a été inauguré en 1983, année de réélection pour Jacques Chirac pour un deuxième mandat à la mairie de Paris.

Comparativement à la porte d’Orléans voisine, la place d’Italie est moins marquée par la mémoire de la Libération. Construite sur un bastion détruit de l’enceinte de Thiers, la place du 25 août 1944 est jouxtée par le Square du Serment de Koufra. Leclerc y trône du haut du monument aux morts de la 2e DB. Force est de constater que le monument au maréchal Juin et au Corps Expéditionnaire Français en Italie est plus modeste. Plus récent aussi. De 14 années. Dès 1946, la ville de Paris donne à la place voisine de la porte d’Orléans la date de sa Libération. En 1969, Pompidou inaugure le monument. En 1997, il est restauré. La statue de Leclerc, abattue à l’explosif en 1977, prend de la hauteur. Le nom des 1800 tués de la division de Normandie en Allemagne sont gravés sur les flancs du piédestal.

4 maréchaux, 2 ambiances.

Ces deux monuments traduisent bien une vérité : Juin n’est pas Leclerc. Et l’Italie n’est pas la Normandie. Hommage rendu au Chevalier de Lapalisse, mort lui aussi en Italie (à Pavie en 1525), revenons à nos maréchaux.

Juin est un des 4 maréchaux de France de la Libération.
Leclerc, De Lattre et Koenig sont tous trois compagnons de la Libération, pas Juin. Leclerc, l’homme du Serment de Koufra, de la Deuxième DB, de la Libération de Paris et de Strasbourg, Koenig, chef de la 13e Demi-Brigade de la Légion Étrangère, le chef Français Libres de Bir Hakeim ou De Lattre de Tassigny, emprisonné pour avoir opposé une résistance à l’invasion de la zone libre, évadé, rallié à la France Libre, commandant l’armée française en Allemagne et signataire de la capitulation allemande aux côtés des Montgommery, Joukov et Eisenhower : la légende de ces trois là n’est pas de la même étoffe.

Alphonse Juin, c’est purement et simplement un militaire de carrière. Issu d’un milieu modeste dans la communauté pied-noir d’Algérie -père gendarme, mère couturière – c’est un cas de méritocratie de la IIIe République. En 1912, il sort major de Saint-Cyr, dans la même promotion que De Gaulle, perd l’usage du bras droit en Champagne, revient au front après 8 mois de convalescence, toujours à la tête des tirailleurs marocains. Guerre du Rif. En 1940, il est capturé à Lille à la fin du mois de mai. Il n’est libéré qu’en juin 1941 après négociations : Vichy fait valoir sa connaissance de l’Afrique, territoire que le gouvernement Pétain entend sécuriser. Fin 1941, il participe à une délégation à Berlin à la rencontre de Goering.

Ce n’est que 6 jours après le débarquement américain en Afrique du Nord que Juin donne l’ordre à ses troupes d’affronter les forces allemandes, malgré plusieurs tractations américaines en ce sens. Une fois rallié, néanmoins, Juin exerce, contre les forces de l’Axe, en Tunisie, son talent reconnu pour le commandement des armées. La victoire des Alliés après des mois de bourbier au pied de Monte Cassino est assez tributaire de ses choix stratégiques. Mais il n’a pas de pédigrée de Résistance. Son dossier en collaboration sera même instruit mais classé à la Libération.

Leclerc et de Lattre sont élevés au rang de Maréchal, titre honorifique, à titre posthume, la même année que Juin, les 3 à quelques mois d’intervalle. Le gouvernement Pinay a succédé à Faure, censuré par le parlement après avoir proposé l’austérité – baisse du budget de l’État et hausse d’impôts – dans une ambiance de morosité économique. Les États-Unis de Truman, empêtrés en Corée, connaissent une croissance ralentie. Eisenhower est élu en novembre.
Peut-être est-il temps, pour la France, de se désigner à nouveau de grands soldats, l’année qui suit la mort de Pétain, alors que la France est justement en guerre dans ses colonies, en Indochine et, déjà, en Afrique du Nord. Peut-être faut-il voir dans la distinction de Juin une concession faite aux militaires, en reconnaissant entre deux compagnons celui qui n’a fait qu’obéir.

En 1967, Juin a droit à des funérailles nationales. De Gaulle ne s’attarde pas auprès du cercueil.

Qui se souvient des guerres d’Italie ?

Au cours de l’année 1943, qui voit la fusion des FFL et de l’Armée d’Afrique en une Armée de la Libération, Juin exerce son commandement, principalement en Italie, quand le Corps Expéditionnaire Français en Italie est constitué pour aller renforcer les troupes alliées qui ont débarqué en Sicile puis dans le sud de la péninsule à partir de l’été 1943.

Les guerres d’Italie sont certes une vieille tradition française depuis la fin du XVe siècle donnant à la culture française quelques noms de rues, de plats ou d’on ne sait plus trop quoi : Marignan, Marengo, Solférino, Magenta…

Mais en 1943, l’invasion de l’Italie, décidée à la conférence de Québec, a été âprement disputée. Pour Churchill, il faudrait frapper le « ventre mou » de l’Europe : les Balkans. Une vieille marotte pour le 1er ministre anglais : en 1915, l’expédition – désastreuse – contre le détroit des Dardanelles, c’était déjà son idée. Quoi qu’il en soit, attaquer le sud de l’Europe, c’est attaquer le maillon faible de l’axe. Depuis 1940, l’Italie fasciste est militairement un boulet pour le IIIe Reich. La tentative d’invasion du sud de la France dans les Alpes a buté sur des chasseurs alpins en sous-nombre, mais bien retranchés. En 1940-41, la tentative d’invasion des Balkans tourne à nouveau à la calamité. La modeste armée grecque tient tête et oblige Hitler à distraire des troupes en pleins préparatifs de l’attaque contre l’URSS. Puis les difficultés italiennes en Afrique oblige à nouveau Hitler à y envoyer un corps expéditionnaire et un officier prometteur : Rommel et l’Afrika Korps.

Le régime fasciste de Mussolini, depuis 1922, a atteint son point de rupture. Il ne survit pas à l’année 1943.

Quoiqu’il en soit, sécuriser la Méditerranée reste un objectif certes important pour les Alliés, afin de garder une liaison maritime avec l’Union Soviétique et, pour le Royaume-Uni, garder une part importante de son autonomie grâce au canal de Suez et au pétrole irakien, mais cet objectif, avec la maitrise désormais totale de la rive sud du bassin méditerranéen, devient secondaire à l’heure de préparer l’ouverture du second front sur les côtes de France. Pour le commandement américain, hors de question de délaisser le débarquement de Normandie pour aller s’embourber en Italie. Les armées qui mènent les combats donnent une légère impression de bric et de broc. S’y côtoient Américains, Britanniques, Canadiens, Français, Polonais, Magrébins, Sud-Africains, Juifs de Palestine, Résistants Italiens, Grecs, Brésiliens…

« Ceux tombés à Monte Cassino »

« On peut mourir au front
Et faire toutes les guerres
Et beau défendre un si joli drapeau
Il en faut toujours plus
Pourtant y a un hommage à faire
A ceux tombés à Monte Cassino »

Zebda, Le bruit et l’odeur.

La mémoire portée par le personnage d’Alphonse Juin, officier pied-noir, c’est aussi cette mémoire ambigüe du rôle des Africains dans la libération de la France. Car les troupes disponibles de la France, en 1943, ce sont celles des territoires « libérés ». Autrement dit, les colonies d’Afrique. Et les premiers soldats sous les drapeaux sont essentiellement tunisiens, algériens, marocains. Cette armée d’Afrique envoyée en Italie, donc dans un pays ennemi, n’est pas, contrairement à la 2e DB qui doit s’entrainer en Grande-Bretagne pour la bataille de Normandie, « blanchie ». J’y reviens plus longuement dans un article à venir, qui devrait compléter la série Le Marteau et l’Enclume, à laquelle je crains que vous ne compreniez plus rien.

Les vétérans de la campagne d’Italie, quand, en 1952, Alphonse Juin est fait Maréchal de France, sont, pour certains, encore sous les drapeaux français, en Indochine notamment. Bientôt, beaucoup se partageront entre Harkas, Armée Française et Katibas.

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In memoriam… praesentem

Les latinistes me pardonneront si j’ai mal jugé de l’usage d’un accusatif ici.

Alors que l’heure est au deuil et à la commémoration pour un ancien président de la République, France Info a publié un article en ligne évoquant une anecdote s’étant déroulée dans le cadre de commémorations officielles liées à la deuxième guerre mondiale.

Commémoration et passation de pouvoir.

Le 25 aout 1994, Paris célèbre les 50 ans de sa libération. Y assistent trois hommes : Jacques Chirac, Maire de Paris, François Mitterrand, Président de la République, Edouard Balladur, Premier Ministre. L’ami de trente ans du premier est désormais rival dans la course à la succession du deuxième, lui-même ancien rival du premier qui fût son premier ministre.

Gravement malade, (il lui reste à peine plus de deux ans à vivre) Mitterrand prétexte une pause dans le protocole des commémorations pour planter là le Premier Ministre et s’isoler avec le Maire de Paris. Ce faisant, il adoube l’un comme son successeur et humilie l’autre. Ce cérémonial pèse t’il dans les mois qui suivent ?
De fait, c’est Jacques Chirac qui remporte les élections présidentielles de 1995.

Au delà de l’aspect anecdotique de cette petite histoire, il est intéressant de noter la place prise par les affaires politiques du moment dans une cérémonie dont la vocation première est le souvenir.

La France tourne autour du Vélodrome.

On retiendra notamment de Jacques Chirac qu’il fût le premier Président à évoquer, lors des commémorations de la rafle du Vel d’Hiv, le rôle de la France dans la déportation des juifs de France. Il rompt ce jour-là, le 16 juillet 1995, avec la doctrine gaulliste : Vichy, ce n’était pas la France. Sans doute était-il temps, cinquante trois ans après, que la France le reconnaisse. Mais sans doute que l’âge de Jacques Chirac n’est pas pour rien dans cette prise d’acte mémorielle. Car Jacques Chirac, c’est le premier président de la Ve république a n’avoir pas été acteur de la deuxième guerre mondiale. Né en 1932, il n’a que 12 ans à la Libération. Avant lui, après De Gaulle, Pompidou, Poher (intérim) et Mitterrand ont eu un rôle pendant la guerre. Même si celui de Pompidou fût de ne pas se faire remarquer. Même le plus jeune de ses prédécesseurs, Valéry Giscard-D’Estaing, né en 1926, s’engage dans l’Armée De Lattre à la Libération de Paris, à laquelle il a participé. Tous les successeurs de Jacques Chirac sont nés après guerre, ce qui n’a empêché aucun d’entre eux de faire aussi acte de mémoire. Sarkozy puis Macron aux Glières, Hollande en faisant entrer quatre figures de la Résistance au Panthéon ou encore Macron revenant au Vel d’Hiv’, vingt-deux ans après le discours de Chirac, et allant plus loin, alors que la France connaît un regain inquiétant d’antisémitisme : c’est bien la France qui a organisé la rafle. Hollande avant lui : »le crime fut commis en France par la France ».

Une façon d’être au monde

Au Vélodrome d’Hiver, c’est la France qui regarde sa propre culpabilité. Et les contingences politiques jouent, naturellement. Sarkozy, tout à une ligne politique contre ce qu’il appelle « la repentance », ne fait pas de discours au Vel d’Hiv’, tout en se déclarant dans la continuité de Jacques Chirac. Il commande d’ailleurs un rapport à l’historien André Kaspi sur « la modernisation des commémorations publiques ».
Un rapport qui prône une réduction du nombre de dates commémorées, une décentralisation des commémorations et de nouvelles formes de transmissions.

Le rapport de novembre 2008 propose par ailleurs la conservation de dates d’importance, à l’exemple de ce qui s’est fait le 6 juin 2004 en Normandie pour les 60 ans du débarquement.

Pour les commémorations de cet évènement d’ampleur internationale, naturellement, c’est le monde qui se penche sur lui-même, avec la France dans le rôle de la puissance invitante.
Dès 1945, des cérémonies se tiennent en présence d’élus locaux et de quelques officiels, notamment l’ambassadeur des Etats-Unis. Le vingtième anniversaire se déroule dans une France gaullienne, dont un des axes politiques majeurs est l’indépendance vis-à-vis des États-Unis. De Gaulle y envoie un ministre affirmer que c’est la Résistance française qui a permis la réussite du débarquement. Les années 60 et 70 sont, de plus, pour la plupart des pays concernés par les commémorations, des années de guerre dans les anciennes colonies.

C’est en 1984 que ces commémorations reviennent sur le devant de la scène internationale. Dans le contexte de nouvelles tensions de la guerre froide, les pays de l’Ouest tiennent à remettre en avant l’ouverture du second front dans les mémoires. « America is back », le slogan de campagne de Ronald Reagan se traduit aussi sur les plages du débarquement. Le Républicain est le premier président des États-Unis à venir à titre officiel en Normandie, après un passage en 1978 de Jimmy Carter à titre privé. Les commémorations quinquennales deviennent un évènement diplomatique axées non plus sur la victoire des Alliés mais sur le retour de la paix, avec l’invitation de l’Allemagne en 2004. Le 70e anniversaire, en 2014, est l’occasion pour la France d’échanges dans une situation diplomatique tendue : sont présents Vladimir Poutine, président russe et Petro Porochenko, président ukrainien, en pleine crise du Donbass. En 2019, c’est dans le contexte de relations difficiles entre l’administration Trump et nombre de chancelleries du monde et de la valse-hésitation autour du Brexit que se commémorent les 75 ans d’Overlord.

Je n’ai pas forcément de conclusion définitive à ces observations. Je m’en tirerais avec Thomas Mann, qui disait que la mort d’un homme est d’avantage l’affaire des survivants que la sienne. Élégante pirouette pour vous laisser en pleine réflexion.

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Notes sur « Brève euphorie » : le temps et l’espace.

Le travail sur le feuilleton août septembre 44 continue, mais il me conduit à faire des ajouts ou ouvrir des parenthèses sur ce que j’ai déjà écrit.

L’article Brève Euphorie, dans la série Le Marteau et l’Enclume, est ici.

Une vidéo en anglais qui me semble avoir l’intérêt didactique de remettre les lignes de front dans le temps et l’espace. Où on constate un certain nombre de réalités géographiques qui commandent à la stratégie : les lignes suivent souvent les reliefs et les grands fleuves.

La mi-septembre, comme évoquée précédemment, met les alliés face à un dilemme stratégique. Après le repli des troupes allemandes à l’est de la Seine, les forces allemandes se regroupent le long de la ligne Siegfreid, c’est à dire aux frontières du IIIe Reich. La ligne de front suit la frontière allemande (comprenant l’Alsace et la Moselle) et la frontière belgo-néerlandaise. Continuer une poussée vers l’est, c’est attaquer à travers un terrain peu favorable : les Vosges et les Ardennes principalement. L’état major allié ne doit nourrir que peu d’illusions sur la possibilité de surprendre l’état major allemand dans les Ardennes pour la revanche de 1940.

Le Field Marshall (depuis le 1er septembre) Montgommery propose alors un plan audacieux. Contourner par le nord la ligne Siegfried, pour franchir le Rhin à travers l’est des Pays-Bas et pénétrer en Allemagne par le nord en portant la pression sur l’industrie de la Ruhr, donc sur la capacité de production du IIIe Reich. Les difficultés rencontrées au même moment par les troupes américaines dans la région d’Aix-la-Chapelle, semblent appuyer ce choix stratégique. Le 14 septembre, la 1ère armée américaine attaque le secteur de la Forêt d’Hürtgen. Elle s’y use jusqu’à la fin du mois de janvier, y perd 30 000 hommes, dont 12000 morts. Ernest Hemingway, qui rapporte la guerre pour le magazine américain Collier’s établit plus tard un parallèle entre ce secteur du front et les combats menés dans les Flandres près de 30 ans auparavant. La guerre de mouvement s’enterre à nouveau.

L’Opération Market Garden vise donc à une poussée terrestre éclair appuyée par 3 divisions aéroportées chargées de la sécurisation des ponts : la 101e américaine dans le secteur d’Eindhoven, la 82e à Nimègue et la 1e aéroportée britannique à Arnhem. Cette opération se solde par un échec relatif : la percée est freinée tout au long du couloir de progression prévu et les parachutistes britanniques se trouvent pris au piège. Au lieu de percer en 4 jours le flanc du IIIe Reich, les alliés, après 9 jours, ont perdu l’effectif d’une division entière : 16 805 tués, blessés, disparus ou prisonniers.

Surtout, l’échec de Market Garden est le fait de la réorganisation du front allemand, sans doute mal estimé par les alliés. Malgré la perte de 300 000 hommes en Europe de l’Ouest depuis juin 1944 et les offensives soviétiques à l’est, l’armée allemande reste en capacité de défendre son territoire. En termes de commandement, les alliés, même s’ils ont acté qu’aucune armistice ne serait envisageable avec l’Allemagne nazie, contrairement à celle de novembre 1918, commencent à envisager aussi combien d’hommes et de matériel coûtera d’abattre le régime hitlérien.

Surtout, ils ont retardé l’effort de sécurisation de l’estuaire de l’Escaut et du port d’Anvers, crucial pour raccourcir enfin des lignes logistiques encore largement basée sur les capacités de Cherbourg, à plus de 700 kilomètres du front.

L’ouverture du second front assurée, donc l’issue du conflit avec l’Allemagne nazie se faisant entrevoir, les calculs et prévisions commencent à envisager plus que sérieusement l’après-guerre, et notamment le moment inévitable du partage. Les conférences de Bretton Woods en juillet (Fond Monétaire International et Banque Mondiale), de Dumbarton Oats en août (Nations Unies) de Québec en septembre (partage de l’occupation de l’Allemagne) et Moscou en octobre (partage des Balkans) dessinent déjà les blocs de la guerre froide.

Enfin, entre alliés étasuniens et ouest-européens, les rapports d’après-guerre commencent aussi à se dessiner. Le déploiement des forces alliées en Europe révèle celui-ci : avant la pénétration en Allemagne, l’US Army représente plus de 80% des troupes engagées. Montgommery, qui commandait l’ensemble des troupes terrestres alliés pour Overlord ne commande plus que les troupes britanniques et canadiennes au nord. Le poids politique des États européens s’affaiblit.

Sur Market Garden : le film Un pont trop loin de Richard Attenborough de 1977 est assez intéressant. Cadet de 15 ans de Le jour le plus long, il se base lui aussi sur un livre du journaliste irlandais naturalisé américain Cornelius Ryan. C’est aussi une œuvre mémorielle, servi elle-aussi par un casting plus que copieux (Steve McQueen, Roger Moore et Robert de Niro y refusèrent d’ailleurs chacun un rôle). Mais on note qu’avec la confrontation de l’opinion publique américaine à la réalité d’une guerre – celle du Vietnam en l’occurrence, le style est assez différent, pour ainsi dire plus cru. Les questions de casting devant d’ailleurs répondre à des enjeux commerciaux dans les différents marchés visés mériterait d’ailleurs une réflexion plus profondes. Mais je crains de devenir un peu long.

Sean Connery, Ryan O’Neal, Elliott Gould, Dirk Bogarde, Liv Ullmann, Gene Hackman, James Caan, Robert Redford, Anthony Hopkins… Hollywood, combien de divisions ?

Quant à moi, je ne fais pas un blockbuster, mais…

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Les ombres au crépuscule 2/2

Le 12 septembre était inaugurée l’exposition Morts pour la France au Mémorial de Montluc.

Comme indiqué précédemment, cette inauguration coïncidait avec le cinquantenaire de la sortie en salle de l’Armée des Ombres de Melville. Une projection avait donc lieu après l’inauguration.

Imaginez retentir cette musique de film dans les murs de la prison mémorial de Montluc.

L’exposition :

Morts pour la France est une exposition consacrée aux fusillés du champ de tir de la Doua. Terrain de manœuvre, d’entraînement au tir et caserne depuis son acquisition par le ministère de la Guerre sous la monarchie de juillet, ce coin de Villeurbanne en bord de Rhône a servi de lieu d’exécution et de charnier. A la libération, la Résistance en fait une nécropole nationale.

Le dossier de presse est disponible ici.

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J’écris ton nom…

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Faute de temps pour moi-même écrire, je me permets de relayer ici ces mots d’Aurélien Bellanger hier matin sur France Culture.

La conclusion du 4 septembre, 8h45

Sans doute que la poésie a chanté la geste de la résistance parce que celle-ci opposait à ceux qui sortaient leur revolver quand ils entendaient le mot culture (Goebbels) ceux qui quand on leur proposait de sacrifier au budget de la guerre celui de la culture répondirent : « mais alors pourquoi nous battons nous ? » (Churchill)

Je pose ça là brièvement comme une note pour plus tard.

À réfléchir aussi, ce passage par la commune de Peyrat le Château et son monument au mort. Deux remarques : la liste des tués de 39-45 est impressionnante ; les morts de Peyrat ne sont pas « Morts pour la France » mais « victimes de la guerre ».

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Dessous les pavés… l’orage.

Lors du vernissage presse du nouveau Musée de la Libération de Paris – Musée du Général Leclerc – Musée Jean Moulin, sa directrice, Mme Sylvie ZAIDMAN a répondu à mes questions.
Nous sommes revenus sur la genèse du musée mais aussi ses choix d’aménagement. Héritier de deux musées existants consacrés à une figure centrale de la lutte militaire et de la résistance civile, le musée devait faire également une place, au sein de sa collection, au lieu même qui l’accueille, le PC de Rol Tanguy pendant l’insurrection de Paris.

Au programme du musée, donc, les parcours croisés de Moulin et Leclerc collés à la frise chronologique de la France occupée. Avec beaucoup de classiques des musées sur la période : la mise en contexte, la montée du nazisme, de la propagande de l’époque. Et quelques pièces particulièrement émouvantes : le casque percé d’une balle qui le tua dans son char, le Barrois, de Georges Bomy, Maréchal des Logis de la 2eDB, le 25 août ou les souvenirs collectés par leurs camarades dans leurs chars calcinés près d’Alençon des soldat Gully, Lego, Jayr, Massenet et Plusquellec (Chars Reims, Paimpol et Compiègne). Ou encore ce document signé du préfet de Paris recevant à la gare de l’Est la dépouille de l' »inconnu » Jean Moulin pour incinération, le 9 juillet 1943.

Photos suivantes par Emmanuelle Trompille ©.

Le PC Rol

On entre, en sous-sol, dans la partie la plus immersive du musée. Les casques de réalité augmentée et les petits effets sonores de l’escalier contribuent à rendre ce lieu presque hanté.